‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 32 sur 52 · Vienne, 28 Septembre · texte numérisé non relu

Vienne, 28 Septembre

Hôtel de l'Impératrice Elisabeth.

Weihburg Gasse.

O noble, ô superbe enfant! . . .

Je devrais presque ne pas écrire autre chose

aujourd'hui que cette exclamation. Tout ce que

je peux y ajouter est si nul! La musique, en

somme, fait de moi un homme purement ex-

clamatif; le point d'exclamation est au fond

Punique ponctuation qui me suffise, dès que j'abandonne ma musique! C'est aussi le vieil enthousiasme sans lequel je ne puis subsister. La souffrance, le chagrin, le dégoût même, la mauvaise humeur prennent chez moi ce caractère enthousiaste; — et voilà aussi pourquoi je donne sûrement tant de peine aux autres! . . .

Que ne peut-on faire à Zurich! Vienne, Paris, Londres, on fouillerait tout, vainement, pour découvrir quelque photographie qui vaille l'œuvre du sieur Keller! O mon enfant, que vous êtes belle! C'est impossible à dire!! . . . Oui, mon Dieu! dans ce cœur il faut que tout se fasse royal: le plus misérable mendiant qui demeure là doit bientôt sentir son front s'élever dans les nues! . . . Les douleurs du plus noble enfantement sont aussi écrites sur ces joues, qui jadis avaient un sourire si enfantin! . . . Oui, maintenant. Dieu habite en cette enfant! ... Inclinez-vous profondément!!

Vous vous dites que j'arrive aujourd'hui bien tard avec mes remerciements? En vérité, c'est aujourd'hui seulement que j'arrive à quelque chose. J'émerge à peine hors de toute sorte de calamités, dont cette fière créature doit savoir aussi peu que possible. J'ai déménagé encore une fois: une connaissance, qui, voyageant avec sa famille, avait mis jusqu'ici sa demeure à ma disposition, revient ces jours-ci, et, comme la faveur d'une hospitalité convenable ne m'est

décidément pas dévolue, à moi, mallieureux (je dois pourtant excepter l'aimable ministre de Prusse à Paris), il ne me restait rien à faire que de me nicher encore une fois dans un hôtel. Je m'y suis installé pour quelques mois et c'est ici seulement que j'ai déballé mon petit ménage de Hollandais errant ... Là reparut enfin le grand portefeuille vert. Je l'avais tenu fermé depuis Lucerne. Je pris la clef pour inspecter le trésor. Ciel, que vois-je? Deux photographies: les lieux de naissance de Tristan, — «la colline verte» avec «Tasile», et le palais vénitien. — Puis les feuillets originels avec les premières esquisses, embryons étranges, les vers de la dédicace aussi, avec lesquels j'envoyai un jour, à l'enfant, les esquisses du premier acte, au crayon, terminées: quel plaisir il me firent, ces vers! Ils sont si purs et loyaux! ... Je retrouvai aussi, écrit au crayon, le lied d'où est sortie la scène nocturne. Dieu le sait! ce lied me plut bien autrement que la scène superbe! Bonté divine! c'est plus beau que tout ce que j'ai fait! Je frémis jusqu'à l'extrémité de mes nerfs lorsque j'entends cela! ... Et porter dans le cœur la toute-présence d'un tel souvenir sans être bienheureux!! Comment serait-ce possible? ... Je refermai le portefeuille; mais j'ouvris la dernière lettre avec le portrait: — et le cri jaillit!! Pardon, pardon! ... je ne le répéterai pas! . . .

Je le ferai d'autant moins que je vous adresse ces lignes à Dûsseldorf, où vous êtes allée assister une mère gravement malade!... Combien profondément m'attriste la pensée de ne pouvoir lui être d'aucun secours! Je lui dois une reconnaissance tellement inexprimable, et peutêtre mon nom ne doit-il pas même être prononcé à son chevet ! Je le crains, en toute modestie, vous pouvez bien le croire!! Mais dites-lui, quand vous la reverrez pour la première fois après cette lettre, dites-lui que vous lui souhaitez doublement aujourd'hui patience et guérison! . . .

Maintenant, je regarde venir le 20 Octobre. N'est-ce pas? ... Je songe à toutes les bonnes choses que je veux vous préparer ici: vous entendrez bientôt et souvent le Vaisseau Fantôme et Lohengrin; et pour Tristan, il y a de l'espoir. Mon ténor a recouvré sa voix; il est plein de confiance et de zèle. On va donc enfin commencer les études sérieusement.

Maintenant, soyez bénis, mes chers amis!

Mille bonnes amitiés à Otto et aux enfants... Tout ce qu'il y a de noble et d'éternel à la Reine!

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