‹ Richard Wagner d'apres lui-méme (volume 2)Chapitre 21 sur 35 · TANNU.EL6ER ET LOHENGRIN · texte numérisé non relu

TANNU.EL6ER ET LOHENGRIN

à force de raisonner est devenu incapable de sentir, et dont le cerveau est comme une mécanique qui, fonctionnant dans le vide, produit des sj'stèmes qui n'ont pas de fondement dans la réalité. En un mot, c'est l'égoïsme de tous les ambitieux, qui, pour devenir docteurs ou maîtres, ont cessé d'être complètement des hommes. Ces gens-là feront des livres et des opéras qui émerveilleront la multitude; mais leurs œuvres ne seront jamais que des apparences décevantes, que l'on peut comparer aux fantômes qu'évoquerait un magicien. En vérité, pour acquérir un pouvoir dont la source n'est pas dans la nature, comme Klingsor dans Parsifal ils se sont rendus volontairement impuissants. Il en est beaucoup, pour qui la Hamnie créatrice est à tout jamais éteinte; il <mi est d'autres, en qui elle est seulement somnolente. A ceux-là que fanr-il pour la réveillera' Assurément, une fcMnme. Et (!ette femme, dit Wa^nier, c'est le peuple.

Il faut avouer (|ue de prinu? abord la métaphore est <'ii()(piante. La fennne ('«veille en nous b's id(*<»s les plus gracieuses et l(\s plus douces; (Telle au peuple il semble y avoir une chute et une chute très lourde. Mais, si Ton \ a au fond d«* la pensée de Wagner, elh» s'expli(juc fort bien, h'abord il làul enlever au mot peuple toute idée démagogique et déplaisante. Le peuple, c'est la réunion des j>ni(- V)*cs ff'rsj)/-if «le l'Evangile, th^s gens naïfs, (pn, sentant ingénument, se donnent, comnn^ la fennne.

corps et âine à l'objet aimé, et veulent, comme elle, le posséder complètement. Dans le peuple comme dans la femme, la sensibilité domine absolument rintellijj'ence. Or, suivant Waj^ner, la sensibilité, c'est la facult«i humaine par excellence. C'est par elle que nous sonnnes mis en ronnniniiration avec la nature ; par elle, nous recevons connue Antée une force invincible. Au point de vue îirtistique, la sensibilité (-'est l'onde limpide, qui. loi'squ'elle n'est pas troublét^ par le raisonnement, reflète le monde dans toute sa vérité et dans toute sa beaut*'; bien plus c'est l'organisme vivant, (jui, transformant toutes choses en sensiitions et en images aisément saisissables, fait des miracles comparables à ceux que notre œil opère, lorsque, dans un miroir aussi petit que celui qu'il possède, il fait entrer le plus vaste des panoramas. Tels sont le mythe et la légende, dont, par un travail aussi inconscient que celui qu'exécute notre rétine, le peu|)le a fait un Uibleau condensé du monde et de la vie humaine. Kh bien, connue le peintre représente non les choses en elles-mêmes, mais l'image (pi'a déj:\ composée l'organ»» de la vue, de mèm(» le poète doit prendre pour matière, non la réalité même, mais la légende. C'est donc au peuple (ju'il appartient de donner à l'arti-ste, la substance (pn» celui-ci fécondera. C'est aussi le peuple, ({ui lui apprendra à aimer, à s'oublier lui-même dans un objet, et ainsi, le délivrera de son égoisme et de ses formules, qui empêchent

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la vie de fleurir en lui. Enfin le peuple pourra seul comprendre l'artiste, puisque lui seul s'abandonne à ses impressions: il lui donnera donc le foyer où son génie pourra s'épanouir et où ses œuvres vivront. Vous le voyez dono, tout ce qu'une femme peut être pour un lionnne, le peuple le sera pour l'artiste.

Telle est au fond, je crois, la pensée de Wagner. C'est bien de la philosophie, direz-vous, et bien du symbolisme, à propos d'une simple pièce de théâtre. Cette observation' mérite d'être faite. 11 y a là, en effet, un trait essentiel qui devait être la marque caractéristique du premier poëte, dont le point de départ serait la musique. Pour bien comprendre ceci, il suffit de comparer au musicien, le peintre, qui en est l'extrême opposé. Celui-ci ne voit que le dehors des choses, lui, n'en perçoit que le dedans. Le peintre a pour modèle immédiat un individu ; ce n'est qu'avec effort, et, pro})al)lement, par des procédés arbitraires, qu'il peut essayer d'atteindre au type général. Au contraire, le musicien y arrive du premier coup, et même il ne reproduit guère que cela. Ce qu'il saisit en effet, c'est la vie, saas ses formes particulières, c'est cette volonté que ne motive ni ne conduit la n'flexion, et, qui, suivant S(*hopenhauer, est l'àme du inonde. On voit par là, à quelle hauteur peut s'élever le drame, port<'* sur les ailes de la nuisi(jue, (^t quels vastes horizons lui sont ouverts. Grâce à elle, ce

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ne sera plus le sort de quelques iiulividus, qui s'y dénouera, mais celui de riiunianiu» toute entière. Pourtant, toute chose a son revers. Kn se dilatant de la sorte, le drame se refroidira d'autiint. Au lieu «Thounnes earaotêristiques et bien IVapjtés, à r<iMl noir et luisant, nous aurons devant nous de colossales statues, aux contoui's généraux, au re;^ard indétini. qui ne pourront nous inspirer c<«t intérêt p()if(nant (jue nous ressentons pour des êtres connue nous. Kniin To'uvre d'art aura deux si»»ni(ications. I/une innnédiate et l)orn«'e: celle «le la table en elle-même; l'autre, la vraie, d'une portée vaste et profonde, dont la cb» sera dans la musique. Cette dernière sifj'nitication surgira-t-elle spontanément, dans l'intellif^ence fécontlée par la sensibilittî énme ? Le peuple, à (pli \\'ai,n]er prétend s'adresser, la comprendra-t-il!' Kn tous cas, .si c'est un tort de faire lies œuvres symboli<pies, c'est un t/)rt qu'ont eu Dante et (în^the. .rajouterai qu'ils n'avaient pas, connue \Va;;ner. la nnisique. p(»ur justilier une seml)lable «conception poétique.

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