Paris, 30 Sept
Ma chère, très chère enfant!
Jusqu'à présent, ce n'était jamais qu'un état de malaise qui me semblait permettre une interruption dans mes besognes. Mais aujour-
d'hui il faut absolument que je me fasse libre, une heure, — pour être libre! . . .
Ah! comme l'enfant se délecte avec passion à Raphaël et à la peinture! Comme cela est beau, délicieux, reposant! Il n'y a que moi que tout cela ne veut point toucher, jamais! Je suis toujours encore le Vandale qui, depuis une année de séjour à Paris, n'est pas encore parvenu à visiter le Louvre! Cela ne vous dit-il pas tout?? —
Comment je vais, autrement?... Figurezvous que je m'efforce à tout prix d'inventer de la musique. Vénus doit apprendre à mieux chanter! Comment cela me réussit?... Vous savez bien que je vous écris toujours des lettres muettes, ou plutôt invisibles. Dans l'une de celles-ci, je vous parlais longuement de deux minuscules oiseaux des Indes qui sont entrés ici dans mon logis et que je ne voulais plus laisser partir, parce qu'en été ils chantaient merveilleusement, et ainsi m'égayaient toujours au moment du déjeuner. Le petit mâle et la petit femelle avaient chacun leur ramage particulier, très fin et mélancoliquement mélodieux.
Finalement, vers la mi-Août, en revenant de mon excursion au Rhin,^ je n'entends plus du tout la petite femelle, et le petit mâle ne fait plus que gazouiller sans cesse, toujours avec
' Voir Glasenapp, II, 2, 275.
plus d'inquiétude et plus d'effort pour retrouver son mélodieux ramage: en vain, il n'y arrive plus! Il ne pouvait plus chanter. Je n'avais jamais observé, mais seulement entendu dire, que les oiseaux chanteurs deviennent muets vers la fin de l'été et ne reprennent leur chanson qu'à l'approche du printemps. Mais je croyais que c'était une affaire finie pour eux vers ce temps-là, qu'ils n'en éprouvaient plus le besoin et qu'ils l'oubliaient donc! J'apprenais là qu'il en est autrement: mon petit mâle semblait tout étonné d'avoir perdu la mélodie, et de ne pouvoir la recouvrer, malgré tous les efforts. Cela m'a extraordinairement intéressé, saisi. Cette aliénation de l'être le plus intime, ce refus de la force mélodique! A qui appartient-elle? A l'oiseau? — ou bien qui donc la lui prête seulement? Il est certain que seul un état extatique lui rend la mélodie possible: cet état lui devient tellement habituel dans la saison voulue que, l'autre saison venue, il est tout effrayé aussitôt de voir que le charme l'a soudain abandonné. A la fin, il s'y habitue: quelque chose en luimême lui dit, qu'au printemps il pourra de nouveau chanter! . . Je vous écrivis beaucoup de choses là-dessus. Le gazouillement et le pépiement plaintifs durèrent encore longtemps. — A présent une autre lettre! . . . Figurez-vous qu'un matin, la petite femelle recommence à gazouiller, et parvient vraiment à retrouver tout son ramage,
qu^elle répète sans trêve, maintenant, jusqu'à dix fois de suite ! . . . J'étais hors de moi! . . . Que dire? Était-ce une anomalie? Y a-t-il dans la nature aussi des exceptions? Tout ce que je sais, c'est que cette aventure est arrivée à la femelle; mais, depuis, je ne l'ai plus jamais entendue . . . Ah! si du moins le ciel voulait redevenir pur une seule fois! Comment puis-je supporter cela déjà toute une année? Mais n'importe: en dépit du ciel et de l'automne, il faut que je compose. Et j'ai fait de la littérature aussi. Je vous enverrai le livre bientôt. Les vers nouveaux pour Tannhauser ne sont pas encore définitifs en allemand: ci-joint le brouillon, d'après lequel ils ont été mis en français, et c'est sur les vers français que je dois composer. Qu'en dites-vous? Dieu sait! A la fin tout va! Mais comment? Cependant toute cette besogne me convient. Elle me cache ce monde étranger, où je dois maintenant demeurer toujours. Il me faut être patient: telle est la volonté de cette même puissance qui fait chanter ou se taire mes oiseaux. Mais je ne puis guère en venir au recueillement proprement dit, car là il n'y a que désert et désespoir. Je dois peupler cela de besognes et, quand cellesci me dégoûtent, les soucis m'aident à vivre encore. Frau Sorge^ reste toujours fidèle...
' «Dame Souci», — figure allemande qui personnifie les petites misères de la vie quotidienne.
Ne vous faites pourtant pas d'idées fausses: je ne m'attacherais avec force à quoi que ce soit. Par exemple, je ne m'occuperais surtout pas, de ce Tannliauser parisien, s'il fallait un sérieux effort ou un important sacrifice pour obtenir ce que je veux ici. Au contraire, je fais à mauvais jeu bon visage, parce qu'on me montre aussi bon visage. Pour ce qui concerne les représentations de mes œuvres, jamais de la vie je n'ai encore eu d'aussi bonnes conditions etj sans doute, je ne les aurai plus jamais. A peine puis-je former un souhait, il est exaucé: nulle part la moindre résistance. Maintenant les répétitions au piano ont commencé. Le temps est employé de la façon la plus judicieuse. Chaque détail est soumis à mon examen: j'ai rejeté trois fois les maquettes des décors, avant que l'on réussît à me contenter. A présent, tout devient parfait, et, en tout cas, l'exécution — si elle n'atteint pas l'idéal — sera la meilleure qu'il y ait jamais eu et qu'il puisse y avoir d'ici à quelque temps. Avant tout, je compte sur mon héros: Niemann. Cet homme a des facultés inépuisables. Il est encore à peine dégrossi, et tout, jusqu'ici, ne se fait en lui que par l'instinct. A présent, il n'a pas autre chose à faire, des mois durant, qu'à se laisser conduire par moi. Tout sera étudié jusqu'au dernier point. — Pour Elisabeth, j'ai pareillement une chanteuse jeune, encore à
demi-sauvage, Sax:* sa voix est prodigieuse, intacte, et son talent généreux. Elle m'est entièrement dévouée. — Vénus — madame Tedesco, engagée expressément à mon intention, a une tête superbe pour son rôle; toute sa personne n'est qu'un peu trop voluptueuse. Un talent considérable et tout à fait approprié. — Wolfram constituait la dernière difficulté; j'ai fini par faire engager un M. Morelli, homme d'extérieur magnifique et doué d'une voix merveilleuse. Je verrai maintenant à l'éduquer. Heureusement, l'opéra ne sera pas donné avant que je sois entièrement satisfait des études. Et cela est important. — Je ne pouvais laisser échapper une offre de cette valeur! ...
A l'Opéra, on m'aime déjà; dans mes rapports avec tous il n'y a plus rien de contraint: on commence à me comprendre, on ne me contredit en rien, et d'avance on se réjouit de l'événement. — Donc tout irait fort bien, si, en dehors de cela, mon entière existence était seulement un peu mieux d'aplomb. Rien n'y fait! Je me réveille triste, et triste je me couche. Il est possible que le mauvais temps y soit pour quelque chose: les moments de santé se font si rares, et le malaise, oui, l'angoisse, augmentent de plus en plus.
Pourtant ne faites pas trop attention à ces
^ Plus connue sous le nom de Marie Sass.
plaintes. Finalement, je suis toujours capable de ressentir le plus grand bien-être, sitôt qu'arrive une vive et belle impression. Vous vous rappelez, lors de mon dernier anniversaire, ce fut l'effet du vent d'est. Aujourd'hui, nous avons eu le premier brouillard d'automne: il m'a rappelé fortement Zurich. Peut-être qu'il amènera le beau temps. Celui-ci me fera grand bien. - J'ai déjà travaillé à la musique de ma nouvelle scène. Chose étrange! tout ce qui est intérieur, passionné, — je dirai presque: fémininement extatique, je n'ai pu l'accomplir à l'époque où j'écrivais Tannhâuser: là j'ai à démolir et à reconstruire tout. Vraiment ma Vénus d'alors, cette Vénus de coulisses, m'épouvante! Cela deviendra beaucoup meilleur, cette fois, — surtout si le brouillard amène le beau temps. Mais la fraîcheur, la joie de vivre qu'il y a dans Tannhâuser, tout cela est bien, et je n'y puis changer la moindre chose: tout ce qui porte avec soi l'odeur de la légende, d'ailleurs, y est déjà éthéré; la plainte et le repentir de Tannhâuser sont excellents; les ensembles irréprochables. Dans les parties passionées seulement, j'ai dû retoucher de-ci, de-là: par exemple, j'ai remplacé un trait de violons trop mou, au départ de Tannhâuser, à la fin du deuxième acte, par un nouveau trait, fort difficile, mais qui me satisfait uniquement. A mon orchestre d'ici, je puis tout offrir: c'est le premier du mondel
Assez de Tan nhiiuser! . . . De temps en temps, je cause longuement avec vous des gens que je rencontre, mais, pour le moment, je n'ai rien à vous rapporter de particulier: beaucoup de choses prendraient un air d'importance qu'elles ne méritent pas. En somme, je continue de vivre absolument seul. Rien ne me convient mieux. Cependant ma solitude aussi est souvent morose. Quel remède, alors?... Le souvenir — et le sommeil! . . .
J'ai pris les projets en aversion. Même pour une représentation de Tristan, je n'ai rien projeté encore. Je pense toujours que ce qui doit être arrive un jour de soi-même. En attendant, la reine Victoria s'est mise en tête d'entendre Lohengrin, cet hiver. Ledirecteurde Covent- Garden est venu me trouver: la reine désire entendre l'œuvre en anglais; ce sera pour Février. Je n'en sais pas davantage encore, ni d'ailleurs si je pourrai m'occuper de cela. Ce serait drôle d'entendre cet ouvrage pour la première fois en anglais . . .
Et maintenant je vais bientôt déménager. A partir du 15 Octobre, je demeurerai 3, rue d'Aumale.^ L'appartement est plutôt petit, et j'espère que je n'aurai pas à y écrire des vers ou à composer: il ne peut convenir que comme bureau d'affaires. J'ai à moitié perdu mon
' Voir Glasenapp, II, 2, 261 et suiv.; 278 et suiv. «-^ 111 ^
procès; on ne me paie pas un sou d'indemnité. Ah! quand serai-je arrivé jamais à quelque chose! C'était une mauvaise affaire, tout à fait manquée: l'appartement, que j'avais choisi justement pour sa tranquillité, devenait, avec les démolitions du quartier, intenable à cause du bruit. On prétend que mon propriétaire ne savait rien de cela. Possible! . . .
Eh bien, mon enfant! les choses vont mieux pour vous: c'est ma consolation! Le ciel bénisse vos belles gravures et, avant tout, le portrait! Moi aussi, je verrai tout cela bientôt. — Mille compliments à Otto! Je lui écrirai la prochaine fois. Encore un mot: sur le Rhin, aux environs de Rolandseck, des enfants sveltes et blonds prirent le bateau, pour en descendre un peu plus loin. C'était tout à fait le type de vos enfants: l'un d'eux ressemblait tellement à Myrrha!! Je savais bien que c'était là votre patrie ! . . .
Mille compliments et tout mon cœur!
Et maintenant encore l'ébauche des nouveaux vers pour Tannhauser.
Attention! Après la troisième strophe de Tannhauser:
Vénus (dans une explosion de colère) —
tout le début reste jusqu'à:
1 Voir Glasenapp, II, 2, 282.
«Pars, homme aveugle, cherche ton salut, Cherche-le sans le trouver jamais!» —
Après quoi viendra: —
«Celle que tu as combattue, que tu as vaincue, Qui a subi les éclats outrageants de ton orgueil, Va la supplier, elle, l'objet de ta dérision; Dans ces lieux, témoins de tes mépris, va implorer sa faveuri Ta misère et ton opprobre fleuriront alors: Exilé, maudit, tu traîneras après toi les dédains; Je te vois approcher, brisé, foulé aux pieds. Couvert de poussière, le front humilié:
«Oh! si tu la retrouvais.
Celle qui te riait naguère!
Oh! si elles se rouvraient devant toi
Les portes de ses splendeurs!» —
Le voici, gisant devant le seuil.
Où jadis coulaient pour lui les flots de la joie;
Il supplie, le compagnon d'autrefois.
Il mendie, non l'amour mais la pitié.
Arrière, le mendiant! à jamais fermé aux
esclaves.
Ce n'est qu'aux héros que s'ouvre mon empire!»
Tannhauser.
«Je t'épargnerai assurément la douleur De me voir approcher déshonoré; Je pars pour jamais, adieu!
La déesse jamais ne me verra revenir.»
Vénus.
«Quoi! tu ne reviendrais plus jamais?
Qu'ai-je dit et qu'a-t-il dit?
Comment expliquer ces paroles, comment les
comprendre?
Mon bien-aimé, m'abandonner pour toujours? Par quel crime Taurais-je mérité?
La Déesse de la Grâce Se verrait ravir la joie De pardonner à ce qu'elle aime?
Moi, qui jadis, d'une oreille avide, Écoutais, souriant dans les larmes, Tes fiers accents, muets trop longtemps
autour de moi:
Pourrais-tu rêver Que je restasse jamais insensible Aux soupirs plaintifs De ton âme élancée jusqu'à moi?
La suprême consolation Que j'ai trouvée dans tes bras.
Ne me la fais pas payer par tes dédains Pour la consolation que je te réserve!
Si tu ne revenais pas.
Oh! le monde serait maudit!
Il ne serait plus jamais qu'un morne désert. Quand la déesse l'aurait quitté!
Reviens, reviens à moi!
Aie foi dans les faveurs de mon amour!»
Tannhauser.
«Qui renonce à toi, ô déesse, Renonce pour jamais à toute faveur!»
Vénus.
«N'oppose pas Torgueil à tes désirs, S'ils viennent à te ramener vers moi!»
Tannhauser.
«cMes désirs me poussent au combat; Je ne cherche pas les délices et le plaisir. Écoute et comprends, ô déesse:
Mes désirs me poussent à la mort!»
Vénus.
aEt si la mort elle-même te fuit, Si elle-même te refuse une tombe?»
Tannhauser.
«La mort, la tombe dans le cœur,
Je trouverai le repos par la pénitence!»
Vénus.
«Jamais le repos ne te sera donné!
Jamais tu ne trouveras le salut!
Reviens à moi, si tu cherches la paix! Reviens, si tu cherches le salut!»
Tannhauser.
«Déesse de la Volupté, ce n*est pas en toi Que reposent ma paix, mon salut: c'est en
Marie!»