‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 28 sur 52 · Paris · texte numérisé non relu

Paris

78, rue de Lille. — Légation de Prusse. 12 Juillet 61.

Mon enfant! Je vous écris de l'hôtel de la légation de Prusse, où j'ai trouvé un asile, chez le comte Pourtalès, durant les quelques semaines que je dois encore passer à Paris. J'ai un jardin avec de beaux et grands arbres et un bassin avec deux cygnes noirs devant moi ; au delà du jar-

din, la Seine, et, au delà de celle-ci, le jardin des Tuileries, — de sorte que je respire un peu et ne suis plus du moins dans le Paris habituel.

Mes meubles sont de nouveau emballés et déposés ici dans un garde-meubles: Dieu sait où ils seront déballés, un jour; probablement, que je ne les reverrai plus jamais! Je souhaite que ma femme s'installe à Dresde et les prenne chez elle. Pour ma part, je ne songe plus à aucune installation. Tel est le résultat d'une dernière expérience infiniment dure et pénible! Il ne m'est pas accordé de choyer ma muse dans la douce paix d'un foyer: du dedans et du dehors, tout essai de satisfaire, malgré toutes les disgrâces de mon destin, un désir si profondément inné, est toujours déjoué plus nettement; et tout semblant artificiel, le démon de ma vie le bouleverse et le ruine. Cela ne m'est pas accordé; toute recherche de repos devient pour moi la cause d'inquiétudes plus cruelles.

Je vouerai donc le restant de ma vie au voyage: peut-être me sera-t-il permis de trouver le repos et de me restaurer, çà et là, sous l'ombrage, près d'une source. C'est le seul bienfait que je puisse encore attendre!...

A Carlsruhe je ne vais donc pas!!

Par la communication de ces résultats, vous voyez quels furent les derniers événements intérieurs et extérieurs de ma vie . . .

Pour combler la mesure de mes peines, le petit chien 1 est mort, que vous m'aviez envoyé, un jour, de votre lit de malade: mort rapide et mystérieuse. Sans doute a-t-il été heurté dans la rue par une roue de voiture; quelque organe interne aura été lésé. Après cinq heures d'agonie, pendant lesquelles il resta toujours charmant, amical, sans pousser aucune plainte, mais s'affaiblissant de plus en plus, il est mort silencieusement. Je ne disposais pas du moindre morceau de terre pour enterrer le brave petit ami: par ruse et par violence, je m'introduisis dans le jardinet de Stûrmer, où je l'enterrai moimême à la dérobée, sous des broussailles . . .

Avec ce petit chien j'ai enterré beaucoup de choses! ... Je veux voyager maintenant et dans mes voyages je n'aurai plus de compagnon . . .

Vous savez tout, à présent!

Je pourrai bientôt vous envoyer un portraitcarte de moi! Liszt, qui posait ici chez tous les photographes, m'a forcé de poser aussi une fois. Je ne suis pas encore allé chercher ces cartes; mais cela ne tardera pas . . .

Bonne santé, humeur sereine! Mille amitiés cordiales à Otto et aux enfants! Toute mon affection ! . . .

^ Fips; voir Glasenapp, II, 2, 330.

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