‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 31 sur 52 · Vienne, 13 Sept · texte numérisé non relu

Vienne, 13 Sept

Je viens d'avoir trois belles heures. Il faut que l'amie en ait connaissance.

Dernièrement, je fus enlevé, conduit au château d'une famille hongroise, — chez le

comte Nâho/ — qui se glorifie d'avoir été la première et la plus ardente à se dévouer pour ma musique à Vienne. Un jeune homme charmant, le prince Rodolphe Lichtenstein, qui, chemin faisant, passa prendre sa femme, tout à fait digne de lui et très douce, me mena au pied des montagnes où se trouve Schwarzau. Site merveilleux: la plaine, si elle était recouverte d'eau, rappellerait avec bonheur un lac suisse. Tout l'arrangement du château, d'un goût absolument exquis, trahit la fantaisie la plus rare, par le choix, l'ordonnance, l'invention. La comtesse, une dame qui approche de la quarantaine, avec de grands yeux noirs, étonnamment pleins d'esprit, est réputée pour son talent musical inné; elle entretient une troupe de tziganes, qui est comme la «chapelle» de la maison ; elle se met au piano et se livre avec ces gens -là, pendant des heures, aux improvisations les plus merveilleuses. Je craignais de trouver en elle de l'exaltation, peut-être de l'affectation : son attitude me rassura bientôt. Mieux encore me renseignèrent sur le sérieux de son sens esthétique plusieurs copies vraiment surprenantes des plus beaux portraits de Van Dyck, dont elle me dit qu'elles lui avaient coiité beaucoup de peine, parce que, malheureusement, elle n'avait pas fait non plus d'études régulières en

* Prononcez «Nako».

peinture. Je n'ai jamais rien vu de pareil à son atelier. Au déjeuner, on parla lecture: elle lisait en ce moment la Vie des animaux des Alpes, de Tschudi. Un magnifique chien de chasse, de poil clair, fut bientôt suivi d'un superbe terre-neuve, noir comme un corbeau et de taille gigantesque : tous deux, caressés par leur maîtresse, y prenaient un plaisir indicible. Nous en arrivâmes à parler des rapports des animaux avec Thomme : je développai mon thème favori, et l'auditoire m'accompagna de sa sympathie jusqu'à l'apogée de ma profession de foi. La troupe de tziganes se trouvait pour l'instant en Hongrie: la comtesse essaya de nous donner, à elle toute seule, au piano, une idée de ce qu'elle fait avec cet orchestre. C'était fort original et intéressant. Bientôt elle introduisit dans son improvisation des motifs de Lohengrin: il fallut alors me mettre aussi au piano. J'étais heureux du beau silence avec lequel tout fut accueilli. Seul, le comte, un svelte et beau Hongrois, de pure race, crut devoir m'expliquer, par beaucoup de récits et de discours, l'impression que font mes œuvres. Je le supportai fort patiemment, car il me reproduisait avec une incroyable bonhommie la teneur de ce qu'il avait entendu dire à mon sujet ... Je reconnus chez le jeune Lichtenstein une touchante mélancolie: il s'est décidé à suivre la carrière politique, après avoir, tout jeune, choisi la marine, et doit s'a-

vouer, de plus en plus, combien il est peu fait pour la politique. La journée fut consacrée, de façon agréable et doucement fatigante, à des promenades en voiture et à pied. Le lendemain, je devais me lever de très bonne heure, car j'avais rendez-vous avec mon ténor Ander à Môdling, sur la route de Schwarzau à Vienne. Tout le monde se trouva réuni encore une fois, dans la fraîcheur du petit matin, pour le premier déjeuner, sur la terrasse; puis, en compagnie de deux autres magnats hongrois, Zichy et Almazy, qui parlaient continuellement de leur élevage de chevaux, je suivis le chemin du retour jusqu'à Môdling, où j'arrivai à huit heures, par un temps magnifique. Il était encore trop tôt pour aller voir Ander ; j'étais fatigué d'avoir beaucoup parlé et, finalement, entendu parler beaucoup: je décidai de m'appartenir un peu, avant tout, à moi seul. Je pris une voiture et descendis la ravissante vallée de la Brûhl. Il y a là un lieu de plaisance, qui était tout solitaire à cette heure du jour. Derrière la maison, dans le jardin, les yeux sur les magnifiques prairies et les forêts des montagnes, splendidement éclairées par le soleil du matin, — je m'assis et vécus — paisible et solitaire — la première des belles heures que je voulais vous conter. Je partis de là profondément apaisé, réconcilié, heureux !

La seconde de mes belles heures fut celle

où mon amie me dit exactement ce que j'avais ressenti pendant la première. Qu' Ulrich de Hutten eût conduit sa plume, sa prophétie n'en était que plus significative. Toute l'âme de mon existence m'apparut, m'interpréta le silence de cette heure, et l'ange effleura mon front d'un baiser de bénédiction. — Et ce fut la seconde de mes belles heures . . .

Et maintenant la troisième ? . . .

Ce fut un beau succès, inattendu. Le Vaisseau -Fantôme — l'unique opéra de moi qu'on puisse donner présentement, à cause de l'indisposition prolongée d'Ander — était affiché pour hier. Il y a peu de temps, j'avais encore entendu cet opéra et j'avais été, cette fois-là, très mécontent. J'avais été froissé surtout par diverses erreurs très graves dans l'interprétation et dans les «te m pi», ainsi que par de fréquentes rudesses d'émission dans le chœur des femmes. Je fis donc convoquer, hier matin, les deux premiers rôles, le chœur et le chef d'orchestre pour une petite communication. Il s'agissait principalement de la grande scène entre le Hollandais et Senta: brièvement et nettement, je leur expliquai' ce qu'il fallait; ils semblaient tout surpris d'avoir manqué de la sorte quelque chose de si indiqué. Le chœur et le chef d'orchestre furent instruits de même. Il s'agissait d'une exécution déjà tournée en routine, et, comme l'orchestre n'avait pas pu être con-

voqué, il était bien possible que ces innovations fussent cause de troubles singuliers. Ma joie, à la représentation, fut d'autant plus vive. Un nouvel esprit s'était emparé de tout le monde. Le chef d'orchestre lui-même était stupéfait de la précision avec laquelle les innovations étaient exécutées. Mes deux chanteurs, juste à cet endroit, furent vraiment sublimes. Mais, depuis le commencement jusqu'à la fin, je fus saisi, transporté! Je ne puis dire autrement: j'éprouvai là de profondes impressions, et il me faut appeler cette soirée la troisième de mes belles heures!... Que cela suffise pour aujourd'hui ! Que le souvenir heureux de ces trois heures ne soit point troublé: donc . . . aujourd'hui plus rien de moi! De mes brumes et de mes horreurs, je vous tends la main et vous crie: «Voilà ce qui fut possible! . . . Donc, courage, courage! La plus belle

heure n'a pas encore sonné ! ... »

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