Paris, 10 Oct
En attendant de recevoir prochainement de bonnes nouvelles de l'état de Karl, je veux, pour vous distraire, chère enfant, bavarder de choses et d'autres.
Aujourd'hui j'ai eu une très curieuse aventure. Je m'informais, dans un bureau de la douane, au sujet de mes bagages arrivés de Lucerne: les colis figuraient au registre, mais mon nom pas. Je montre ma lettre d'avis et donne mon nom. L'un des préposés ^ se lève: «Je connais bien M. Richard Wagner, puisque j'ai son médaillon suspendu à mon piano, et je suis son plus ardent admirateur. — Quoi? — Ne soyez pas surpris de rencontrer à la douane de Paris un homme capable de goûter les incomparables beautés de vos partitions, que j'ai toutes étudiées, etc.»^
Je croyais rêver. Un enthousiaste de mon art à la douane, alors que je prévois tant de difficultés pour la réception de mes meubles! Le brave homme se mit en quatre pour me venir en aide: c'était lui-même qui devait visiter. Il a une femme qui joue fort bien du piano; quant à lui, il aspire à la littérature et gagne sa vie, pour le moment, par cet emploi. Il me parle d'un groupe assez important, qui s'est
* Edmond Roche.
■^ Tout ce dialogue est en français dans Toriginal.
formé presque exclusivement par la propagation de mes œuvres. Comme il ne comprend pas l'allemand, je lui objectai que je me rendais difficilement compte du plaisir qu'il pouvait trouver à lire une musique si intimement liée à la poésie et à l'expression du vers. A quoi il répond: c'est justement parce qu'elle est si intimement liée au texte qu'il peut sans peine induire la poésie de la musique, de sorte que la langue étrangère lui devient parfaitement intelligible par la musique. Qu'y avait-il à répliquer? Il me faut commencer à croire aux miracles ... Et cela à la douane! . . . J'ai prié mon nouvel ami, qui m'a beaucoup touché (vous pouvez imaginer quelle joie je lui ai causée), de venir me rendre visite . . .
Savez-vous que mes opéras à Paris ne me paraissent plus une impossibilité aussi paradoxale? Bûlow m'a recommandé ici un médecin et auteur, le docteur Gasperini, qui, avec l'un de ses amis, également Français pur sang, se trouve dans le même cas que mon préposé de la douane. Les gens me jouent Tannhâuser et Lohengrin sans que j'aie rien à y redire. Ils ne sont pas gênés le moins du monde par leur ignorance de l'allemand . . . Ces jours-ci, pourtant, le directeur du Théâtre-Lyrique^ s'était fait annoncer chez moi pour m'entendre
' Voir Glasenapp, II, 2, 224.
jouer Tannhauser;^ tout le monde étant là, il me fallait donc m'exécuter, encore une fois; j'expliquai d'abord minutieusement le texte en langue française (ce qui me coûta pas mal d'efforts), puis je chantai et jouai. Alors seulement ils comprirent vraiment, et l'impression parut être extraordinaire. Tout cela me semble tellement inouï de ces Français!
En revanche, je ne reçois d'Allemagne que des nouvelles mornes et sentant le moisi. L'ami Devrient attache la dernière importance à maintenir son «Institut» dans l'équilibre le plus parfait; pour lui, il s'agit avant tout d'écarter l'extraordinaire et le passager, qui le dérangeraient. Un soprano 2 totalement dénué de voix, pour qui le rôle d'Isolde est d'un bout à l'autre trop bas et qui, par conséquent, ne peut encore se décider à le chanter, est la seule artiste qu'on m'offre pour mon héroïne, parce que d'ailleurs elle la représenterait bien. Tout cela sans la moindre trace de chaleur. Pour ce qui est de la seule circonstance parlant en faveur de l'entreprise, ma présence personnelle là-bas, eh bien! précisément sur ce point, malgré toute mon insistance, pas d'explications précises, parce qu'il n'y a toujours pas moyen d'avoir le grandduc. A chaque instant, l'envie me prend d'en
* Voir Glasenapp, II, 2, 224.
-^ Voir Glasenapp, III, I, 68 et suiv.
finir par une brusque rupture. Ce n'est pourtant pas encore la vraie solution; il faut que je sache attendre jusqu'à ce que cette solution-là se présente et se conforme à mon vouloir. Il me déplaît tant de lui faire la chasse! Oui! mes enfants! Si, à Zurich, en reconnaissance des honnêtes sueurs que j'ai répandues là, vous étiez parvenus au moins à m'édifier un théâtre à moitié convenable, j'aurais eu ce qu'il me fallait pour le restant de mes jours et n'aurais plus rien à demander à personne. Les chanteurs et l'orchestre, si j'en avais besoin pour la première représentation d'une œuvre nouvelle, je me les procurerais bien chaque fois; à ces représentations seraient invités les directeurs et les chanteurs étrangers, pour qu'ils retirent un enseignement de ma conception . . . Et, ceci établi une fois pour toutes, je pourrais me dire que j'ai préparé l'avenir et je poursuivrais le cours de mon existence sans plus m'inquiéter de la destinée ultérieure de mes œuvres. Comme cela serait noble et beau, comme cela serait conforme à mon être! Je n'aurais pas besoin, alors, des princes, d'amnistie, de bonnes ou mauvaises paroles: je serais libre et n'aurais plus aucun souci pour ma postérité. Et rien qu'un théâtre convenable, nullement luxueux. On devrait avoir honte! N'est-ce pas aussi votre avis??
Bonté du ciel! Le peu de liberté que j'ai,
c'est pourtant la seule chose qui puisse encore rendre la vie supportable! Déjà je n'y tiendrais plus sans cela, et toute concession me rongerait le cœur comme un ver mortel. La vérité . . . ou rien du tout! . . . Ainsi, malgré mes enthousiastes parisiens, je mène une existence fort calme. Presque toute la journée, et notamment tous les soirs, je suis seul à la maison. Ce mois-ci, j'ai encore à passer par les tracas de mon installation: c'est une charge des plus lourdes que je me suis imposée là, de nouveau, et cela seulement pour assurer la tranquillité de mon travail. Mais ma petite maison sera charmante. Liszt est ici: je la lui montrerai demain, afin qu'il puisse vous la décrire. La douceur du climat et le changement d'existence n'ont pas encore un résultat favorable pour moi. Je crois que je ferai bien de recommencer, le plus tôt possible, à monter à cheval. J'ai toujours à écrire une effroyable quantité de lettres. Les meilleures me restent en tête, cependant: celles qui vous sont destinées. J'ai encore beaucoup de choses à vous dire; mais c'est toujours la vieille chanson, que vous avez déjà si souvent entendue; rien n'y veut changer. Les grands hommes de Plutarque me produisent le même effet que Winkelried sur Schiller (mais Schiller n'avait pas tout à fait raison). Je rendrais plutôt grâce à Dieu de ne point appartenir à cette espèce. Laides, mesquines, violentes,
natures insatiables, — parce qu'elles n'ont rien en elles et doivent tout engloutir du dehors. Laissez-moi tranquille avec vos grands hommes! Je m'en tiens au mot de Schopenhauer: «Ce n'est pas le conquérant du monde, mais le vainqueur du monde qui est digne d'admiration!» Dieu me préserve de ces «puissantes» natures, de ces Napoléon, etc. Et que devient Eddamiiller?^ Avez -vous le pauvre Henri? Êtesvous fâchée contre moi? Ou bien m'aimezvous encore un peu? Dites-le-moi, n'est-ce pas! Et saluez le cousin!... Adieu! Mille
amitiés.
Votre
A partir du 15 de ce mois, mon domicile sera 16, rue Newton, Champs-Elysées.