Penzing- lez -Vienne
5 Juin 1863.
Chère et estimée amie!^ L'un de ces jours, il faut que j'écrive de nouveau, finalement, aux Wesendonk. '^ Seulement je ne puis le faire qu'au mari. La femme, je l'aime trop; mon cœur est trop sensible, trop plein, quand je songe à elle. Moins que jamais je ne puis m'adresser à elle dans la forme qui s'impose impérieusement maintenant. Ce que mon cœur ressent, je ne puis le lui écrire sans me rendre coupable de trahison envers son mari, que je respecte et que j'estime beaucoup. Que faire donc? Je ne puis tenir, d'une façon absolue, enfermés en moi mes sentiments, non plus: un être au moins doit savoir quelle est ma situation. C'est pour cela que je m'adresse à
^ La lettre est adressée à Madame Wille (Zurich).
- Wagner avait été, au printemps de l'année 1863, en Russie, et s'installa en Mai à Penzing. Voir Glasenapp, II, 2, chap. XVI et XVII.
vous et vous confie ceci: elle est et reste mon premier, mon unique amour ! Je le sens de plus en plus distinctement. Ce fut l'apogée de ma vie : les années d'inquiétude et de bienheureuse angoisse, que je passai parmi le charme grandissant de sa présence et de son affection, contiennent toute la douceur de mon existence. La moindre circonstance m'évoque ce temps, immédiatement je m'y retrouve en plein, me reviennent au cœur les merveilleuses sensations qui, aujourd'hui comme autrefois, interrompent le cours de ma respiration, ne me permettent plus que les soupirs. Et, l'occasion vient-elle à manquer, le rêve, toujours délicieux et bienfaisant, est là pour me remémorer son image ... Dites maintenant, mon amie! Comment parler à cette femme dans les termes qui conviennent, qui sont nécessaires? Impossible! Oui, j'ai le sentiment, même, qu'il ne peut plus m'être permis de la revoir. Ah ! déjà à Venise, la rencontre avec elle me rendit bien malheureux: c'est seulement après avoir de nouveau perdu ce souvenir, que la femme m'est redevenue ce qu'elle était pour moi. Je le sens, elle me restera toujours admirable, et jamais ne se refroidira mon amour: mais la voir, cela ne m'est plus permis, sous cette épouvantable contrainte qui, si nécessaire que je la conçoive, amènerait la mort de notre amour. Que faire maintenant? Est-ce que je laisserai croire faussement à la bien-
aimée qu'elle m*est devenue indifférente? C'est pourtant bien dur! Est-ce que vous Tarracheriez à cette croyance erronnée? Est-ce que cela serait bon? Je ne sais! Et finalement la vie arrive pourtant à sa conclusion. C'est une misère! — Depuis mon départ de Zurich, je vis comme en exil — ce que j'ai tout sacrifié là, ce n'est pas à dire! Pour l'instant, mon seul désir est d'arriver au repos domestique, afin de pouvoir me livrer absolument à mon travail. Au prix d'efforts inouis, j'ai acquis du moins la possibilité de fonder un nouveau foyer, qu'il me faut être tout seul à soigner maintenant. Des tentatives réitérées nous persuadèrent, moi et mes amis, que la vie commune avec ma femme est impossible, serait absolument pernicieuse pour tous deux. De sorte qu'elle vit à Dresde, où je pourvois à ses besoins largement, même au delà de mes moyens. Elle ne parvient pas encore à se résigner complètement, et dans la nécessité où je suis de combattre le retour des sursauts de compassion, il me faut faire montre de dureté, sous peine de prolonger ses souffrances, et d'annihiler pour moi toute possibilité de repos. J'affirme que cet effort est le plus pénible que j'aie jamais supporté. Pour cela je renonce aussi à tout, et ne veux que le repos pour mon travail, la seule chose qui m'acquitte devant ma conscience, et peut me donner réellement la liberté !
Maintenant, très chère, je vous en prie, parlez-moi parfois de notre amie! J'espère que vous Taimez encore, et qu'elle même vous est également restée fidèle! Il est vraiment par trop dur de savoir qu'une existence inexprimablement chère s'écoule tellement étrangère et lointaine, sans qu'on puisse jamais y jeter le moindre regard! Vous comprenez que ce que je puis apprendre par son mari ne me montre pas l'amie sous son vrai jour, — l'amie que je puis assurer de mon éternel amour, ne voulant plus jamais la revoir. Plus jamais ? C'est dur, mais nécessaire !
J'ai rouvert le portefeuille vert, qu'un jour elle m'envoya à Venise: que de souffrances depuis lors ! Et maintenant, tout à coup entourée du charme d'autrefois, si indiciblement beau! Là, dans ce portefeuille, les esquisses de Tristan, de la musique pour ses poëmes! Ah! chère! on n'aime qu'une seule fois, quelles que soient les ivresses, quelles que soient les joies que puisse faire passer devant vos regards la vie ! Oui, maintenant je suis pleinement assuré que je ne cesserai jamais de l'aimer, elle seule au monde! Vous saurez respecter l'innocence de cet aveu, et me pardonnerez de vous l'avoir fait! Adieu, restez la fidèle amie de
votre
1 36. Penzing - lez -Vienne,
6 Juin 1862.
Très cher ami/ Il faut que j'aie pourtant encore une fois des nouvelles de vous, enfin! De moi, les meilleures nouvelles que vous puissiez recevoir, c'est que je vous annonce la reprise de mon travail! Les événements extérieurs, même les plus divers, n'ont plus de vrai sens pour moi. Mon voyage en Russie — S* Pétersbourg, Moscou — , et les incidents qui s'y rattachent, tout cela ne fit d'impression sur moi que pour autant que cela contribuait à me débarrasser de tous ces ennuis, et à me procurer un «Asile» pour travailler. Mon amertume, en pareilles circonstances, c'està-dire en voyant la quantité de gens qui disposent de plus de loisirs et de ressources qu'il ne leur en faut, est parfois très vive et provoque chez moi une arrière-pensée d'ironie la plupart du temps à l'égard de toute assurance de sympathie ou d'amitié qui m'est témoignée. Quand je songe à toutes les angoisses, à toutes les inquiétudes que je subis depuis que j'ai quitté Zurich, je ne puis m'empêcher d'accuser sévèrement ma destinée! La possibilité d'arriver encore, finalement, au repos, pour écrire mes œuvres projetées, donne à cette poursuite folle de la tranquillité sa seule signification. J'ai donc fêté mon cinquantième
* La lettre est adressée au mari de MadameWesendonk. II ^ 193 ^ 13
anniversaire: je devais presque me tenir pour heureux de le fêter dans la plus parfaite solitude! Subséquemment un cortège aux flambeaux^ vint me saluer à ma rustique demeure: je le reçus d'une façon quelque peu distraite. Tandis que le cortège lumineux approchait, en passant par un pont, la plus magnifique pleine lune montait justement au-dessus des cîmes du jardin du château de Schônbrunn, et projetait des rayons mystiques sur la parade au-dessous d'elle. Déjà, pendant que Ton chantait, les quelques jeunes gens qui étaient montés chez moi, n'entendaient de ma part que des exclamations admiratives pour la splendeur de la lune: c'était l'unique, la vieille et fidèle amie, qui venait à moi par-dessus l'enfantillage d'un monde étranger, tout comme, autrefois, au-dessus de la couronne lointaine des Alpes et au-dessus de votre jardin, elle s'en venait vers nous! «Asile! Asile!» Combien de fois j'ai déjà cru avoir trouvé un «Asile»!
Cette fois-ci, j'aspirais tellement à la tranquillité d'un logis que, ayant uniquement en vue une calme demeure avec un jardin, j'acceptai la première qui se présenta. Huit jours plus tard, je me serais installé peut-être à Bingen; les choses traînèrent; dans l'entre-temps, on me renseigna ceci: indifférent quant à la localité, je me décidai, et mon seul souhait est qu'il me
^ Voir Glasenapp, II, 2, 432.
soit donné du moins de rester ici jusqu^à ma fin! Au point où en sont les choses pour moi en Allemagne, tel que je me sens, je n'entrevois cependant la possibilité de demeurer ici qu'au prix d'efforts périodiques excessifs, tels que ce voyage en Russie. Comment je supporterai cela encore plus longtemps, je ne le comprends en tout cas pas! Un jour, on le lira dans ma biographie et alors ce sera pour maintes personnes une stupéfaction. Évidemment, quelque jour, je succomberai. Si vous voulez avoir une idée de l'effet produit sur mon être par de pareilles entreprises, comparez un peu, pour vous amuser, les trois photographies de S* Pétersbourg avec celle qui fut prise à Moscou quinze jours plus tard! — Cependant, c'est inévitable!
Avec tout cela je n'ai pas abandonné mon ancien désir de m'installer le mieux possible dans la demeure finalement choisie. Si vous voulez y contribuer, de personne je n'accueillerais de si bon gré l'assistance, vous le savez bien! Car, après tout, vous êtes les seuls à qui j'appartienne en quelque sorte ici -bas: les choses sont ainsi faites, il n'y a pas à recommencer. Que je vous appartienne est le résultat de toutes espèces de souffrances et de sacrifices de votre part.
— Qu'avez-vous dit de la maison de campagne en Suisse, dont m'aurait fait présent la
grande-duchesse Hélène de Russie? * Vous avez craint, sans doute, de me voir vous tomber de nouveau sur le dos? Heureusement la maison de campagne se trouve située dans la même contrée que les cinquante mille francs gagnés, assure-t-on, par moi en Russie. Quelle agréable perspective pour mes protecteurs allemands, de savoir maintenant que je suis si bien casé, et que cela ne leur coûtera pas un rouge liard! C'est encore Tune des caractéristiques de ma destinée, de paraître toujours enviable!
Ah! mon cher! Assez parlé de moi! Quand je serai retourné à mes Maîtres-Chanteurs, vous aurez encore de mes nouvelles: ma dispersion est telle encore, que je ne puis trouver le recueillement nulle part. Mais plutôt, fournissez-en moi l'occasion par des nouvelles de vous, implorées de tout mon cœur. Je les attends avec impatience!
Mille amitiés de
votre
Je voudrais pourtant volontiers avoir un grand et beau portrait (photographie) de votre femme: la «colline verte» est déjà accrochée, dans son cadre, à la muraille de ma chambre.
Voir Glasenapp, II, 2, 426.