Paris, 15 Juin
Voilà longtemps que je n'ai plus écrit à l'exquise enfant, — et cependant mon devoir était de lui adresser encore beaucoup de remerciements pour sa dernière et charmante lettre! . . .
Je traîne des journées pâles, sans âme ; je n'ai envie de rien au monde, ni d'aucun travail, ni d'autre chose: à peine puis-je me décider à écrire les lettres les plus indispensables! Peutêtre faut-il appeler ma situation une épreuve de patience! La plus complète incertitude, - c'est la meilleure expression pour vous en donner une idée!
Je sors peu encore : mon dégoût de tout est grand. Je cherche uniquement à tuer le temps et lis Gœthe, au hasard: en dernier lieu, la campagne de 1792. C'est la léthargie absolue: le poisson sur le sable de la rive est la parfaite image de ce que je suis.
Liszt et Tausig sont partis depuis huit jours. Je les ai laissés volontiers s'en aller : — voilà où j'en suis ! Rien ne va comme cela devrait
aller, et rien ne me sert. Étrange m'apparaît ma rencontre avec Liszt en cette vie. Il y a vingt ans, je le vis pour la première fois à Paris, alors que, dans la situation la plus fâcheuse, un dégoût déjà profond du monde m'avait envahi, de ce monde où lui s'exhibait à moi dans tout son radieux éclat. Maintenant que je n'ai qu'à regretter d'avoir été encore une fois poussé vers ce monde par ma destinée; maintenant que je renouvelle si durement mon expérience de jeunesse et que rien, aucune illusion, aucune apparence ne peut plus me décider à lever le doigt vers lui : il faut encore une fois que Liszt y rayonne à mes yeux ! . . . Personne ne sait mieux que lui ce qu'il y a à attendre là-bas. Je l'apprécie donc avec plus de justice quand j'admets que, le vrai lui étant toujours interdit, il aime à goûter de temps en temps l'ivresse des apparences ... Je ne pouvais l'accompagner nulle part: ainsi l'aije peu vu. Mais je lui ai promis d'aller le retrouver pendant quelques semaines à Weimar: il veut y faire exécuter de grandes œuvres symphoniques . . .
Ah! mon enfant! Si je ne vous avais pas, mon sort serait bien piteux! Croyez-le toujours et fermement! ... Et que cela vous dise tout! . . .
Mais ce n'est plus une vie ! Peut-être quelque désir de travailler me reprendra-t-il, une fois sorti d'ici. Puissé-je en sortir! . . .
La seule chose qui m'intéresse est le projet de Tristan. Réfléchissez un peu aux moyens de vous arranger avec Papa pour venir passer à Vienne, cette fois, Tautomne et une partie de Thiver. Cela vous ferait du bien aussi : tant que je serai là, je me laisserai soigner par vous le mieux du monde, car j'y vais tout seul et descendrai provisoirement chez Kolatscheck. Alors vous pourriez écouter en paix tout ce que j'ai donné à entendre: Tristan, Lohengrin, le Vaisseau-Fantôme, Tannhâuser. Cela vous ferait passer un hiver comme ceux de chez vous . . .
Donc, nous en reparlerons longuement! . . . Et maintenant, mes meilleures, mes plus cordiales amitiés! Et mille bonnes choses à Otto, aux enfants, et à toute la «colline verte»,
de votre
«gris»