V\ RICHARD WAGNER
sur terre le royaume des deux: mais il reconnaît que rela lui est impossible. Alors il marche au-(lovant de la mort, non pas certes parce (|u'il a <lu goût pour elle, mais parce que c'est pour lui !•* seul moyen d'é<'liapper à une agonie prolongr'c. Il y avait là certiiinemont ridée d'un beau drame. Mais deux raisons empêchèrent Wagner de la n^aliser. Premièrement la difficulté qu'il y aurait à faire accepter un Jésus aussi diff»M*ent de celui qu'<m adore dans nos église.s, ensuite la certitude (^u'un tel drame serait interdit par la censure jus(ju'au moment où la société aurait subi un changement tel, qu'il eût penlu toute actualité (1).
Alors Wagner laissa là tout travail artistique, pour se jeter en désespéré dans la politique extrême. M. HdouanI Genast, régisseur du théâtre de Weimar, raconte qu'il fut conduit par lui dans une tiiverne hantée par des gens dont les barbes hérissées et les chapeaux pointus étaient vraiment inquiétant^ pour un conservateur.
La n'îvolution en éUiit arrivée au {xiint oii il n'y avait plus de compromis possible : de deux choses l'une, il fallait ou revenir conqdétement au passé ou rompre complètement avec lui. € Je n'avai.s € pas le choix, dit Wagner (2); dans une telle
(1) Gcsamnt^iUe Schrificn, t. IV, p. 404.
(2) Ibid., p. 400.
« alternative, je ne pouvais pas ne pas tourner « résolument le dos à une société à laquelle, j'a- « vais, en réalité, cessé d'appartenir depuis long- « temps. » Quand, après la dissolution du Parlement Saxon, le peuple de Dresde se souleva, Wagner était avec lui, et quand les troupes prussiennes parvinrent à réprimer l'insurrection un moment victorieuse, il dut fuir en toute hâte. Il avait perdu la position qui le fiiisait vivre, il avait brisé son avenir ; et pourtant, c'est la joie dans le cœur qu'il s'éloignait de Dresde. « Je ne puis « comparer, dit-il (1), à rien, le sentiment de « bien-être qui me pénétra, ({uand je me sentis « libn* d'une foule de désirs martyrisants et « toujours inaccomplis, libre du milieu où ces « désirs avaient été ma seule, ma consumante « pâture, (^uand, proscrit, je ne me vis plus « forc»^ à aucun mensonge, (^uand j'eus rejeté « derrière moi toutes les espérances (|ui me liaient « à ce monde maintenant vainqueur, et que, moi « l'artiste, je pus lui crier liant et sans ambage, « à ce monde si hypocriUMuent soucieux d<* l'arî € et de la culture, que je le méprisais du plus « profond (\i* mon coMir, rju«' dans toutes ses 4< veines il n'y avait pas une seule goutte de <( sang îirtistique, et que de lui ne pourrait « jamais sortir ni décence, ni beauté vérital)les:
(1) drsamnujlh' St^/nif'ti'n. t. I\'. \k I<m;.
288 RICHARl» WAGNER
« alors pour la première fois de ma vie, je rae « trouvai libre, sain, joyeux quoique je ne susse « pa.s où je devais all«M- le jour suivant pour « pouvoir respirer Tair du ri<»l. »
C'est là une explosion d'enthousiasme qui probablement eût été suivie de retours amers, si à ce moment-là, il n'avait eu le bonheur de trouver un ami, un ami céi^itahle, (jui, grand artiste et homme d'initiativ»». Ht \nn\v répandre son œuvre en Allemagne plus (ju'il n'aurait pu faire lui-méin«\ Cet ami, c'est Liszt, qui précisément <'n l<S4î) mit fin à sa carrière de virtuose et prit la direction du théâtre de Weiniar. « Son « l»ut, dit M. Francis Hueffer (l), était de se « faire l'avocat de la génération nouvelle, en « faisant exécuter les œuvres qui, écrites sans « égard pour le succès avaient peu de chance € d'être représentées. » l*eu de temps avant l'émeute de Dresde, il avait mont»"* Tannhœuser avec grand succès. Quand Wagner dut fuir de Saxe, c'est donc Weimar (fui hii a|»parut comme le lieu ami o\i il pourrait se réfugier. Là, le jour même où il apprit que .sa position était désespérée et (ju'il lui fallait quitter l'Allemagne en toute hâte, il a.ssista à une répétition de Taunhœuscr sous l.i dirp.'tinn do Liszt. « Je fus
(I) Ihctionaty nf mtisic and mtisi'riniis, editcnl bv O. Orovo. t. II. p. 140.
« surpris, dit-il (Ij, de retrouver en lui un se- « cond moi-même ; ce que j'avais senti quand « j'avais conçu cette musique, il le sentait en la « faisant exécuter; ce que je voulais dire quand « je l'avais écrite, il le faisait entendre. Chose « merveilleuse ! Au moment où je devenais un « exilé sans foyer, je trouvais, grâce à l'amour « d'un ami aussi rare, le foyer que jusque-là « j'avais tant cherché pour mon art, sans jamais « pouvoir le découvrir. »
(1) Cre.mninïelte Schriften, t. VI. \,. W'A.
FIN I>U rilEMIER VoI.LMt:.
Avant-Propos.
l'rofession de foi (Vuii français. . . . Page? 7 Allemagne et France — Le génie français.
Introduction.
f/iiispiratioii - Le Génie 20
Qu'est-ce qu'un artiste? — La politiciue »jt l'artiste — L'inspiration — L'artiste absolu et l'artiste poëte
— Le génie — Le génie n'est connu ni pendant la vieillesse ni pendant la jeunesse des sociétés, mais seulement pendant leur maturité — C'est l'apparition de la pure conscience humaine dans un monde devenu conventionn»! — l'ne vieille It gcnde — Wagner et Rousseau — \\'agn(^'r et Tain»?,