Penzing- lez -Vienne
28 Juin 1863.
Amie!
J'ai reçu aujourd'hui un beau, magnifique portefeuille: il est destiné aux Maîtres - Chanteurs. Jusqu'ici le portefeuille vert m'avait suffi amplement. Ces jours derniers, je l'ai vidé (puisque je me suis encore une fois installé!): il s'y trouvait de nombreuses esquisses et de curieux feuillets, quelque part tout à fait dans le coin. Dieu du ciel ! quelle évocation encore de Tristan! Néanmoins, les Maîtres- Chanteurs devaient y entrer aussi. Ne m'en veuillez pas, je vous en prie : je ne suis pas encore un véritable «maître», en fait de musique; je suis à peine plus fort qu'un «apprenti». Ce qui adviendra en conséquence. Dieu le sait! Donc, ce qui est complètement achevé doit avoir sa place dans le portefeuille nouveau; cela y prendra un air splendide et je me dirai: «maintenant tu n'es plus loin d'être un maître, pas aussi près, cependant, que celle qui a envoyé le maître -portefeuille.» Pour le moment l'inachevé (hélas ! combien d'inachevé il y a encore en moi!) sera mis dans le grand portefeuille vert, en compagnie de tous les vestiges du merveilleux autrefois. Je suis pourtant plus fidèle que vous ne le croyez peut-être, ou que ne le vous font croire les on-dit. Les Maîtres- Chanteurs, si jamais il en doit sortir quelque
chose, doivent de toute façon venir au jour dans le vieux portefeuille: Dieu sait si cela se réalisera. Mais, je le répète, ce qui sera achevé ensuite figurera dans le nouveau portefeuille brun: il contient déjà quarante pages de partition.
Mais de quelle façon tout cela réussira-t-il? Je n'en sais encore absolument rien.
Comment vous le faire comprendre ? — Reconnaissez qu'un Maître -Chanteur tellement peu complet a quelque peine à vous écrire. Si je vous disais, par exemple, qu'un Maître- Chanteur doit jouir de la tranquillité, je devrais immédiatement reconnaître que moi je n'en jouis point, et — ce qui est pire, — que je n'en jouirai peut-être jamais! Voilà le contretemps, dont je me rends compte maintenant: je ne jouis pas de la tranquillité ! Je fuis les hommes, les relations, enfin toute société, le plus complètement possible, parce que, au fond, M tout me torture. Je suis comme cela, impossible d'y remédier! — Maintenant je m'installe dans une belle demeure tranquille: chaque coin doit me plaîre; j'ai comme la fièvre de m'y arranger l'installation la plus confortable, parce que je me dis: «tu nicheras là, tu y passeras tout le temps (au cas le plus favorable!) et y seras seul avec toi-même!» Etre seul! Ah! quelle volupté me fait tressaillir souvent, quand je mej dis cela, sitôt que je ne suis pas seul du tout. Bon ! A présent je suis seul — Insensé II
Comme si mon cœur n'était pas en moi, et c'est justement alors que l'inquiétude commence, d'abord sous la forme de la tristesse, puis sous la forme de la nostalgie. Alors j'aspire à une «présence», car rien qu'une «présence» peut m'apporter la paix! Croyez-moi, le Dieu du bonheur et de la paix s'appelle la «présence»! Oui! maintenant il faut que cela aille sans «présence». Je m'attache d'abord aux serviteurs, qui m'aiment vite; puis arrive un chien. Mais je ne m'en suis pas encore procuré: j'ai une grande peur de tout ce qui est nouveau, de toutes circonstances nouvelles, même quand il s'agit d'un chien. Dernièrement, des voleurs ont pénétré chez moi, et me dérobèrent une tabatière en or, que l'orchestre de Moscou m'avait donnée à titre de souvenir. Cela émut le vieux baron qui demeure au-dessous de mon appartement : il mit son vieux chien de chasse à ma disposition. Celui-ci dort maintenant dans ma chambre, la nuit, et, le jour, ne veut plus me quitter: il ne me lâche pas d'une semelle. Il s'appelle Pohl;^ il est brun et fort; mais, ainsi que je l'ai dit, déjà âgé: bientôt il mourra, tout comme Fips et Peps. C'est une misère! Je le répète, je crois que je n'arriverai jamais à la véritable tranquillité: je me méfie même encore des Maîtres-
* Pohl vécut pendant toute la période de Munich; il mourut à Genève en 1866.
Chanteurs, si sérieux et calme que me regarde la portefeuille brun... Otto m'en veut, je suppose, d'être resté si longtemps sans lui écrire? Je lui ai écrit après mon cinquantième anniversaire, attendu avec tant d'intérêt, ^ afin qu'il ne pense pas que je lui écris rien que pour l'importuner par l'une ou l'autre chose. Si vous n'étiez pas là-bas, je ne saurais pas même que ma lettre est arrivée à destination. Comment est sa santé ? Est-ce qu'il souffre encore toujours de son mal au cou? J'espère recevoir de bonnes nouvelles de lui.
Comment va la belle Suisse ? Est-ce que le lac a toujours son beau ton glauque? Et les montagnes leurs beaux champs de neige ? . . . Mes enfants, vous avez fait choix d'un magnifique pays, et souvent la nostalgie me reporte vers lui. J'avais une fois formé l'espoir, naguère, d'y mourir ! D'une façon générale, il me semble que j'étais souvent plus tranquille là-bas qu'à présent. Le paysage suisse a vraiment quelque chose de calmant! Je ne vois plus de couchers de soleil: dernièrement encore deux ou trois fois au Rhin. Mais impossible de trouver une demeure là-bas; maintenant je suis ici, à cause de quelques grands et beaux arbres, que j'ai dans mon jardin. Aussi l'habitation est tranquille, — mais non pas moi! D'ailleurs, je vous l'ai déjà dit. Et
^ Comparer lettre 104.
comment allez-vous? Hans Sachs ne vous causa
pas de difficultés; à moi il me donne encore
du souci. L'art aussi peut-être sérieux — non
point seulement la vie! Adieu, chère amie!
Souvenez-vous de votre