ACTE V, SCÈNE II. H
FORREST
Oui, Te souviens-tu de celle nuil-là, toi ? Tu vins me clierciier comme aujourd'hui. Ali! l'atroce nuit! nous montions, nous montions, et l'on n'enlendait plus que le cri des liibous et l'aile des chauves-souris qui grattaient les murs de la tour. T'en souviens-tu ?
DIGHTON.
Non, je ne me souviens que de nos poches qui sonnaient comme des escarcelles de roi.
FORREST
J'eus peur. Je regardai le ciel... tout était sinistre, même lahaut : pas une étoile !... des taches rouges, des bandes rouges, avec de monstrueux nuages courant dans le ciel comme des langues de feu ou de sang ! Allons, dis-je, le ciel luimême conseille le sang; allons, j'aurai les mains rouges aussi! J'entrai: les pauvres petits!... ils étaient couchés et dormaient, leurs petites tôles sur le même oreiller, cheveux blonds et bruns mêlés ensi'mble avec leurs petits bras passés autour de leur cou. Deux oiseaux dans le même nid!... Et j'ai eu le courage de les tuer!... misérable!... oui, étouffés !... oui, ce même oreiller qui favorisait leur sommeil s'est changé en instrument de mort: Étouffés! étouffés !.., [Dighton se met à rire.) Ah ! ne ris pas !... leur dernier tressaillement m'est resté dans la main, et ma main tremble depuis ce moment. Ne ris pas, te dis-je, ne ris pas! — Tiens, cette nuit encore, je les ai revus... celte fois agenoumés au coin (le ce cénotaphe, en prières et pleurant, avec deux grandes ailes blanches étendues !
DIGHTON.
Ah!
FORREST
Oui, Dighton, ils m'ont regardé avec compassion. Les pauvres anges! ils auraient pu me maudire, et ils m'ont dit:
« Ne la lue pas, ne la lue pas, lu peux encore sauver (on àme. » El ils disparurenl!
DIGHTON.
Tu rêves debout. Viens jouer.
FORREST, le retenant.
Si elle se réveillait... — puisque nous devons la luer si elle se réveille. — 11 faudrait la luer d'un seul coup pour ne pas la faire souffrir, n'est-ce pas ?... au cœur!
DIGHTON.
Bien, bien !
FORREST
Écoute. Jouons la corvée !
DIGHTON.
Je suis bon diable, je te passe cette fantaisie. {On enlend frajfer trois coups sur la porte de bronze.) Peine inutile, elle ne se réveillera pas.
FORREST
Le signal !... ça m'a ôlé un poids de dessus le cœur. J'aime mieux être fossoyeur que bourreau.
DIGHTON.
Allons, dépêchons !,..
FORREST
Ne réveillons pas la reine... ne la réveillons pas surtout, ce serait des cris à fendre les pierres. {Allant vers Elisabeth.) Les larmes!... ça vous tourne sur le cœur comme UBJour de pluie, [Beculant.) Ah ! mon Dieu !
DIGHTON.
Quoi?... tu cries comme un sourd maintenant?
FORREST
Ce n'est rien; j'avais cru voir remuer les lèvres.
(Ils prennent le corps avec précaution et respect, et se dirigent lentement vers le caveau.)