Pour le 23 Décembre
Je viens de trouver encore un feuillet de ma couleur : ' il faut qu'il vous porte, amie, mes compliments pour votre anniversaire !
Que vous souhaiter? Que vous offrir?
Une existence extrêmement difficile et sans repos me fait considérer comme souhaitable, entre toutes choses, le repos! Je languis tellement après lui que je le souhaite aussi à autrui, et notamment à l'être qui m'est le plus cher, comme le bien suprême. Il est dur à conquérir : qui ne Ta pas reçu en naissant, ne l'aura guère en partage et, seul, l'entier brisement de son propre caractère pourra lui valoir cette conquête. Quiconque reste ainsi dans la vie, et sacrifie à tout moment sa nature à cette vie, celui-là, si nous regardons les choses en grand, peut bien être arrivé au calme presque parfait;
' mais bientôt le menu détail de la vie quotidienne excitera de nouveau son tempérament, l'impatientera, l'inquiétera. Combien étrange, ce qui m'arrive maintenant! Je reste froid, insensible, à tout ce qui met en mouvement, presque sans exception, le monde. La gloire n'a guère de puissance sur moi; le gain n'en a que pour
i autant qu'il m'assure l'indépendance. Avec l'une ou l'autre éventualité en vue, entreprendre sé-
^ Le Maître écrivait habituellement sur du papier couleur lilas.
rieusement quelque chose me serait à jamais impossible. Avoir raison m'est de même indifférent, depuis que je sais combien est incroyablement petit le nombre des gens qui sont faits, seulement, pour comprendre les autres. Le violent désir, si naturel et pardonnable, d'obtenir de chacune de mes œuvres une représentation parfaitement adéquate à mon idéal, a fini pourtant par se refroidir aussi beaucoup, et cela, notamment, au cours de cette dernière année. Les rapports que j'ai repris avec les musiciens, les chanteurs, etc, m'ont coûté derechef de profonds soupirs, et ma résignation, de ce côté-là aussi, en a été nourrie et fortifiée. Il me faut comprendre, de plus en plus clairement, à quelle incalculable distance je me suis éloigné de cette base — invariable dans notre vie moderne — sur laquelle se fondent même les créations de mon art. Volontiers je reconnais que, si mon regard se porte soudain vers mes Nibelungen, vers Tristan, il me semble que je m'éveille en sursaut d'un rêve, et je me dis: «Où étais-tu? ... Tu as rêvé! Ouvre les yeux et regarde : voici la réalité ! ... »
Oui, je ne nie pas que je tiens mes œuvres nouvelles proprement et précisément pour inexécutables. Si pourtant l'intime besoin se ranime de réaliser, ici même, une possibilité, cela encore ne redevient possible que parce que je laisse mon cerveau retourner au pays des
rêves. Alors, il faut que des circonstances favorables, inouïes, sans exemple, m'apparaissent comme possibles et que je m'attribue la force énorme d'amener ces circonstances. Devant mes continuelles expériences de l'incroyable faiblesse et de la nature superficielle de toutes les personnes et de toutes les combinaisons, sur lesquelles s'appuyait la possibilité de mes conceptions, la résignation va toujours croissant, et m'inspire cette inertie, qui se détourne craintivement des prétentions inutiles. Je ne pense plus que très peu à cela . . .
Si quelque chose m'anime un peu maintenant pour cette entreprise parisienne deTannhâuser, c'est tout simplement que l'indélébile propriété de ma nature est de s'agiter sous l'influence d'un but artistique. Péniblement, il faut que je m'efforce, toute la journée, pour m'intéresser à la chose : mais, sitôt que je suis à la répétition, la puissance immédiate de l'art a prise sur moi ; je prodigue mon être et mes forces, et cela pour une chose qui me laisse, au surplus, indifférent . . .
Voilà mon histoire, en vérité! . . .
Et pourtant, combien différent de cela, et tout autre, me voit non seulement le monde, mais encore toutes mes connaissances, et jusqu'à mon ami le plus dévoué! Cette insensée, cette ineffaçable opinion de quiconque m'approche, voilà, m'est-il possible d'affirmer, ce dont je souffre presque uniquement. Je puis prêcher,
gaspiller de Téloquence, du chagrin, de la colère, de la fureur : — la seule réponse que j'obtienne, c'est un sourire de regret pour une mauvaise humeur momentanée. Si les gens pouvaient alors deviner la signification de mon silence quand je m'arrête soudain, et pâle, avec l'air indifférent, rentré en moi-même !
O mon enfant! Où donc trouverai-je alors ma seule et unique consolation?. .. J'ai trouvé, un jour, le cœur et l'âme qui dans ces momentslà me comprenaient à fond et auxquels j'étais devenu cher, justement, parce qu'ils m'avaient compris et devaient me comprendre ainsi ! Voyez, je me réfugie alors vers cette âme ; mort de fatigue, je m'abandonne et m'abîme dans la douce et pure atmosphère de cette créature amie. Toutes les épreuves, les émotions, les soucis, les douleurs inouïes de ce passé se fondent, comme une nuée d'orage, en une rosée rafraîchissante, qui mouille mes tempes en feu : alors j'éprouve un rafraîchissement, et le repos enfin, le doux repos: je suis aimé, — reconnu ! . . .
Et ce repos, je vous l'offre ! Dans l'heureuse conscience de ce que vous êtes pour moi — l'ange de mon repos, la gardienne de ma vie — trouvez aussi la noble source qui arrose les déserts de votre existence! Partagez mon repos et recevez-le tout entier aujourd'hui, comme j'en jouis en ce moment où je m'abîme
tout entier en vous! Tel est mon souhait,
mon présent !