Biebrich
9 Juin 1862.
Chère amie!
Je voulais, ces derniers jours, écrire à Myrrha pour la remercier de la part qu'elle a sûrement prise dans la confection du beau coussin. Mais elle aussi doit s'accoutumer à mon ingratitude, qui n'est pas précisément de l'ingratitude même, mais souvent de la négligence dans l'expression de ma reconnaissance. De telles attestations sont des élucubrations
1 «Réveillez-vous! Le jour se lève. J'entends chanter dans le vert bocage le plus délicieux des rossignols.»
agréables, flatteuses, avec lesquelles on se fait à soi-même le plus de plaisir. J'arrive très rarement encore à Texécution de si agréables projets. Chez moi tout ne tend qu'à une fin dernière, fort grave. Ainsi je ne puis regarder qu'avec tristesse la fleur qui m'est jetée sur cet ultime chemin.
La poésie que vous m'avez envoyée aujourd'hui est très belle, je crois même un chefd'œuvre.
L'esprit de la légende m'apparaît tout autre seulement maintenant. Au «Neck»^ est accordé le souriant espoir; pour ma part, je ne comprends plus l'espoir, et je ne'suis à rien moins accessible qu'à sa promesse encourageante. En revanche, je comprends maintenant la félicité, que nous n'avons pas à espérer d'abord, mais dont nous sommes les maîtres. Peut-être vous remémorez- vous que je vous ai dit autrefois, un jour, avoir senti de plus en plus clairement, dans le cours de mon existence, que l'art me donnerait seulement le suprême bonheur, quand j'aurais perdu tous, oui tous les biens de la vie, après que toute possibilité d'espoir aurait disparu. Je me souviens encore m'être demandé, aux environs de ma trentième année, si j'avais réellement en moi les facultés d'une très haute individualité artistique: dans mes œuvres je trouvais toujours encore des influences, de l'imi-
' Nixe (au masculin). Wagner fait allusion à un poëme de Madame Wesendonk portant ce titre.
ration; j'osais à peine envisager mon développement futur comme artiste absolument original. A l'époque où je vous fis cette confidence, à l'époque de la passion miraculeuse, m'était apparue soudain la possibilité de la perte d'un bien, dont la possession éventuelle m'avait toujours semblé absolument intangible. Alors je sentis que le temps viendrait, où l'art revêtirait pour moi un sens tout nouveau, merveilleux, lorsque plus aucune espérance ne serait capable d'enlacer mon cœur.
Ainsi l'ancienne légende du Messie a acquis finalement sa véritable signification pour moi. On l'attendait, le Sauveur, le Libérateur de la race de David, le roi d'Israël. Tout arriva, en effet, selon l'attente. On sema des palmes sur sa route ; mais quel déconcertant coup de théâtre, lorsqu'il dit: «Mon royaume n'est point de ce monde! »^ De la sorte tous les peuples attendent leur Messie, qui doit combler les désirs de la vie. Il arrive et dit: «Renoncez au désir même!» Voilà la dernière solution de la grande énigme du désir, — que votre ami Hutten, par exemple, n'a pas comprise.
Je souhaite seulement pouvoir encore travailler : mon désir ne s'étend plus même aux représentations éventuelles de mes œuvres et j'en accepte la nécessité comme une calamité inévitable. A Vienne, j'ai été invité définitivement pour l'automne à la représentation de
* Voir Glasenapp, II, 2, 376 et suiv.
Tristan: cela m'importune maintenant. Il me peine aussi d'être pressé dans mon travail : comme je travaille à présent, la hâte est néfaste. Un loisir assuré serait mon idéal; si je ne puis y arriver, il me faut bien encore sentir les tourments de la vie; mais déjà ils rehaussent pour moi le plaisir du travail. Je désirerais posséder un «Asile» dans la plus complète solitude : c'est bien difficile à conquérir. —
Recevez mes félicitations ! Saluez et remerciez Myrrha, ainsi que votre mari, à qui je dois encore de cordiaux remerciements pour sa dernière lettre !
De tout cœur votre o ym