‹ Richard Wagner à Mathilde WesendonkChapitre 38 sur 52 · Biebrich · texte numérisé non relu

Biebrich

12 Mars 1862.

Je vous écrivis, un jour, de Paris, que vous apprendriez désormais fort peu de chose de ma vie, mais d'autant plus de mes travaux,^ parce que ma vie même ne pouvait plus avoir de vraie signification. Mais quid? s'il m'est impossible de travailler, si la vie seule me donne du fil à retordre? Il faut bien alors qu'interviennent des lacunes sérieuses, comme cette fois-ci, pendant lesquelles je devais vous laisser attendre aussi longtemps un signe de gratitude pour vos lettres, pour vos cadeaux? Aussi je ne vous dis pas plus aujourd'hui que ceci: demain je compte finalement m'atteler à mon travail. Il y a eu une interruption de six semaines, durant lesquelles, il est vrai, j'ai seulement «vécu». Mais comment! —

Maintenant je suis complètement installé ici: j'ai loué deux chambres pour une année. Il s'y trouve un piano, une bibliothèque, le fameux divan, les trois gravures romaines et le vieux dessin des Nibelungen. Devant la table de travail pend aussi la photographie de la «colline verte»; dans une encoignure de fenêtre le«palazzo Giustiniani». La situation est extrêmement belle: tout près du Rhin, à côté du château, dans une maison complètement isolée, que Dieu puisse

^ Voir lettre no. 125.

préserver d'autres locataires! Cette maison est fort bien bâtie, par spéculation, et contient un appartement tout à fait délicieux, dans lequel je désirais beaucoup avoir quelque chose de convenable. Un beau jardin très spacieux: dans le parc et dans Tlle en face chantent à l'envi les oiseaux. Les rossignols, à ce qu'on dit, doivent être nombreux, quand vient la saison, au point de devenir assourdissants. C'est ici que je veux attendre la destinée de mes Maîtres Chanteurs!

Grand merci pour votre lettre, par laquelle cependant vous me faites honte: vous avez lu et m'avez écrit trop tôt ! Vous auriez dû me laisser encore bien dans le coin. D'ailleurs je remarquai que, cette fois-ci, vous faisiez connaissance d'un de mes poëmes par la lecture et non directement par moi-même. Le difficile manuscrit a dû également vous occasionner bien de la peine. Oui, c'est autre chose quand il faut s'en tirer par ses propres efforts. Je l'ai déjà lu à différentes reprises, jusqu'ici, la dernière fois pour les grands ducs à Carlsruhe:^ ils ont bien écouté, quoique pas encore aussi bien que la grande Micky.^ Les règles de la Tablature les ont fait beaucoup rire. C'est justement mon intention, chère enfant, de provoquer l'hilarité avec tout ce fatras de pédan-

^ Voir Glasenapp, II, 2, 362.

2 Madame Wesendonk.

tisme: il faut que Ton rie! Il vous manque la mélodie pour les lieder de Walther: ceci est vraiment une chose indispensable. J'ai fait les vers diaprés la mélodie que j'avais en tête: vous ne pouviez pas vous l'imaginer, il est vrai. Écoutez donc, comme c'est simple;

Màfiig (modéré) ^

Fern mei-ner Ju-gend gold-nen To-ren zog ich einst

aJs in Be-trach-tung ganz ver-lo-ren:

Le peuple n'entend de toute la chose que la mélodie: devinera qui pourra mon secret. -

J'ai lu le poëme pour la première fois à Mayence, le 5 Février, chez les Schott:^ j'avais dû renoncer à vous le lire avant tout le monde. Mais, afin de trouver une compensation à votre absence, j'écrivis, avant de quitter Paris pour Vienne, à Cornélius^ —dont vous entendrez parler davantage avec le temps — qu'il devait se trouver le 5 du mois suivant, le soir, chez les Schott, à Mayence, sinon je cesserais de le

1 «Loin des portes d'or de ma jeunesse, un jour, je m'en suis allé, perdu dans mes contemplations.» ■i Voir Glasenapp, II, 2, 356.

3 Cornélius, compositeur; ami de Wagner.

tutoyer. Maintenant, les choses advinrent comme dans «Bûrgschaft» :^ vous savez que tous les cours d'eau avaient débordé, que pas mal de trains ne circulaient plus, qu'il y avait réellement partout péril à voyager. Nonobstant tout cela, à sept heures sonnantes, le 5, Cornélius fait son entrée chez les Schott, pour s'en retourner le lendemain à Vienne! Il vous faut savoir aussi quel pauvre diable c'est; comment il est empêtré dans les leçons pour arriver à gagner 40 florins par mois. Mais — il m'aime beaucoup. Et vous avez vu, quel cas je fais de lui. Écrivez-lui, mon enfant; il vous aime aussi! Il habite: 30 Weissgârber- Pfefferhofgasse. Vienne; c'est un neveu du célèbre peintre. A présent, adieu! mes meilleures amitiés. Je n'ai pu écrire plus tôt; il me fallait attendre la retour de mes bonnes dispositions. Adieu, mon enfant! r. w.

p. s. Oh! le beau coussin! Voyez-vous cela, je reçois ce cadeau, et ne me donne pas la peine d'en parler en tout premier lieu. Que je suis donc gâté déjà!!

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