‹ Richard Wagner d'apres lui-méme (volume 2)Chapitre 2 sur 35 · AVANT-PROP<»S · texte numérisé non relu

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d'une occasion qui se présente au début de cette étude, pour dire, une fois pour toutes, ce que nous pensons à ce sujet. Nous pourrons ensuite poursuivre ce travail avec la sérénité d'esprit qu'il convient (raj)port<n' dans les questions artistiques.

Les Allemands se défendent, je le sais, de tout esprit de conquête. « Il ne nous ont pas pris <c l'Alsace-Lorraine, disent-ils, car ces provinces « étaient à eux ; en LSTO, ils en ont seulement '< repris possession. » Que l'Alsace soit allemande, scientiH(juement on peut le soutenir ; mais humainement, non. Po.ur les honunes de chair et d'os; pour ceux qui sentent, (^ui aiment, qui vivent, la nationalité repose sur le même principe que le mariage: sur le consentement. Kh bien, j'en appelle à Siegfried, ce type du héros vraiment humain, (pi'a évoqué le génie de Wagner. Eut-il voulu (!«' Hrunehilde, si elle ne se fût librement donnée à lui ?

Du reste quand les Allemands ont avancé que leur récente conquête de l'Alsace-Lorraine, n'était pas une conquête, ils ne paraissaient pas, eux-m<'^ mes, avoir une grande foi dans une telle allégation, car, en même temps, ils ont plaidé les circonstances atténuantes. « Notre attiique, disent-ils, fut « injustitiable; elle les a contraints à soutenir une «( grande guerre, douloureuse pour eux. Il est « juste que nous avons été châtiés, et qu'ils se « soient d«"Mlominagés de leurs peines et de leur « sang répandu. Kntin nous sommes d'humeur

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« inquiète. Il est certain que nous ne nous ré- « signerons jamais à accepter notre défaite comme « définitive. De là la nécessité pour eux de se « prémunir en ajoutant une nouvelle ligne de « défense à celle qu'ils possédaient déjà. » Toutes ces raisons ne sont pas meilleures que les précédentes. Sans doute la guerre de 1870 fut maladroitement engagée ; mais c'est là, pure question de forme. Au fond, c'est la Prusse et non la France qui, en ce siècle comme dans les précédents, a été la nation conquérante. J'ai parcouru la Bavière et la Saxe en 1866 ; je me souviens que le sentiment y était alors très monté contre la Prusse. Que les Allemands aient voulu depuis être incorporés à ce royaume pour former une grande nation, à leur point de vue, je le comprends. Mais c'était là un fait nouveau. S'il se fût produit au détriment de la Prusse, il n'est pas douteux qu'elle s'y fût opposée de toutes ses forces. Pourquoi donc se scandaliser que nous en ayons fait autant? La constitution de l'empire d'Allemagne était un résultat assez beau pour qu'on i)ût s'en contenter. S'il en eût été ainsi, j'affirme que nous eussions oublié Metz et Sedan comme nous avons oublié Waterloo. Je le demande à tout observateur impartial, est-il un seul Français qui ait seulement l'idée de faire une guerre de revanche à l'Angleterre ? Il est vrai que M. de Bismark serait bien aise de faire naître eu nous, au détriment de nos voisins d'Outre-Man-

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rhe, cet esprit agressif qu'on nous reproche. Pourtant si nous avons jamais la guern» avec l'Angleterre, la cause n'en sera ni notre mauvais caractère, ni le désir de vengeance: ce sera la prétention de ce pays au monopole de la colonisation. Défaite, n'est pas déshonneur ! C'est le plus chevalerescjue de nos rois, c'est François T"* qui l'a dit. T'ne nation vaincue .sans être dépouillée, n'a aucune obligation de faire la guerre. Elle a même le devoir de ne i»as la faire. Quand deux peuples sont aux prises, il faut hien qu'il y en ait un (]ui ait le dessous. Si \v vaincu n'acceptait jamais sa défaite, la guerre serait incessante et nous cil iY'vi(Midrions à l'état de ))arbarie. Mais si le vaiiKiueur a profité de son triomphe poiu' nous arracher nos frères : si ceux-ci, asservis j)ar lui, clament après nous : (|ue conimande le devoir î*... Dans le grand dranu» de Wagner, il est question d'un anneau d'or. C'est un instrument de .servitude qu'a forg»' un nain ténébreux, !•' noir Albéric. Siegfried, h* héros dont je parlais tout à l'heure, s'en est emparé; mais il a bien l'irt de vouloir le conserver, car il lui en coûte la vie. lîrunehilde est plus sage : elle le rend aux lilles du Kliin. .Mors la servitude disparaissant du monde, l'amour règne entre les honunes. Eh bien, il mo semble j|ue l'Alsace-Lorraine pr<''S(Mîte uuo grande similitude avec l'anneau du Nibelung. Que les Allemands adoptent les conclusions du poème de Wagner, (ju'ils lUMioncent à tenir des honunes

l'inspiration et le génie 11

asservis. Alors la paix du monde sera établie sur des bases solides.

Comme on voit, je suis jusqu'ici tout à fait d'accord avec Wagner. Je regrette d'être obligé maintenant de prendre parti contre lui. Toutes les fois qu'il s'est adressé à des Français, il a dit que son unique ambition était de doter son pavs d'un art entièrement original. Néanmoins, il est certain qu'avec beaucoup de ses concitoyens il considérait l'esprit français comme purement formaliste et stérile au fond. A ceci je répondrai par des faits.

Pour se convaincre que le génie créateur ne manque pas à la race française, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'histoire du Moyen- Age. Ce fut à cette époque que naquirent une littérature et un art propres aux sociétés qui succédèrent à l'empire romain ; et ce fut là l'œuvre de la France (1). Or, si le mot création a un sens, c'est bien ici qu'il peut s'appliquer. L'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, le nord Scandinave, la Grèce même lurent, traduisirent et imitèrent à cette époque nos chansons de gestes et nos poèmes

(1) LiTTRÉ, Etudes sur les Barbares rt Ir Moi/oi-Af/r, troisième éditiou, p. 390, f-hez Didier. — Fergi sson. Historj/ of Architecture, t. I, \). 457, chez .John Murray à Lomlre.s — LiiHKE, Histoire de l'arl, ouvra^;-»' allciiiand dont J"ai sous les yeux une traduction ant^'laist; puMii-e à Londres par Smith, Kld.M- and C". t. II, p. 4.

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(raventures(l). Si Wagner emprunta à Wolfram d'Esclu^nbach son Parsifal et son Tristan à Go- (lefrov (le Strasbourg, ceux-ci les devaient à notre Chrestiens de Troyes (2). « Partout dans la litté- « rature française du XI". Xir et XIII" siècles, dit « M. Le Clerc, on trouve une invention vraiment 4( spontanée qui ne devait rien à l'imitation. Il « n'y man(iu<» que le travail du style, l'art de bien <( dire (3). » Et de son côté le poète allemand l'hland écrivait en IS12 (4): cLa langue française romane « a enfanté un cycle vérit^iblement épique. L'image « d'une «'poijue vraiment héroïque, un faisceau de « traditions nationales, une action vivement dé- « veloppée, un style naturel et vrai. Temploi « constant du rhythme nmsical, tels sont les traits <( distinctifs (|ui établissent um» analogie entre les « chants h<)in»»ri(iues, les poèmes chevaleresques

(1) LiTTKK, Etud- " A\v Barbares, p. 385.

(2) Ibid., p. 39:i.

(3) Ibid., p. 380. La languo d'oïl allègue pour soi, dit Dante dans son traité /à* Vulgari eloquio. qu'à cause de ses formes plus faciles et plus agn'ables (jue les autres, tout ce qui a étt' rtnlig»' en vulgaire pn»siuque lui appartient: par exemple toute la suite des gestes des Troyens et des Romains, les longues et belles aventures du ix>i .\rthur et b«'aucoup d'autres histoires ou ens^-igurments. La l;ii '<' |)eut prétendre (ju'elle est la première qui ait eu dL , . ; s. comme plus parfaite et plus douce, par exemple Pieri'e d'Auvergne et d'autivs avant lui. Littrk. Etudes sur les Barbares, p. \VXI.

a> Tl.id., p. 3U4.

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« de la France et les Xibelungen. » — Aujourd'hui Tinvention de l'architecture ogivale ne nous est plus contestée (1). Elle mérite certainement des éloges plus grands encore. Si jamais création artistique a manifesté une sève exubérante c'est bien celle-là. Quiconque connaît nos belles cathédrales, admettra que nous pouvons porter les yeux sur les temps et les pays les plus divers sans redouter les comparaisons : « Le cœur, le sentiment, « dit Henri Martin (2), tel est le grand mobile de « cet art à la fois gaulois et chrétien qui fut l'art « français du moyen-âge. L'art des âges primi- « tifs, c'est la puissance physique, la grandeur « matérielle; ce sont les entassements gigantes- « ques des pyramides de Menphis, les étages in- « finis de Babel, les montagnes creusées et sculp- « tées d'Ellora, les collines taillées d'Itzalane et « de Palenqué; puis l'intelligence illumine ces « forces fatales ; l'idéal et le sens du beau s'éveil- « lent; alors vient le second âge de l'Inde et de « l'Egypte, qui, affranchi du despotisme sacer-

(1) L'architecture du nord de la Frauce est certainement le sujet le plus intéressant dans l'histoire entière du style du Moyen-A^'-e. Ce sujet coini)rend l'origine et le progrès de cette forme d'architecture ogivale qui, ayant eu au XIIP siècle Paris pour centre, s'étendit jus(|u'aux extrémités de l'Europe, envahissant toute l'Allemagne, l'Angleterre et même l'Espagne et l'Italie. Ilisturij of \rrhitecturc by .Iames Fergi sson, t. I, p. 457.

{•^) Henri Martin. Ifi.sfmW dr France, t. IN', p. 'XiO.

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« dotal et fécondé par la liberté, enfante la Grèce « comme son dernier et son plus nol)le fruit : « l'intelligence humaine a compris les divines har- « monies du ciel et de la nature, elle tente d'en « réaliser l'imag»' [lar des créations pures, calmes « et simples dans leur beaut<'^ comme l'ordonnance « de l'univers : rinteliij,^cnce, riiaiMiionic voilà en « deux mots cet art immort*'! d.' hi Grèce, qui « a donne son secret dans les symboles d'Amie phioii et ({'( >rj)li«''t'. Mais rintcllii^^enre n'est pas « tout l'homme, riiomnn' ir<»st pas fait seulement « pour contempler et compi'endre : l'homme souf- « fre, aime et aspire. Après l'art grec, l'art chrc- « tien; et la passion.... ou en terme plus général « et métaphysique, le sentiment «levient le ca- « ractère spe'îcial de cet art, (pii s'est longtemps « cherché avant de rencontrer sa souveraine « expression dans le style ogival. Cet art n'est € tout entier «pi' une iinmen.se aspiration vers 4C Dieu, vers l'intini, aspiration ardente et dou- « loureuse du ('(eur, lùeii (lilT«'M'('iite de la ron- <( templatioii tran«piille et de Tidentilication par « la j)ensée, telles (pie les profe.*<.sait l'antique « ( Mieni î Les arcs des voûtes, ceux des fenêtres, « les clochetons, les pyramides, les tours, toutes « les lignes du dedans ot du dehors, depuis l(>s « arches du poi'tail jusqu'à ces flèches (pii s(» ^' perdent dans les nu(»s. stMublent s'associer dans « un efl'ort universel pour s'élancer loin de la « terre et rejoindre le ciel. Là est l'unité de cet

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« art, si libre, du reste, dans ses inspirations, si « merveilleusement variée dans ses détails, et qui « n'étant gêné, comme le judaïsme et l'islamisme, « par aucune interdiction, par aucune entrave « religieuse, s'est emparé de la nature entière.... « .... Il est difficile d'échapper à l'impression « de respect et presque d'effroi que cause, au pre- « mier coup d'œil, la grandeur de l'ensemble. « Cette haute façade au triple porche, à la large « rose, aux galeries aériennes, aux tours majes- « tueuses que surmontent les llèches d'une élé- « vation inouïe ; puis cet immense vaisseau dont « la masse, percée de gigantesques fenêtres, sur- « git du milieu d'une foret d'aiguilles, de tourel- « les, de clochetons, d'arcs audacieux, de ponts « jetés à travers les airs; et cette seconde nef « qui fait la croix avec le vaisseau principal en « jetant à ses deux extrémités deux façades laté- « raies où se répètent les merveilles du grand « portail ; tout ce mélange de grandeur et de « variété doit ébranler fortement l'imagination « la moins passionnée : à la vue de ces masses « si puissantes et si légères, qui éveillent à la « fois dans l'âme l'impression des montagnt^s et « des forêts, à la vue de tout ce i)euple de pier- « res, de ces milliers de statues, de ces légions « d'anges et de saints, de monstres et de démons, « d'honnnes et d'animaux, qui se dressent à tou- « tes les is.sues et sur toutes les cimes, (pii (^on- « roiment d(î leurs ('-pais biitaillons les arceaux

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« des porches, qui environnent d'un long cordon « de sentinelles géantes les flancs et la croupe de « l'éditice, on sent que la pensée ordonnatrice « de l'œuvi^e a voulu en faire l'arche universelle, « la granfVncf du monde. Si l'on avance vers « le grand portail et sous la voûte du porche, si « l'on r'onteiiiple de plus près les innombrables « figures qui remplissent les soubassements, les « intervalles des colonnes, les voussures, la sur- « face plane des tympans, architecture vivante « ({ui se marie ;\ toute les lignes de l'architec- « ture morte, le sens du monument ne souffre « plus d'obscurité ni de doute; l'art chrétien « expose à tous les yeux sur le frontispice de « ses temples ce que l'art sacerdotal des anti- « ques religions enfermait au fond du sanctuaire, « à savoir: le mystère de la vie humaine. Tout « au ))as des médaillons de petite dimension re- « pH'sentent la vie mondaine avec ses labeurs et « ses plaisirs, la nature, la marche aniuielle des « saisons; ce sont les métiers, les travaux phy- 4k siques de Thounne, les douze signes du zodia- « (pie; plus haut, entre h^s colonnes que portent « les arceaux de la voûte, s'élèvent les images « de la vie sainte, les grandes et imposantes « figures des patriarches, {\os prophètes, des apô- « très et de leurs plus illustres successeui*s, et « quelquefois des rois, des reines, et des autres « puissants du siècle qui ont «'té admis il côté « (\^.» saints à titre de fondateurs ou de bienfai-

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teurs (le la basilique: à la place d'honneur, au milieu de cette cour vénérable, la Vierge-Mère, leur reine à tous, est là, son enfant dans les bras, debout entre les deux ventaux de la porte, et pareille elle-même à la porte mystique du ciel {Janua cœli) ; auprès de ces statues et sur leurs tètes.... apparaissent en bas-relief les actions, les souffrances et la mort du Christ, de la Vierge ou d'un grand saint : entin la région supérieure du portail est occupée par le dénoûment de cette trilogie sacrée: au-dessus des travaux de la vie mondaine, les combats de la vie des saints ; au-dessus de la vie militante, la vie triomphante des bienheureux et réternelle misère des damnés, le jugement, le paradis et l'enfer, le Christ et la Vierge, l'homme- Dieu et la femme type, siégeant dans la gloire parmi l'armée céleste des anges et des saints, tandis que les damnés se débattent sous la griffe impitoyable des démons. C'est là que se déploie dans toute sa splendeur le culte de la Vierge : la mère est assise dans le ciel en face du fils, et semble son égale.

« Dans l'intérieur du temple, dans le sanctuaire Jésus-Christ règne seul ; la Vi(»rge et les saints occupent les chapelh^s et déroulent, près de la vie et de la passion du Christ, leurs légendes infinies sur les innombi*ables verrières de l'église et jusque sur les parois du choMir : mais le crucitix est seul debout au l'oiid du (hd'ur, au-des-

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( SUS (les degrés sacrés ou ne pose que le pied ( du prêtre, sur ce grand autel où se renouvelle « chaque jour le mystère de la Rédemption et « rinnnolalion mystique de Diostie divine, résumé v< de tout le culte catholique. — Qu'on se trans-

< porte par la pensée au temps où la foi catho- « li(iue étiiit ilans toute sa puissance et le culte « dans tout son éclat, qu'on franchisse le porche « peint et doré, qu'on pénètre dans la vaste nef, t< «ju'on s'arrête au point central de la croisée et

(!«' tout l'éditice, entre la nef du peuple et le ii chcpur des clercs ! Sur votre tète s'élancent des « voûtes dont la hauteur n'a point de compa-

< raison dans au«'une des architectures de l'an- « ti(iuité ; autour de vous se croisent les avenues « d'une foi'èt de pierres, dont les arbres sont des « piliers géants ; un jour mystérieux et recueilli '< glisse, à travers les vitraux colorés, sur les

< voûtes peintes, sur les piliers peints, et jette <c sur les pavés de marhn» des retîets irisés qui <( semblent les reflet^; des lumières du paradis:

< à droite, à gauche, en arrière, étincellent les « trois roses des trois portails, connue d'i nunenses « (leurs de rubis, d'énuM'audes et d'azur, images « de la .b-rusalem céleste (construite de pierres « précieuses) ; en face de vous, au fond du san- « ctuaire, entre les chandeliers d'or, les lueurs « des cierges et les nuages de l'encens, rayonne « le crucitix et le so1<m1 <1u saiut-sacrement, symr< bolc du divin sob-n <h'< iiitelligences : lA. \o

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