‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 24 sur 52 · Paris, 6 Avril · texte numérisé non relu

Paris, 6 Avril

Ma chère enfant!

Je crois que vous étiez injuste à mon égard, en vous montrant quelque peu froissée de ce que je vous aie communiqué une lettre assez importante adressée à moi et n'aie pas trouvé un mot pour l'accompagner. Est-ce que le silence a perdu sa signification pour vous? Pouvez-vous vous imaginer seulement que je n'aie rien à dire en pareil cas? Ce serait mal me comprendre.

Vraiment, j'en ai assez de ne causer que des soucis, éternellement, à mes amis. De toute la scabreuse aventure de Paris il ne me reste que ce sentiment d'amertume. La catastrophe^

» Voir Glasenapp, II, 2, 290—315.

elle-même m'a laissé au fond passablement indifférent. Si je n'avais eu en vue qu'un succès extérieur, il m'aurait fallu, naturellement, procéder d'une toute autre façon; mais c'est justement ce dont je suis incapable. Un tel succès ne pouvait compter pour moi que comme une suite du succès intime de la chose. La possibilité d'une représentation vraiment belle d'une de mes œuvres me séduisait: lorsqu'il me fallut l'abandonner, j'étais déjà bel et bien battu. Ce qui m'est advenu n'était que le juste châtiment de m'être encore une fois fait illusion: il ne m'a plus touché profondément. La représentation de mon œuvre m'était si étrangère, que ce qui lui arrivait ne me regardait pas en réalité; je pouvais assister à tout cela comme à un spectacle. Si l'accident a des suites ou non, la question à présent me laisse froid: tout ce que je ressens à ce propos, c'est de la fatigue, du dégoût . . .

Ce qui réellement me rongeait, et cela seul, — c'était le sentiment, aussitôt revenu, que, de chances aussi incalculablement folles que celles d'un succès parisien, une de mes œuvres les plus intimes^ et, du même coup, tout mon avenir devaient dépendre si étroitement. Cela est si horrible et si insensé que, pendant tout un temps, le plus sage me parut

' Tristan et Isolde. (Voir plus haut: lettre 101.)

de renoncer à une existence toute faussée, impossible à redresser, et cela très sincèrement!

Je fatigue mes amis de la manière la plus inexcusable, et je traîne avec moi des fardeaux que je ne puis vraiment plus porter ... Le bon Bûlow, qui ressentit profondément ma douleur, essaye maintenant de m'ouvrir quelque perspective en Allemagne. Pour moi, j'ai peu de confiance, et crois bien que je devrai m'exténuer peu à peu en efforts vers le repos, jusqu'à ce que j'arrive au repos véritable. J'ai pourtant des devoirs qui me tiennent encore debout: le souci me donne une nouvelle vie . . .

Je ne puis parler de moi plus longuement à l'enfant; mais je me réserve de sourire encore bien gentiment lorsque, trompé par les apparences, on croira pouvoir me féliciter prématurément, comme cela m'est arrivé il n'y a pas longtemps . . .

Mon enfant, où s'en est allé le bonheur des soirées de Calderon? Quelle mauvaise étoile m'a fait sortir de mon seul digne asile? Croyezmoi, quelque autre son de cloche que vous puissiez entendre, — quand je quittai cet asile, mon étoile était vouée à la chute; je ne puis plus que tomber encore! . . .

Jamais, jamais n'ayez d'autre opinion làdessus! Tenez-vous à cela uniquement! . . . . Je ne me plains pas, je n'accuse pas: — il en devait être ainsi; mais, pour rester toujours juste

envers moi, ne Toubliez non plus jamais! . . . Cela, je voulais vous le dire encore: oh! imprimez-vous bien cela dans Tesprit!...

Et maintenant faites mes meilleures amitiés à Otto ... Sa présence ici pendant ces mauvais jours m'a presque plus chagriné que réjoui; je dois cependant déclarer de tout cœur que sa sollicitude, sa sympathie, toute sa façon d'être m'a profondément touché. Mais je ne pouvais rien être personnellement pour lui. C'était un perpétuel affolement, et l'échec proprement dit de mon entreprise ne se décida justement que lors de sa présence à Paris. Ces répétitions, où mon œuvre me devenait toujours plus étrangère et méconnaissable, c'est là que je souffris le plus. Les représentations, au contraire, m'ont produit l'effet de coups purement physiques, me rappelant de ma douleur morale au sentiment de ma triste existence. Les coups mêmes n'avaient d'effet qu'à la surface . . .

Dites aussi à Otto que, sans doute, on pourra bientôt lire dans l'Illustré de Leipzig un article de moi-même sur toute l'affaire du Tannhauser à Paris. ^ J'avais promis quelque chose comme cela à un parent . . .

Adieu, amie!

Dans quelques jours, il me faut aller pour peu de temps à Carlsruhe et puis m'en revenir

^ Voir Richard Wagner, Écrits, 7, 181 et suiv. '-. 137 '--

bien vite, parce que j'ai encore trop de choses à régler ici.

Mille amitiés!

Page 1