‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 1 sur 52 · Paris, 23 Sept · texte numérisé non relu

Paris, 23 Sept

«Je ne butine que ce qui est doux,

Le poison, je le laisse là!»^ me disait, en riant, une insouciante enfant, voilà des années. Elle a goûté, maintenant, le poison du souci, mais Tabeille a piqué aussi avec son aiguillon. C'est l'aiguillon incitant vers des buts plus hauts, vers des buts plus nobles, qui est resté en moi. Et, vraiment, le poison était-il si méchant? . . .

Mon amie, seules ces dernières années de ma vie ont fait vraiment de moi un homme. Je me sens en pleine harmonie avec moi-même; et, sitôt que la vérité est en jeu, toujours je suis certain de mon vouloir, je ne fais qu'un avec lui. Dans la vie proprement dite, je me laisse tout bonnement conduire par mon instinct: une volonté s'accomplit avec la mienne qui dépasse la valeur de ma personnalité. La con-

^ Ancienne chanson populaire.

science de cela m'est si familière, que souvent c'est à peine si je me demande, avec un sourire: «veux-je ou ne veux-je point?» C'est l'étrange génie que je sers pour le restant de ma vie qui règne en maître ici, et celui-là veut que j'achève ce que moi seul suis capable d'achever.

Ainsi un calme profond est en moi: le jeu des vagues à la surface n'a rien à faire avec mon for intérieur ... Je suis ce que je puis être! . . . Grâce à vous, mon amie! . . .

Que direz-vous maintenant en apprenant que je suis déjà plongé dans le travail jusqu'au cou? . . .

Le jeune homme ^ qui a fait la traduction de Tannhâuser, m'a donné celle-ci à lire. Après une première lecture rapide, je la laissai tomber, en disant: «C'est impossible!» Du même coup, je secouais une pensée qui m'opprimait, celle d'un Tannhâuser français, et je respirais. Mais ceci n'était que ma personne à moi; l'autre, mon démon — mon génie? — me chuchota: «Tu vois l'impossibilité pour un Français, et, d'ailleurs, quel qu'il soit, de traduire ton poème! En conséquence, tu vas interdire tout uniment la représentation de ton œuvre en France! Qu'arrivera- 1- il, cependant, quand, après ta mort, tes œuvres commenceront réel-

' Charles Nuitter. — Wagner, dans une lettre à Otto Wesendonk, l'appelle « un aspirant à des succès de vaudeville». (Lettre du 5 Octobre 1859.)

lement à vivre? On pourra naturellement se passer de ta permission et on représentera Tannhauser d'après une traduction semblable à celle que tu tenais à la main, il y a un moment, et telle qu'on en fait des plus nobles poèmes allemands (Faust, par exemple), sans y comprendre goutte!» Hélas! mon enfant, pareille immortalité en expectative est un démon tout spécial; il nous apporte les mêmes soucis qui lient père et mère à leurs enfants pour plus longtemps que leur propre vie. Moi seul, je puis contribuer à une traduction parfaite de mes œuvres: c'est donc là un devoir que je ne puis décliner. Ce qui fait que, tous les matins, je revois le travail avec mon jeune poëte, vers par vers, mot par mot, oui, syllabe par syllabe. Je recherche avec lui, souvent durant des heures, la meilleure tournure, le meilleur mot; j'emploie même le chant pour lui rendre accessible un monde qui, jusque-là, lui restait absolument fermé. Maintenant je suis heureux de son activité, de son enthousiasme croissant, de la confession sans détour de son aveuglement d'autrefois .. . et... nous verrons! Je sais du moins que je soigne mon enfant le mieux possible pour l'avenir!

D'ailleurs, je n'ai guère bougé jusqu'ici. A Lucerne ou à Paris, ma vie est la même. Le dehors n'a point d'influence sur moi, heureusement . . .

24 Sept.

Mon Français est venu. Malgré un refroidissement, j'ai travaillé un peu trop ardemment avec lui et . . . suis resté en plan, épuisé. Aujourd'hui, je me suis réveillé avec une forte fièvre catarrhale. Votre lettre et celle de Wesendonk m'ont fait beaucoup de plaisir. Remerciezle cordialement! Qu'on n'aille à ma recherche que quand je suis parti, c'est absolument dans l'ordre: le monde ne cherche quelqu'un que quand cela lui plaît. Quand, un beau jour, j'aurai disparu tout de bon, c'est alors qu'on me cherchera surtout! 11 paraît que papa Heim^ a été excellent dans le rôle de Posa. ^ La bonté de cœur de pareils adhérents fait toujours plaisir, quoique cela ne puisse aller sans malentendus inextricables qui font sourire. Je n'ai rien vu de la lettre de Bulow sur Tristan. Je suis resté ici, jusqu'à présent, fort solitaire. Une fille de madame A., la comtesse de Charnacé, avait reçu des instructions de sa mère à propos de moi et m'a invité à prendre le thé. Je n'ai pas encore pu aller chez elle. La jeune dame m'est beaucoup recommandée de Berlin. Une chose m'importe bien davantage, pour le moment: mon installation, car c'est pour m'«installer» encore une fois que je suis venu à Paris.

* Directeur de musique à Zurich.

^ Voir le Don Carlos, de Schiller.

Provisoirement, je suis encore en garni; mais je cherche un appartement non meublé. Outre la question de mon appartement, il me faut songer encore à une autre «organisation» importante. Mon amie, je me suis examiné et je suis résolu à exécuter ma décision avec toute l'énergie morale que je me suis acquise. Mais pour cela j'ai besoin de quelque assistance. Je trouve bien de l'agrément au joli, affectueux et bon petit chien ^ que vous m'avez envoyé un jour, de votre lit de malade; il m'accompagnera ici dans mes courses ou, quand je reviendrai à la maison après de fâcheuses besognes, il bondira à ma rencontre avec des transports d'amitié. Procurez -moi donc encore un bon esprit qui hante ma maison: choisissez-moi un domestique! Vous savez de quoi j'ai besoin. La physionomie avenante de votre portier actuel m'a beaucoup plu. Que devient son prédécesseur, que l'on aimait tant autrefois chez vous? Ne pourriez-vous conclure un arrangement qui me serait favorable, sans trop nuire à vos intérêts? Je cherche à rendre ma maison aussi intime que possible. Cependant, je ne veux rien décider concernant la partie féminine de mon personnel; sinon, j'aurais déjà ouvert la colonie parisienne à Vreneli. Je tiens à ce que ma femme cherche et amène une jeune fille

• Fips; voir Glasenapp, II, 2, 158 et 330.

bien élevée, moitié pour son service, moitié comme demoiselle de compagnie. En outre, j'ai besoin d'une cuisinière, que me trouvera madame Hérold. ^ En conséquence, la besogne du domestique consisterait à balayer les chambres (à Paris, c'est toujours l'affaire du «domestique mâle»), nettoyer l'argenterie, servir à table, faire les courses, etc; puis, le service de ma personne, notamment au bain. Enfin il m'accompagnera également quand je voyagerai et s'occupera de mes colis. Ces commodités me manquent horriblement: à m'occuper de tout cela, je mets beaucoup trop d'ardeur, m'emporte inutilement, je prends froid, etc. etc. Et, par-dessus tout, j'ai besoin d'avoir auprès de moi quelqu'un d'agréable et sympathique, ne s'agît-il que d'un serviteur.

Donc je vous prie instamment de prendre en considération ma demande. L'homme pourrait entrer chez moi tout de suite. — Voilà ce qui s'appelle encore une fois, me procurer un gros «zwieback»!

Ma situation extérieure promet de devenir très supportable. De ce côté-là, il y a progrès, et il semble même que celui-ci sera rapide; du moins, d'après un entretien que j'ai eu hier avec le directeur du Théâtre -Lyrique- (un homme vraiment agréable et d'éducation parfaite), il ne

' La femme du compositeur français; voir Glasenapp, II, 2, 174.

'^ Carvalho.

dépend que de moi de faire bientôt fortune à Paris. Pourvu que tout concoure seulement à ce que cet liiver je me tienne en équilibre, afin de pouvoir regagner au printemps ma chère Suisse! Là seulement Siegfried peut réveiller Brùnnhilde! A Paris cela nMrait pas ... — De Carlsruhe j'attends sous peu une réponse des plus détaillées sur bien des points. Je suis résolu à me montrer fort strict envers les gens de là -bas. Il est possible que je leur occasionne beaucoup d'embarras; mais peu me chaut. Tristan n'est pas un fruit facile à cueillir.

Que ce serait beau, mes enfants, de m'envoyer une photographie de la «colline verte»! Excellente idée! Je regrette encore tellement de ne pas vous avoir envoyé mon palais vénitien!

J'ai encore à vous parler de bien des choses dont je me suis entretenu avec vous dans ces derniers temps; mais je réserve cela pour une autre fois. J'écrirai bientôt à madame Wille: impossible de nous voir cette fois-ci, mais je lui offrirai une réconciliation. Laissez-moi maintenant conjurer tout à fait ma fièvre par le repos et par la lecture (Plutarque). Bientôt, j'espère, j'aurai de vos nouvelles, peut-être bien par Fridolin.^ Mes meilleures amitiés au cousin et aux enfants, cordial remerciement à Karl, fidèle affection à l'amie! Richard Wagner.

' Le domestique dont il est question plus haut, le «fidèle serviteur».

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