‹ Richard Wagner d'apres lui-méme (volume 2)Chapitre 8 sur 35 · I RICHARD WAGNER · texte numérisé non relu

I RICHARD WAGNER

se posséder lui-même. II faut qu'il parvienne à maîtriser sa sensibilité. Au contraire, l'artiste doit s'abandonner pleinement et sans réserves à ses impressions, <*ar l'inspiration n'est en quelque .sorte que le trop-plein de celles-ci. Certes je ne veux pas dire que, comme un miroir, il reproduit simplement les objets qui l'ont trappe. Non, il possède une faculté vivante, qui les transforme et les enrichit: c'est, dit Waj^nier (1), sa puissance de conception. Mais, pour «[ue celle-ci dt*vienne une force créatrice, il faut «pfelle soit remplie et connue enivrée par des impressions dé- Ijordantes. L'inspiration n'est donc bien, au fond, rien autre chose (jue le contre-coup d'une « sensation originale et forte (2). »

Observons que les impressions de l'artiste peuvent être de deux natures différentes. Elles peuvent être arfisfifjnrs ou humaines : c'est-à dire, «•lies peuvent être dues aux œuvres qui excitent

(1) (h'samnielt*: Schriflrn ittul lUchtUiUfCii, von Kinivun Wagner. I^eipzig chez W. Frisch. T. IV, j). IU)6.

('2) T;\<'he2 d'eutn-r dans la famili.iriti* des grands ai*tistes et des grands ««M'ivains, vous tronvon*/. partout le int'me prooedf innc Qu'on le lit'coi'e dr Ik'uux noms, «ju'oji rapl>cdle inspiration, génie, on fait bien; mais si on veut le définir avec précision, il faut toujours constater la vive "♦♦•n-^ation spontan»"**» qui groupo autour de soi le ft>rtège

'It's i ! '«^iMiin's, les i*emanit'. les fa«>)nne, le< '■•• • ■-

mort' V«Mi sert pour se manift"*ler. Tain'B, /

phie de l'Art, (iermer Haillièi'e. l>^Vi, p. iX^.

l'inspiration et le génie 31

son enthousiasme, le stimulent et impriment en son esprit des formes qu'il tend à reproduire en les modifiant plus ou moins ; ou bien elles peuvent être motivées par tout ce qui dans sa vie d'homme le frappe et l'émeut. Avant tout, il faut qu'il apprenne le maniement de son art. Les impressions artistiques sont toujours pour lui le premier mobile de l'inspiration. S'il reste subjugué par celles-ci, il sera un artiste absolu, et ses œuvres seront ce que Wagner appelle spirituellement « un jeu que fait Tare avec lui-même. » Au contraire s'il traverse la période d'études techniques et d'imitation par laquelle il doit nécessairement passer, sans perdre la fraîcheur, la vivacité et l'indépendance de ses impressions d'homme, alors son art ne sera pour lui qu'une langue, à vrai dire sa langue maternelle, dans laquelle il exprimera ce qui l'aura le plus vivement et le plus profondément impressionné. Dans ce cas, il ne sera pas seulement artiste, il sera poète.

Changer, se transformer: telle est la loi de la vie. Aussi, (diez un peupb* vivant, il arrive toujours un moment où les formes, léguées par le passé, ne conviennent plus au présent. C'est alors ([ue les aspirations qui se sont développées petit à petit, se condensant en un individu, brisent les vieux moules et en créent de nouveaux. Cet individu : c'est l'honnu*' d»* génie.

Le mot génie est un grand mot, un mot t<*l-

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lemeiit hrillant (|u'il éblouit et rend difficile la <'laire vision de l'objet (ju'il désigne.

Mettons donc des hincltes blettes et analysons cette chose lumineuse. Trois facteurs concourent à la produire: du moins dans le domaine de l'art. C'est, d'abord, l.i rnafière artistique elle-même. si l'on peut dire: elle est le fruit des efforts accunmlés de tous les artistes qui ont vécu et vivent encore. Ensuite, un courant d'idées, qui. ayant .son point de départ dans le pa.s.se, et entraînant avec soi un t:i'and nombre de contemporains, arrive dans riioinnie de génie à son action décisive ( 1 ). Kntin la puissance individuelle de celui-ci :

(1) Ce .sont Itvs idées «jue M. Taiiie a développais dans l;i Phitosojthir de l'Arl: ain.si (|u\)ii en peut Jujîor pji.s les citations suivantes. € L'artiste n'est pas isolé. Il v a un ensemble dans leiiuel il est compris.... et «jui est l'école ou famille d'artistes du même pays et du méjne temps, à hupielle il appartient (/Vn7o.vo///jiV(/<' l'Art, p. 7). Cette famille d'artistt's «'lle-ménu' est romprise dans un ens<'ml)le plus vaste. <|ui est le monde ipii l'i-utoure et dont le f^oût ont conforme au sien (ibid.. p. 9). Les plus prands aiiistes sont les liomm(>8 «pii ont pos.sédé au plus haut dog'ré les facultés, les .sentiintMils «-t les |).issi(>ns du public <|ui les entourent (p. 12). (Kn d'autres termes), «le même i|u'il y a une température physiipie (|ui par ses variations détermine l'ai»p:irition de telle ou telle «»spèce de plantes, de même il y a une température morale fjui par S4*s variations, déteruïine ra|)pariti()n de telle ou telle cspè(H* d'art (p. 16-17). Uans le même pays à deux époi|ues ditfércnts. il y a pnv h.ildemcnt le même nombiv d'hommes de talent et d'hom-

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elle consiste dans la force de vie qui est en lui, dans la faculté qu'il possède de s'approprier tout ce qui présente de Taffinité et est nécessaire, en un mot dans sa force de conception, qui, toutes les fois qu'elle se livre amoureusement et sans réserve à l'objet capable de la féconder, devient force productrice. De ces trois facteurs les deux premiers appartiennent à l'humanité en général, le dernier, seul, est inhérent à un individu. L'apparition du génie réclame donc le concours de deux forces dont l'une est co7nmime et l'autre individuelle. Cette définition du génie, qui est celle qu'en a donné M. Taine, soulève, je le sais, des objections. On Ta trouvée irrévérencieuse pour les grands

mes médiocres. En effet on sait par la statistique que dans deux générations sufcessives il se trouve à peu près le même nombre d'hommes ayant la taille re(iuise pour la conscription.... Selon toutes les vraisemblances, il en est pour les esprits comme pour les corps, et la Nature est une semeuse d'hommes qui... répand à peu près la même quantité, la même qualité, la mém«i proportion de graines dans les terrains (ju'elle ensemence régulièrement et tour à tour. Mais dans ces poignées de semences.... toutes les graines ne germent pas. Une certaine température morale est nécessaire poui- (jue certains talents se développent; si elle manque ils avortent. Par suite la température rhangeant, l'espèce de talents changera; et, en général, on pourra concevoir la température morale comme faisant un cJujùr cntr»; lesdill'ér«*nt«*s espèces de talents, ne lai.ssant se <lévelopper que telle ou tt'ilc espèce, excluant jdus ou moins complètement les autres rp. 85-80).

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hommes. On avouera ([u'iri un tel reproche tombe (le soi, puisque c'est à l'hounne de génie, c'est à Wagner lui-même (jue je l'ai «Mnpruntée. Il y tient à tel point qu'il s'est donné la peine de l'appuyer sur des preuves. « Dans le temps, « dit-il (1), où les forces qui concourent i\ pro- « (luire le génie (principalement la force indivi- «( duelle) étaient anéanties par une éducation « conventionnelle ('^) ou par le complet épuise- « ment i]o l.i vie artistique et .sociale, connue en « Chintî ou a la Hn de l'tMnpire romain, les ap- « paritions de ce que nous appelons le génie n'ont « jamais eu lieu; ce (jui est une preuve claire « «ju'elles ne sont pas dues à l'arhitraire de Dieu « ou d«* la \atur«\ Poui* uiu' raison opposée, on « ne connais.sait pas davant^ige de semhlahles ap- « paritions aux t<'mps primitif où les deux forces « créatrices, la force indiriducUe et la force € commune, olxMs.sant, sans entraves, aux im- « pulsions de nature, se pénétraient l'une l'autre, « eng»Midrant et enfantant .sans relâche. Ce fut « alors en vériti» (pn' los langues, les mythes et « l'art, naquirent ; nul pourtant ne connaissait « en ce temps-là ce (pie nous nonnnons génie.... « parceque tout le monde en avait. C'est seu- € lement en une épo(jue connue la n(')tre qu'on

(1) (trsnmmrlh; Sauf^t'u. t. IV, p. 'M)H.

(2) Sta;itliche, mot \ mot, (l'était, otfiriello.

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« connaît le génie et qu'on lui donne un nom. « Par ce mot nous crovons devoir désisrner la « force, qui, échappant à l'éducation et aux dog- « mes régnants ainsi qu'à Finertie générale par « laquelle les formes décrépites continuent à sub- « sister, bat une direction nouvelle et du fond « de soi-même donne la vie. »

Ainsi le génie n'est connu ni pendant l'adolescence, ni pendant la vieillesse des sociétés humaines ; mais seulement durant leur maturité. C'est le regain de jeunesse, qui ne peut se produire que lorsque la sève qui fait fleurir la vie, n'est pas desséchée, mais ne se remarque que lorsqu'une telle floraison n'est pas chose habituelle. Nous voici sortis de la zone scientifique, où l'esprit d'analyse décompose les phénomènes et nous en présente les éléments l'un après l'autre ; nous sommes entrés dans celle de Yart où l'intuition poétitique en saisit l'essence. Qu'est-ce donc finalement que le génie? C'est, dit Wagner (\), l'a})parition, au milieu d'une société qui, sous le poids de l'habitude et de la mode, a oublié les véritables lois de nature, de la pure individualité humaine dans toute sa fraîcheur, dans toute sa force, dans toute sa vérité. L'honniK' de génie sera donc relui, qui, a^ant eu le boidieur d'échapper à l'éducation d'état s'est form»'» d'après l'in-

(1) Gcs(inini,;lt,: Srhriftrn. f. 1\. |.. lîOl).

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stinct naturel, et a pnUe à cette source vive, le inécontentoment de ce qui est. « Selon une vieille légende, raconte Wagner ( 1 1, trois Nornes passèrent au berceau d'un tils de roi. L'une lui donna la force, l'autre la sagesse et la troisième lui offrit Vcsprit nuh'ontcnt qui mcditc toujours (ht nouveau. Le père effrayé d'un don si dangereux, refusa de l'accepter. Ce fut le nialiieur du tils. Il eut beau être fort et sage ; privé d'aiguillon il restii. sa vie durant, un parfait lourdaud, et fut tué par un rocbrr que les nains lirent tomber sur sa tète pendant son sonnneil. Dans notre monde, poursuit Wagner, où la manie d'èdu<"ation a été poussée si loin, le j)résent de la troisième fée ne nous arrive plus (pie par hasard.... nous Ir ilrvons au hasard de Ji'àfrr /tas élevé du ((tut. .!«' jierdis mon père dans ma plus tendre enfance. Sûre de n'être point <diassée, la Norne se glissa a mon b(TC(>au. et me Ht grâce de ce don (jui n«* ma plus jamais (piitté. .l'ai grandi en dehors de inute autorit*'», sans autre éducateur (jue la vie, l'art et moi-même. >

Ce dernier trait humouristi(pie ne pouvait, je crois. V(Miir qu'à l'esprit d'un artiste révolutionnaire. Quand M'agner dit que l'honnue de génie c'est rh(^mme naturel, il procède en ligne droite de

(I) ScHiRK, Ja! Ih-amr \ft4Strai. t. II, \*. 7. — W'ArsNKK. (it'samttu'fte Sh-i/yni. t. IV. p. IVnu'.Ul.

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