ACTE I, SCÈNE VI. t
RICHARD, riant.
Prends garde; c'est une vieille commère qui passe son temps à écouter aux portes et à regarder par le trou des serrures.
RUTLAND
Alors je vous plains.
RICHARD, riant.
Au fait, vois-tu d'ici toute cette meule de curieux, toute cette vermine d'écrivains rongeant mes archives et me mesurant aux petites mesures de leurs passions et de leurs idées ?... Allez, messieurs, allez... je ne m'ôterai pas uu cheveu de la tête pour vous plaire.
RUTLAND
Vous êtes modeste, milord.
Sais-tu ce qui me déplaît dans César? c'est qu'il s'est mis une couronne de laurier parce qu'il était chauve.
(11 se remet à écrire.) RUTLAND, se rapprochant, Suis-je votre ami, milord ?
Tu es mieux que cela, tu es mon complice.
Un conseil : écrivez vos mémoires.
Moi?
RLTLAI^ÎD.
Vous pourriez peut-êlre concilier la nécessité où vous avez été de faire disparaître les deux fils d'Edouard IV avec l'imprudence de laisser vivre Elisabeth, leur sœur, qui aime Richemond et conspire avec lui.
RICHARD, écrivant.
Bah!
RUTLAND
Ily a la contradiction, convenez-en, milord?... Contradiction singulière que vos historiens feront ressortir. — Mais on dira que vous étiez un trop habile homme d'État pour n'avoir pas vu le péril; que votre altesse savait les projets d'alliance entre Richemond de Bretagne et Elisabeth d'Angleterre; qu'enfin vous n'ignoriez pas que la possibilité seule de celte union donnait une importance réelle au petit-iîls de Catherine Roët, et que Richemond n'était plus cet aventurier, ce bâtard, ce vagabond de Bretagne, comme vous disiez, mais le représentant des deux roses, des Lancastre, par sa mèie, et des York par Elisabeth,
Tu conclus ?
^ RICHARD m.
RUTLAND
Ce n'est pas moi, milord, c'est votre historien qui conclura qu'en présence du plus grand danger qu'un roi ait couru ; en présence de Richemond réclamant l'Angleterre, moins en son nom qu'au nom d'Élisabelh, dont il est le fiancé, vous avez mieux aimé faire face a l'orage que de le prévenir en vous assurant de voire nièce; et qu'à tout prendre, si vos neveux sont morts, c'est que Dieu les a rappelés à lui les trouvant trop parfaits pour vivre parmi nous.
RICHARD, dédaigneusement.
Une femme!... on peut l'épouser.
RUTLAND
La reine n'est que souffrante, milord.
RICHARD, lui frappant sur l'épaule.
Si jamais tume trouves en défaut, je tedonnerai cent couronnes.
RUTLAND, s'inclinant.
Cent couronnes?... ce n'est pas de refus, milord; je passe pour un homme d'esprit depuis que je vis des miettes de votre table, c'est vrai, mais vous êtes fils d'Eve, monseigneur, et vous mordrez tôt ou tard dans la pomme.
Voici l'édit contre les juifs. Tu le feras crier a son de trompe, par toute l'Angleterre.
(Il lui remet un parchemin.)
RUTLAND
Contre les juifs, milord?...
Ils m'ont refusé leur concours, c'est bien, je les ferai tous mettre à la question. Non, je mettrai leur vie à rançon : toi, tu es vieux et laid, tu vaux tant ; toi, tu es fringant et beau, tu vaux tant... Tu verras, ils n'auront pas assez de leurs dix doigts pour m'ouvrir leur bourse.
RUTLAND
Parbleu ! la bourse ou la vie.
Que veux-tu ? Le trésor ne sera jamais vide tant que nous aurons de bons juifs sous la main.
Votre altesse se sauvera toujours par l'esprit.
(Entre un tailleur.)