Mardi gras [12 Février
Le Mardi gras, à la fin, me donne encore une matinée tranquille pour que je puisse, amie, vous parler un peu de moi.
Quand je n'ai rien en tête que les cent détails nécessités par mon entreprise actuelle, il n'y a pas de bon sens, dirai-je, à vous parler de moi. Ce qu'il y a toujours eu, justement, de plus beau dans nos rapports, c'est que seule la véritable essence de nos actes et de nos pensées, sous une forme purifiée, nous semblait digne d'attention, et que nous nous sentions en quelque sorte émancipés de la vie proprement dite, sitôt que nous nous rencontrions. Quand je me débarrasse la tête de tout le fatras pour la conserver libre à votre intention, il va de soi que seul le meilleur doit rester, et qu'il ne peut plus être question d'aucune peine ; en revanche, une vague mélancolie enveloppe l'âme, une mélancolie qui nous montre tout le reste sous le jour convenable du néant, car rien n'a de véritable valeur pour celui qui sent combien de sacrifices il a toujours à faire, s'il veut donner une signification à l'apparence de la réalité . . .
Ce qui me console des nombreuses peines
que me cause l'art, c'est qu'il peut toujours vous apparaître sous un aspect de plus en plus serein. Vous avez des tableaux et vous les aimez, vous lisez, vous étudiez, vous écoutez; vous retirez de tout cela ce qui vous semble digne et noble, et demeurez insensible à ce que vous pouvez négliger. Toutes vos lettres, même les dernières de cet hiver, s'accordent sur ce point que vous est dévolu le bonheur d'une paisible et douce jouissance. Le sens de cette jouissance vous aura été pleinement révélé maintenant: elle est peut-être pour vous ce qu'est pour moi mon activité, peut-être ma détresse. Cependant je m'imagine souvent que, moi aussi, je serais capable de pareille jouissance et que, seule, ma mission m'en écarte. Quand je considère ce que je puis de nouveau supporter, il me faut m'étonner et tenir pour injustifié le désir si ardent d'un repos absolu et solitaire. Et pourtant un certain repos intérieur m'accompagne toujours: celui de la plus profonde et complète résignation. Une incrédulité parfaitement exempte de haine, mais d'autant plus sûre, s'est emparée de moi : mon espérance se trouve tellement réduite à rien et, notamment, toutes mes relations avec les gens qui m'approchent reposent sur des fondements si légers, malgré le libre cours donné parfois à mon naturel, souvent très communicatif, que tout ébranlement est ici impossible.
Tel ou tel, qui aujourd'hui m'approchait de fort près, ne plus le voir pendant des mois, pendant le quart, même pendant la moitié d'une année, n'apporte pas un atome de trouble dans ces relations. Je ne suis nullement rébarbatif, mais d'une incroyable indifférence. Je ne dépends nulle part de l'habitude.
Vous m'avez demandé quel était mon cercle de femmes? J'ai fait de nombreuses connaissances ; pas une avec qui je sois entré en commerce habituel.
Madame OUivier est fort bien douée, elle a même un naturel éblouissant ... Je me demande comment il se fait que nous nous voyions si rarement ... Il en est ainsi de toutes mes connaissances : les chances de gain à les cultiver davantage sont tellement inégales que je me résigne volontiers, de toute façon, et — au gré de mon humeur aussi, — me contente de ce que le hasard m'apporte à la maison. Il y a, entre autres . . . une demoiselle de Meysenbug,^ qui séjourne ici, présentement, comme gouvernante des enfants d'une famille russe : elle . . . avait ceci pour elle, lorsqu'on me l'amena, que, dans le temps, à Londres, un jour de méchante humeur, je l'avais une fois fort maltraitée. Ce souvenir me toucha,
^ Voir M. de Meysenbug: le Génie et le Monde, dans la revue Cosmopolis (Aoîit 1896). Comparer Glasenapp, II, 2, 235 et suiv.
et maintenant elle est en meilleure posture auprès de moi . . .
De ce qu'on appelle le grand monde, une dame que je connaissais autrefois de manière superficielle m'a inspiré, cette fois, un plus vif intérêt que précédemment : c'est la comtesse Kalergis,^ nièce du chancelier de l'Empire de Russie, Nesselrode, de laquelle je vous ai déjà parlé jadis . . .
L'été dernier, se trouvant à Paris pour quelque temps, elle vint me voir, et, finalement, me résolut à mander Klindworth de Londres pour faire de la musique avec elle. Je chantai avec la Garcia -Viardot le second acte de Tristan: tout à fait entre nous; il n'y avait là que Berlioz. Des fragments des Nibelungen furent aussi exécutés. C'était la toute première fois depuis que je suis séparé de vous. Ce qui m'a fait m'intéresser davantage à cette femme, c'est que j'ai remarqué en elle une étrange satiété, un mépris du monde, un dégoiit, qui auraient pu me paraître indifférents, si je n'avais remarqué en même temps une manifeste et profonde passion pour la musique et la poésie, qui, dans ces conditions, me paraissait mériter une sérieuse attention. Comme son talent aussi était
^ Marie Kalergis- Nesselrode, plus tard madame de Muchanoff, à qui sont dédiés les Éclaircissements sur le Judaïsme dans la Musique. Voir aussi R. Wagner, Écrits 8, 299 et suiv. Comparer Glasenapp, II, 2, 265.
sérieux, cette femme, en fin de compte, n'était pas sans intérêt pour moi. Elle fut aussi la première personne qui — très spontanément — me surprit par une intelligence réellement magnanime de ma situation . . .^
Madame de Pourtalès,ambassadrice de Prusse, a Tair de n'être pas sans profondeur et d'avoir, en tout cas, le goût noble . . .
J'ai découvert une nature singulièrement énergique en la femme du ministre de Saxe, madame de Seebach ... Ce qui me surprit chez elle, c'est un certain feu doux, qui couve sous la lave. Elle ne comprenait pas comment on pouvait n'être point frappé par la prodigieuse ardeur de mes conceptions, et se demandait si elle emmènerait sa jeune fille à Tannhâuser... Voilà de ces connaissances curieuses que l'on fait à présent! Mais ce ne sont que . . . des connaissances! . . .
Ah! mon enfant. . .laissons tout cela! Et, croyez-moi, on se traîne tout juste ainsi, péniblement, bien péniblement, — et l'on se rend compte à peine comment on fait. Tout désir est vain: faire et se tracasser, c'est le seul moyen d'oublier sa misère.
^ A titre de don, d'hommage personnel tout pur, la comtesse Kalergis rendit au maître, par ses moyens propres, la somme que lui avaient coûté les trois concerts de Paris. Wagner, en témoignage de gratitude, lui offrit les esquisses d'orchestre de Tristan.
Votre décision, mon enfant, de ne point venir pour Tannhauser m'avait — comme vous pouvez bien le croire! — beaucoup attristé... simplement parce qu'elle m'ôtait la joie de vous revoir bientôt. Les raisons, telles que toutes ensemble elles vous avaient apparu, je devais les approuver pour vous-même, car j'ai toujours agi le plus sûrement, lorsque je m'efforçais de vous comprendre, et que j'enrichissais mon sentiment propre en l'appropriant au vôtre, — et souvent même je le rectifiais. J'étais triste . . . et me taisais . . .
Otto m'a cependant écrit, il y a quelques jours, que vous viendriez tout de même pour assister à l'événement. Voyez-vous, cela me causa une joie si intimement douloureuse! Je savais que vous vous étiez fait tort, et la nouvelle me rendit tellement heureux, que j'osais à peine espérer l'accomplissement de cette promesse!... Mais voilà qu'Otto m'écrit encore: — vous ne viendrez pas avec lui. Cela m'agite de nouveau inexprimablement! Vous le croyez bien, n'est-ce pas? . . .
Permettez à l'ami, qui vient de passer encore par bien des luttes, un mot dit tranquillement:
Ce premier temps de Tannhauser pèsera lourdement sur mes épaules: je ne le considère pas comme favorable au paisible besoin de nos âmes. Beaucoup de superfluités seront inévi-
tables; tout ira vers le dehors, de la façon la plus fâcheuse. Je devrais donc juger meilleur d'entrer dans vos vues et d'attendre un temps plus calme, où vous présenter pour la première fois, une œuvre entière de moi, montée avec autant de soin que Ton en met à monter ici Tannhàuser: la représentation même doit être et sera pour vous alors, en de paisibles dispositions, une grande chose, et nous en jouirons paisiblement . . .
Je dis tout cela, et je vous le concède. Mais vous cacherai-je que tout disparaît devant la pensée de vous revoir enfin — ne fût-ce qu'une heure? — Non, mon enfant, je ne vous le cacherai pas! Et si vous arrivez, malgré tout, au risque de retrouver peu de moi-même, de mon vrai moi, malgré tout je bénirai l'heure — égoïste que je suis! — où je pourrai de nouveau plonger mon regard dans vos yeux!...
Et maintenant, assez! Vous savez tout cela mieux que moi! — Pour le moment, j'ai un peu de tranquillité, c'est-à-dire pas de répétitions quotidiennes. Par de multiples besognes accessoires, mon temps est toujours extrêmement pris. Les répétitions vont leur train, avec un soin inouï, qui souvent me confond, et l'on peut compter, en tout cas, sur une exécution tout à fait extraordinaire. Niemann est absolument sublime; c'est un grand artiste, de l'espèce la plus rare. La mise en valeur des autres
rôles sera plutôt un résultat artificiel; j'espère pourtant qu'à force de soin on dissimulera les ficelles.
Et maintenant mille compliments, de tout cœur! Remerciez bien Otto pour sa fidèle constance: quoi qu'il puisse trouver ici, il le supportera, et remportera certainement une impression profonde!
Adieu, amie!
La représentation est toujours fixée au vendredi 22. Otto doit pourtant s'attendre à ce qu'elle soit remise au lundi 25!