Paris, 22 Juillet
Finirai-je par écrire vraiment sur ce papier sombre, que j'ai déjà plusieurs fois préparé? Vous donnerai-je encore une fois de mes nouvelles? Ou bien attendrai-je jusqu'à ce que du moins une claire journée de soleil me donne un ciel pur, afin de ranimer en moi par son influence quelque peu de sérénité que je puisse vous dédier avec gratitude?
Cette faveur même ne se montre pas! Eternellement régnent les vents d'ouest et du sud pour maintenir mes pauvres nerfs dans la plus profonde dépression. Que faire enfin? Peut-
être vous inquiéteriez-vous plus quMl n*est nécessaire si je continue à me taire!
Pouvez-vous bien, vous-même, vous faire une idée exacte de ma vie? A peine si je le crois, par la seule raison que c'est presque impossible. Il m'arrive ceci d'étonnant que je dois battre en retraite, finalement, devant presque toutes les sympathies qui se déclarent, parce que j'en viens toujours à un certain point où mon étrange situation à l'égard du monde, à propos de tous mes faits et gestes, prête à des malentendus si manifestes pour ma sensibilité, qu'il me faut constater qu'on me prend, à proprement parler, pour une espèce d'hypocrite. Cependant il m'est déjà très difficile de définir exactement ce que je veux dire par là. Donc cette constatation même demeure mon secret, et pour ce qui est du monde, je n'ai que cette bizarre consolation, à savoir que, dans son incompréhension, il croit ne rien voir là que d'ordinaire, de naturel, et donc qui ne mérite aucun blâme particulier ... Il n'existe certainement pas une seule créature humaine ayant moins de joies, de plaisirs, ou seulement de réconforts quelconques et de recréations passagères que moi. Quoi que je fasse, jamais un seul instant, il ne me vient à l'esprit de me préparer un plaisir, un agrément, parce que j'ai appris à reconnaître toujours plus nettement que ce que je recherchais n'arrivait jamais, allait
plutôt à Popposé. Cela est tellement net pour moi, qu'après une excursion que je fis récemment à Fontainebleau, où m'attiraient les beaux arbres promis, j'ai fermement résolu de ne plus penser, par exemple, à n'importe quelle distraction pour le restant de l'été, parce que beaucoup de détails, auxquels je suis devenu extrêmement sensible, ont fait de cette excursion même, en fin de compte, une expérience fort pénible pour moi plutôt qu'agréable. Dans ma solitude personne n'entre que je ne préférerais en voir sortir.
Si le désir inextingible de la société, ne fût-ce que pour changer un peu, se fait sentir, je me dis toujours plus nettement que toute satisfaction possible de ce désir ne m'apporterait que de la peine, et je reste tranquillement chez moi, avec la conscience que je ne trouverais même pas la minime récréation cherchée. Il est difficile de s'imaginer cette résignation parfaite et complète, surtout si l'on a des enfants! . . .
Et cette existence prodigieusement dépourvue de joie, il faut la mener dans un monde où l'on est soumis à des nécessités, à des considérations, qui, aux yeux des autres, me font presque toujours apparaître comme un être exigeant, si bien que, pour ma part, je finis par éprouver les plus extraordinaires impressions de ce monde. Je vous le dis en toute fran-
chise, ramertume que je vous confessais souvent disparaît maintenant de plus en plus, pour faire place au mépris absolu. Ce sentiment n'est pas violent; au contraire, il me donne toujours plus de calme: il suffit que j'aie des rapports avec quelqu'un, à présent, pour que ce sentiment prenne tout à fait le dessus; et cela épargne beaucoup mon cœur, à présent beaucoup moins facile à blesser: je puis mépriser là où je devenais amer autrefois!...
Aussi je m'exprime de moins en moins et je pense que je ne suis pas là pour être compris par mes actes, et je veux donc espérer du moins qu'un jour quelque chose de mes œuvres du moins sera compris. Mais je vous le dis: seul le sentiment de ma pureté me donne cette force. Je me sens pur: je sais au plus profond de mon être que j'ai toujours travaillé pour autrui, jamais pour moi; et mes douleurs continuelles sont là pour en témoigner.
Mais la joie? Plus rien ne me donne de joie! Et, c'est ma consolation: toute joie où je me surprendrais serait mon accusatrice, et c'en serait fait de mon fier droit au mépris!
Ainsi je puis vous l'écrire aujourd'hui avec une sorte de contentement bizarre: la notification que l'on m'a faite, il y a quelques jours, que mon arrêt de bannissement était abrogé, que je pouvais rentrer en Allemagne, m'a laissé complètement froid et indifférent. Des télégrammes
de félicitations, de jubilation arrivèrent: je n'ai répondu à aucun. Qui me comprendrait, si je lui disais que par là même un nouveau champ de douleur m'est ouvert, de douleur qui remporte sûrement sur toute possibilité de satisfaction quelconque, au point que je ne prévois que des sacrifices de ma part? Quiconque par hasard m'approche de très près semble comprendre cela tout à coup; mais ce n'est qu'un éclair de compréhension: à peine le dos tourné, il se dit finalement que c'est de l'affectation! Et ce sont encore là les meilleurs! Qu'est-ce donc que les autres?... Pouah! —
Cependant j'ai un ami qui me devient toujours de plus en plus cher. C'est mon vieux Schopenhauer, si grognon d'apparence, et pourtant si profondément aimant! Lorsque je suis arrivé au paroxysme de la sensibilité, quel réconfort absolument unique, en ouvrant ce livre, de me retrouver tout à coup entièrement, de me voir si bien compris et si clairement exprimé, seulement dans un langage tout autre, qui rapidement fait de la douleur un objet de la connaissance, et qui, de la sensibilité, transpose tout dans la froide, marmoréenne et consolante intelligence, mais dans l'intelligence qui, en même temps qu'elle me découvre à moi-même, me découvre le monde entier! C'est une action réciproque, merveilleuse, un échange de la plus bienfaisante espèce; et toujours cette action est
nouvelle, parce qu'elle est toujours plus forte. Cela procure alors le calme, et même le mépris se résout en amour: car toute flatterie est loin; la claire connaissance refroidit le feu de la douleur. Les plis se lissent et le sommeil reprend i sa vertu réconfortante. Et comme c'est beau que ce vieillard ne sache pas du tout ce qu'il est pour moi, ni ce que je me suis à moi-même par lui!
Permettez-moi de nommer encore un ami tout différent. Vous pouvez rire, mais je parle d'un véritable ange, que j'ai toujours auprès de moi: un être d'une amitié inébranlable, qui ne peut me voir sans me prodiguer tout un déluge de joie et de caresses. C'est le petit chien que vous m'avez envoyé, un jour, de votre lit de malade! Je ne saurais dire combien cet incomparable animal est délicieux pour moi. Tous les soirs, je me perds avec lui dans le bois de Boulogne! Alors je songe souvent à ma solitaire vallée de Sihl! Adieu, chère et douce âme! Adieu et merci!
[Paris. — Commencement d'Août 1860.]
Quel poëte je suis, tout de même! Bonté divine, voilà que je deviens tout à fait prétentieux! Cette interminable traduction de Tannhâuser m'a déjà rempli de suffisance: à présent qu'il faut tout examiner mot par mot, je dé-
:ouvre, en vérité, pour la première fois, combien ce poëme est concis et inchangeable. Abanlonne-t-on un seul mot, un seul sens, et, mon Taducteur ^ comme moi, nous voilà obligés de reconnaître qu'un moment essentiel est sacrifié. D'abord je croyais à la possibilité de menus :hangements; il fallut y renoncer: Tun après l'autre, ils apparaissaient impossibles. Je fus tout surpris et trouvai alors, par comparaison, que je connais réellement très peu de poèmes auxquels je puisse attribuer la même qualité. Bref, je dus me résoudre à m'avouer que déjà le poë-me n'aurait pu être mieux fait. Qu'en dites- ^'ous? Pour ce qui est de la musique, plutôt, je puis améliorer. Çà et là, notamment, je donne à l'orchestre des passages plus expressifs et plus riches. La scène avec Vénus est la seule que je veuille remanier complètement, l'ai trouvé dame Vénus guindée: quelques traits d'une bonne esquisse, mais pas de vraie vie. Là j'ai ajouté une série de vers assez considérable: la déesse de la volupté devient elle-même ouchante, et la souffrance de Tannhâuser devient -éelle, de sorte que son invocation à Marie jaillit ie son âme comme un profond cri de détresse, fe ne pouvais alors rien faire encore de pareil.
' Voir Glasenapp, 11,2,271. La traduction française . fait l'objet d'un travail spécial, écrit par le Professeur jolther dans la revue Musik II, 3, 271 et suiv.
Pour Texécution musicale, il me faut encore beaucoup de bonne humeur: je ne sais vraiment pas où me la procurer! . . .
Bientôt paraîtra une traduction en prose des quatre pièces: le Vaisseau fantôme, Tannhauser, Lohengrin et Tristan, pour laquelle je veux écrire une préface,^ qui doit donner à mes amis d'ici quelques explications notamment sur les tendances formelles de mon art. Je viens d'examiner ces traductions et j'ai été forcé de me représenter mes poëmes dans leur moindre détail. Hier Lohengrin m'a saisi et je ne puis me défendre de le tenir pour le poëme le plus tragique, parce que la réconciliation ne peut être obtenue que si l'on jette un regard effroyablement lointain sur le monde.
Le dogme si profond de la métempsychose pouvait seul me montrer le sommet riche de consolations où, finalement, tout concourt à une même hauteur vers la délivrance, après que les diverses existences qui, séparées dans le temps, suivent, l'une à côté de l'autre, leur cours, se sont touchées hors du temps par la pleine intelligence mutuelle. D'après le beau dogme bouddhiste, la pureté immaculée de Lohengrin devient explicable, en toute simplicité, par le fait qu'il est la continuation de Parzival, lequel d'abord conquérait la pureté. Ainsi,
' Richard Wagner, Écrits, VII, pages 121 et suiv. -^ 94 -^
dans sa réincarnation, Eisa de même atteindrait à la hauteur de Lohengrin. C*est pourquoi le plan de mes Vainqueurs me paraît être la suite et la conclusion de Lohengrin. Ici Savitri (Eisa) atteint absolument à la hauteur d'Ananda. Tout l'effroyable tragique de la vie se réduirait donc au fait d'être séparés les uns des autres dans le temps et dans l'espace; mais, puisque le temps et l'espace ne sont que des manières de voir à nous, et n'ont d'ailleurs aucune réalité, aux yeux du parfait clairvoyant la douleur la plus tragique devrait s'expliquer uniquement par l'erreur de l'individu: je crois qu'il en est ainsi! Et, en toute vérité, il ne s'agit que de la pureté et de la noblesse, qui, par elles-mêmes, sont exemptes de douleur.
Je ne puis vous écrire rien d'autre que de pareils bavardages; cela seul en vaut la peine! Et avec vous seulement je bavarde volontiers sur de pareilles choses! Alors disparaissent le temps et l'espace, qui ne contiennent vraiment rien que tourment et détresse! . . . Mais, hélas! combien rarement suis-je disposé à bavarder ainsi ! . . .
Tristan est et reste pour moi un miracle! Comment ai -je pu faire quelque chose de semblable, je le comprends de moins en moins: en relisant, il me faut rester bouche bée! Combien terriblement je devrai pâtir un jour de cette œuvre, si je veux me la faire exécuter
entièrement, telle qu'elle est! Très clairement, je prévois les souffrances les plus inouïes, car je ne me dissimule pas que j'ai surpassé de beaucoup en l'écrivant toutes nos réalisations possibles: les interprètes merveilleux, les interprètes de génie, les seuls qui seraient à hauteurJ de la tâche, apparaissent en ce monde si rare-' ment ! Et cependant je ne puis résister à la tentation: si j'entendais seulement l'orchestre!! - Parzival s'est réveillé en moi très vivement; j'y vois de plus en plus clair; quand tout sera mûr en moi, l'exécution de ce poëme deviendra pour moi un plaisir inouï. Mais d'ici là peuvent encore s'écouler pas mal d'années ! Aussi je voudrais beaucoup m'en tenir uniquement au poëme. Je l'écarté aussi longtemps que je peux et ne m'en occupe que lorsqu'il me vient irrésistiblement! Alors ce merveilleux progrès de l'enfantement me fait oublier toute ma misère . . . Bavarderai-je un peu là-dessus ? Vous ai-je déjà dit que la messagère fabuleusement sauvage du Graal ne doit faire qu'un avec la séductrice du deuxième acte ? Depuis que cette idée s'est levée en moi, je me sens maître de presque toute ma matière. Cette merveilleuse, cette horrible créature qui sert les chevaliers du Graal avec le zèle d'une esclave infatigable, s'acquitte des besognes les plus inouïes, reste couchée dans un coin, attendant quelque mission d'une difficulté extra-
ordinaire, disparaît parfois, on ne sait ni comment ni où? . . .
Puis, soudain, on la retrouve, effroyablement épuisée, misérable, blême, horrible; et de nouveau, infatigable, elle sert le Saint Graal comme une chienne, devant ses chevaliers pour qui elle laisse percer un secret mépris. Son œil semble chercher toujours le prédestiné : elle s'est déjà trompée, elle ne l'a point trouvé. Mais ce qu'elle cherche, elle ne le sait justement pas: elle n'agit que par instinct.
Quand Parzival, le simple, arrive dans le pays, elle ne peut détourner de lui son regard: quelque chose de merveilleux doit se passer en elle; elle ne sait pas quoi, mais s'attache à lui. Lui est effrayé, mais aussi attiré: il ne comprend rien. (Ici le mot d'ordre est: «Poëte, crée ! » ) Seule l'exécution peut parler ici ! — Mais suivez toujours ces indications; écoutez comme Brûnnhilde écoutait Wotan. — Cette femme est dans une agitation, une excitation indicible : le vieil écuyer a déjà remarqué cela chez elle, de temps en temps, et, peu après, elle disparaissait. Cette fois le phénomène atteint à son paroxysme. Que se passe-t-il en elle? Craint-elle une nouvelle fuite? Désiret-elle en être dispensée? Espère-t-elle pouvoir en finir tout à fait? Qu'espère-t-elle de Parzival? Manifestement, elle attache à celui-ci quelque espoir inouï. . . Mais tout est obscur et téné-
breux encore : nulle connaissance, rien qu'une impulsion à travers le crépuscule ! Accroupie dans un coin, elle assiste à la navrante scène d'Amfortas : elle jette un regard merveilleusement pénétrant — un regard de sphinx — sur Parzival. Lui, vraiment simple, ne comprend rien, s'étonne et ... se tait. On le pousse dehors. La messagère du Graal s'abat avec un grand cri; puis elle disparaît. (Il lui faut errer j encore.)
Devinez-vous maintenant qui est la mer-J veilleuse et magique créature que Parzival trouve dans le château étrange, où le conduit sa valeur! chevaleresque? Devinez ce qui arrive et com-! ment tout finira. Aujourd'hui je ne vous en dis pas davantage! . . .
106 b. 10 Août.
Je vous écris ce second feuillet bien dej jours plus tard. Combien ? ... Je ne sais «Déjà je ne compte plus les jours! » ^ Tou| n'est pour moi qu'uniformité trouble et crépus^ culaire : soucis et contrariétés sous des formeî toujours nouvelles, mais au fond toujours les mêmes, sans joie aucune. Cependant, poinl d'assauts; tout cela, plutôt, rampe autour de moij Là contre, le calme, la pleine résignation: n(
* Vaisseau Fantôme, acte I, scène III.
texte porte «années» au lieu de ^jours».
Mais 11
rien attendre, ne rien espérer, souhaiter à peine. Connaissant parfaitement les caprices de ma destinée, m'accommoder silencieusement à ma mission. Patience ! Même à Tégard du temps qu'il fait. Et ce temps m'enseigne: cela ,est, on ne peut le changer; il faut s'y habituer; de même, pour toutes les constellations morales qui nous entourent. S'emporter ne mène à rien : supporter, seulement! . . .
Parfois, cependant, la lumière jaillit au fond de l'âme : tout ce qui, du dehors, mal satisfait, s'y réfugie, se remet à vivre là plus chaudement, plus lumineusement. C'est bien la nuit de Tristan! «Dès que le soleil s'est caché dans notre sein, luisent les riantes étoiles de la félicité . . . ))^ Tout ce que je pourrais vous dire de mon existence me semble si insignifiant ! C'est aussi le plus difficile à comprendre. Une vie comme la mienne doit toujours tromper le spectateur : il ne voit que les faits et gestes qu'il tient pour miens, tandis qu'ils me sont au fond tout à fait étrangers ; qui donc s'aperçoit du dégoût que souvent ils m'inspirent? Tout cela ne sera compris que le jour où la somme totale sera lisible: alors il faudra bien reconnaître que cette œuvre extraordinaire ne pouvait être accomplie que de cette façon, et l'on s'instruira, quitte à ne pas tirer parti de la leçon
* Tristan, acte IL
sî.
^çx .vers: tas
BlBUOTHEC^ Ûttav.ens^^
une autre fois. C'est toujours la même chose! Je ne cherche plus guère à éclairer les autres; seulement, comme je n'ai que la conscience d'une souffrance perpétuelle, j'en souffre également — et je sais qu'il en doit être ainsi. Mais quoi ! L'heure de l'éclaircissement sonnera. Elle approche. Et le monde verra beaucoup de choses qu'il ne s'était pas permis de rêver. Je dis cela sans me dissimuler aucunement les impossibilités que je vais affronter encore. L'Allemagne m'est ouverte maintenant: et maintenant seulement j'en suis effrayé! Je n'ai encore aucune idée de l'endroit où Tristan verra le jour. Hélas ! c'est maintenant que la pire misère va se démasquer ! C'est ainsi que Tannhâuser à Paris me distrait, me donne le temps de réfléchir sur l'Allemagne, de ne rien presser et — ce qui est fort important! — il me procure peut-être les moyens de me conduire, en ce qui touche les représentations allemandes de mes nouveaux ouvrages, comme il est absolument nécessaire pour préparer tout au mieux, là-bas, avec calme et patience. Si cela réussit, combien merveilleusement sera résolu le problème, dont les chiffres confondent chacun en ce moment, parce que personne ne peut les accorder ! Et cependant — je l'avoue très modestement — il n'y avait pas là le moindre calcul de ma part ! . . .
Mais quittons cette danse de feux follets
que mènent le vouloir et l'illusion du monde. Nous y sommes pour peu de chose, sinon pour souffrir! . . .
De Parzival, cependant, aujourd'hui encore, je ne puis vous parler davantage: tout cela est encore très embryonnaire, inexprimable. En revanche, je veux vous conter une vieille histoire qui, il y a quelque temps, me fit grande impression par son originalité, par son profond caractère. Dans un volume du comte de la Villemarqué, lesContesdesanciensBretons, où je trouvai, après les Mabinogion, les versions les plus vieilles des légendes traitées ensuite par des poètes français, comme, par exemple, celles d'Artus, de Parzival, de Tristan, etc, je rencontrai aussi le poëme d'Erec et Enide, que je «possède» encore, d'après une adaptation allemande du Moyen âge,^ dans ma ci -devant bibliothèque de Dresde, — sans l'avoir lu jamais. L'histoire est à peu près la suivante :
Après de longues luttes, Erec a ramené Enide comme épouse ; son pays, attaqué par l'ennemi de toutes parts, a recouvré grâce à lui toute sûreté; il a fait de tels prodiges de bravoure que, nécessairement, il se considère lui-même, et tous avec lui, comme le héros invincible par excellence; n'ayant plus aucune raison de com-
* Le poëme de Hartmann von Aue, d'après Chrestien de Troyes.
battre, il ne vit plus que pour Tamour de sa belle épouse, dans la paix et le bonheur. Cela inquiète son peuple et ses amis : ils craignent qu'il ne s'amollisse et perde ses forces; ils redoutent la trop puissante influence de la délicieuse épouse. Celle-ci même commence à s'inquiéter et se reproche d'être la cause du changement regrettable — au sens de tous — survenu dans l'humeur d'Erec. Un matin, elle s'éveille soucieuse, regarde tristement le bien-aimé qui dort et, sur cette poitrine nue, d'où elle imagine qu'a disparu la bravoure, tombent deux larmes chaudes. En s'éveillant, Erec entend encore ses paroles : «Ah ! faut-il que, par ma faute, la force héroïque l'abandonne?» Étonné, il croit
— avec l'extrême sensibilité d'une noble nature
— que sa plainte signifie le désir d'être — ou même de devenir — l'épouse d'un héros plus digne. Cette idée, d'une délicatesse et d'une jalousie singulières, le décide aussitôt: «Dieu me garde de défendre que tu donnes ta main à un plus digne par-dessus le cadavre de ton époux!» s'écrie-t-il. Aussitôt, il fait seller des chevaux pour lui et pour Enide, prend rapidement congé de tous, s'en va pour courir le monde avec elle seule, lui ordonnant d'aller toujours devant lui et — quoi qu'elle entende ou voie — de ne jamais se retourner vers lui et de ne jamais lui parler, à moins qu'il ne l'interroge. Dans la forêt lointaine, trois brigands
les chargent; elle ne peut s'empêcher d'avertir Erec: «Ne t'ai-je pas ordonné de te taire?» lui dit-il impérieusement; puis il combat les brigands, les tue, confie leurs coursiers, attachés ensemble, à la garde d'Enide et lui ordonne, en même temps qu'elle poussera les chevaux devant elle, de poursuivre sa route devant lui. On va toujours, en silence. La même aventure se répète, seulement avec accroissement de danger, de crainte chez Enide, de colère chez Erec et de vaillant effort pour le vainqueur. Enide ose à peine avouer son effroyable fatigue après ce long voyage sans repos ni réconfort : combien plus terrible encore doit être l'épuisement d'Erec, qui a sans trêve à soutenir des luttes prodigieuses! Enfin il commande halte: sur une prairie en fleurs il lui offre de se rafraîchir; un paysan apporte des aliments, du vin, etc. Il s'écarte un peu, tandis qu'elle se réconforte et approche d'une source ses lèvres brûlantes. Il la laisse dormir et veille. Puis on se remet en marche, vers les aventures les plus prodigieuses, les plus périlleuses, et c'est toujours la même chose.
Enfin, après un combat contre un épouvantable géant, Erec, mortellement fatigué, revient à l'endroit où repose Enide, et s'évanouit. Elle de se lamenter alors! Survient un cavalier, avec une riche escorte, — un ennemi d'Erec. Celui-ci se relève péniblement pour un nouveau
combat: il tombe comme mort. Le comte, enflammé d'amour pour Enide, Temmène, avec le corps d'Erec, à son château. Enide est mandée à la salle des fêtes; le comte la courtise; affolée de douleur, elle jette un cri: «O Erec, si tu vivais encore, qui donc oserait me courtiser?» La porte vole en éclats: Erec a entendu le cri de détresse. Réveillé de la mort, il voit ce qui se passe, occit l'ennemi, attire Enide sur sa poitrine, la prie de ne plus jamais douter de lui, même s'il n'est pas toujours à frapper d'estoc et de taille, et retourne chez lui avec la bienheureuse épouse! . . .
Qu'en dites-vous? Ne sont-ce pas là de beaux exemplaires d'intégrale humanité? D'une si incroyable délicatesse que nous ne pouvons plus du tout les comprendre aujourd'hui; les plus terribles témoignages de force inspirés par une excessive finesse de sentiment!...
Voilà le second feuillet rempli, à son tour! . . . Adieu! faites mes amitiés à WesendonkI Je lui écrirai bientôt! Mille remerciements et constante affection!