‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 34 sur 52 · Paris, fin Décembre · texte numérisé non relu

Paris, fin Décembre

Merci, de tout mon cœur, mon enfant! . . .

Je vous réponds par une confession. Il est peut-être inutile de l'énoncer : tout en vous me dit que vous savez tout, et cependant je me sens poussé à vous en donner moi-même la certitude :

Maintenant seulement je suis tout à fait résigné !

A cela uniquement je n'avais renoncé jamais, et je croyais l'avoir péniblement gagné: retrouver un jour mon «Asile», pouvoir demeurer auprès de vous . . . Une heure de rencontre à Venise a suffi pour détruire cette dernière et chère illusion !

Je dus bientôt le reconnaître : la liberté qui vous est nécessaire, et à laquelle vous devez tenir pour subsister vous-même, vous ne pourriez la sauvegarder, dès que je serais auprès de vous; seul mon éloignement peut vous

donner le pouvoir de remuer librement, selon votre volonté: il faut n'avoir rien à acheter pour n'avoir pas de conditions à subir !

Je ne puis supporter de vous voir, pour prix de mon voisinage, tenue à l'étroit, opprimée, dominée, dépendante: car je ne puis vous dédommager de ce sacrifice, parce que mon voisinage ne peut plus rien vous donner, et la pensée que le misérablement peu de bien que je puis vous procurer dans de pareilles conditions a été acheté au prix de toute la liberté, de toute la véritable dignité humaine, me ferait ressentir ce voisinage même comme un supplice.

Il n'y a plus d'illusion qui serve. — Je vois que vous le sentez et le savez vous-même: comment ne le feriez-vous pas, la toute première? Vous le saviez depuis longtemps, et bien avant moi, qui secrètement demeurais toujours un incorrigible optimiste.

C'était cela, et rien que cela, qui pesait comme du plomb sur mon âme à Venise.

Non pas ma situation, mes autres malheurs : ces choses-là me sont et me furent, depuis que je vous connais, en elles-mêmes, toujours indifférentes. Vous auriez peine à croire avec quelle parfaite insensibilité je me décide en toutes ces choses qui, vraiment ne touchent plus à ma sensibilité, si ce n'est de façon bien passagère, et cela encore tandis que je regarde uniquement vers une situation digne de moi.

où il n'y aurait plus pour moi ni succès ni insuccès . . .

Je m'en tiens donc à ceci que ce m'est une consolation de vous savoir douée de penchants et dans une situation sociale qui rendent possible à vos souffrances de prendre un caractère idyllique et doux. Pour ma part, je ne m'efforce plus maintenant que d'arranger ma vie extérieure de telle sorte que je puisse satisfaire sans obstacle mon besoin de créer, demeuré aussi vif que jadis. Pour cela, avant tout, il me faut une installation, un intérieur : je veux l'avoir, à n'importe quelles conditions. Car maintenant je puis supporter tout, absolument tout, parce que plus rien ne m'oppresse. La vie, avec tout ce qui s'y rattache, n'a plus absolument aucun sens pour moi. Où et comment? — m'est devenu immensément indifférent. Je veux travailler : rien de plus ! Car le seul moyen d'être aussi quelque chose pour vous, c'est de n'être plus que pour moi. Je le sais, et vous le savez aussi! L'horrible et dernière épreuve est endurée : Venise, le retour, et les trois semaines qui suivirent — terribles ! — tout cela est passé . . . Bon courage, maintenant! Il faut que cela marche . . .

Je vous enverrai souvent quelque chose de mon travail. Quels yeux vous feront ouvrir mes Maîtres Chanteurs! Pour ce qui est

de Sachs, prenez bien garde à votre cœur : vous pourriez devenir amoureuse de lui! C'est un travail tout à fait merveilleux. L'ancien projet^ donnait peu de chose ou rien du tout. Oui, il faut avoir été en paradis pour savoir enfin ce qu'il y a dans une œuvre pareille!...

De ma vie vous n'apprendrez jamais que l'indispensable, — ce qu'elle aura de plus extérieur.— Intérieurement, — soyez-en assurée! — plus rien ne se passe : plus rien que le travail d'art, la création. Ainsi vous ne perdez rien, mais gardez ce qui seul est précieux, mes œuvres. Nous nous verrons, cependant, de temps à autre. N'est-ce pas ? Mais, alors, sans nul désir! Ainsi donc, parfaitement libres ! . . .

Voilà! Quelle lettre extraordinaire! Vous ne pouvez imaginer quel soulagement c'est pour moi de savoir que vous savez que je sais ce que vous saviez depuis longtemps ! . . . Cijoint encore une Chanson de cordonnier.-

Adieu, mon enfant!

Le Maître.

^ Publié depuis, intégralement, dans la revue Die Musik, I, 1902, pages 1799—1809. - Madame Wesendonk, qui conservait ce proiet comme un présent du maître, l'avait envoyé à Paris le 25 Décembre 1861.

-^ A cette lettre est jointe la Chanson de cordonnier qui se trouve au deuxième acte des Maîtres Chanteurs.

Beaucoup de bonheur, et quMl fleurisse et croisse, Voilà ce que vous souhaite, de tout cœur,

Hans Sachs.

Quelque chose de neuf,^ en cette vieille année! . . . Bonne année ! j^ ^

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