Paris, Dec
Quelques lignes seulement, qui vous en diront assez, amie! . . .
Je fais tout mon possible pour, — en me ménageant beaucoup — pouvoir assister régulièrement aux répétitions quotidiennes. Et d'ailleurs, voici ma façon de vivre :
A dix heures, je vais me coucher; je reste ordinairement trois, quatre et jusqu'à cinq heures, sans dormir ; je me lève, très faible, vers dix heures du matin, m'étends derechef après le déjeuner, n'entreprends rien, n'écris pas une ligne, lis un tout petit peu, m'habile ensuite vais en voiture à l'Opéra, à une heure, assiste à la répétition, reviens chez moi entre quatre et cinq heures, mort de fatigue, m'étends de nouveau, cherche à dormir un peu, dîne à cinq heures et demie, me repose alors encore un tantinet, ne reçois âme qui vive, excepté le médecin, — afin de ne point devoir parler, — lis quelques lignes et recommence enfin comme il est dit ci-dessus . . .
Vous voyez par là combien profondément mes pauvres nerfs sont malades. Je ne puis plus jamais chanter, exécuter des actes entiers de mes opéras, comme je le faisais jusqu'ici, rarement du moins, il ne peut plus même en être question.
C'étaient, chaque fois, des efforts surhumains, que j'ai maintenant à payer. De même,
pour ce qui est de diriger l'orchestre, comme je le faisais autrefois, cela ne m'arrivera plus ! — Comment je mènerai à bien la tâche de ma vie, je n'en sais rien . . .
Cependant, il faut espérer beaucoup du repos, des ménagements, du «petit à petit», et cela ira mieux, en tout cas . . .
Il est digne de vous d'avoir pensé à vous rapprocher maintenant de moi, pauvre malheureux ; pourtant, moi aussi, je crois que dame Raison est dans le vrai. Arrivez pour Tannhâuser; peut-être pas pour les premières représentations, mais plutôt quand j'aurai déjà repris quelque peu mon aplomb: dans un état pareil à celui de maintenant, je n'existe vraiment pas. Consultez bien, là-dessus, avec Otto! —
J'ai appris avec un vif plaisir ce que vous me rapportez de madame Wille: je m'y attendais bien et je ne lui en veux plus. Je sais, après tout, ce qu'elle vaut, quoiqu'elle ne soit pas faite pour l'action. Souvent nous n'avons pas besoin de cette énergie, mais seulement d'intelligence et de sympathie: et l'on ne saurait apprécier assez hautement pareille aubaine! . . . Saluez-la cordialement de ma part ! . . .
Cordiales salutations aussi à la famille y compris le brave papa! Faible et mélancolique, mais toujours fidèle et reconnaissant, je demeure vôtre.