‹ Richard Wagner d'après lui-mêmeChapitre 2 sur 47 · PROFESSION DE FOI D'UN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

PROFESSION DE FOI D'UN FRANÇAIS

AlleDiagne et France — Le génie français.

Richard Wagner est né à Leipzig, cinq mois avant la bataille, qui, livrée sous les murs de cette ville, affranchit l'Allemagne du joug napoléonien ; il peut passer à bon droit pour le créateur d'un art essentiellement germanique. Une telle coïncidence ne pouvait pas échapper aux biographes allemands ; il était naturel qu'elle fît vibrer en eux les cordes du patriotisme. En vérité si les Allemands et Wagner n'avaient désiré que l'indépendance politique et artistique de leur pays, nous aurions mauvaise grâce à y trouver à redire. Mais il n'en a pas été ainsi : les Allemands nous ont pris l' Alsace-Lorraine, et Wagner, au moins pendant la dernière période de sa carrière, s'est posé en adversaire décidé de ce qu'il appelle la civilisation française. Nous profiterons donc

d'une occasion qui se présente au début de cette étude, pour dire, une fois pour toutes, ce que nous pensons à ce sujet. Nous pourrons ensuite poursuivre ce travail avec la sérénité d'esprit qu'il convient d'apporter dans les questions artistiques.

Les Allemands se défendent, je le sais, de tout esprit de conquête. « Il ne nous ont pas pris « l'Alsace-Lorraine, disent-ils, car ces provinces « étaient à eux ; en 1870, ils en ont seulement « repris possession. » Que l'Alsace soit allemande, scientifiquement on peut le soutenir ; mais humainement, non. Pour les hommes de chair et d'os ; pour ceux qui sentent, qui aiment, qui vivent, la nationalité repose sur le même principe que le mariage: sur le consentement. Eh bien, j'en appelle à Siegfried, ce type du héros vraiment humain, qu'a évoqué le génie de Wagner. Eut-il voulu de Brunehilde, si elle ne se fût librement donnée à lui ?

Du reste quand les Allemands ont avancé que leur récente conquête de l'Alsace-Lorraine, n'était pas une conquête, ils ne paraissaient pas, eux-mêmes, avoir une grande foi dans une telle allégation, car, en même temps, ils ont plaidé les circonstances atténuantes. « Notre attaque, disent-ils; fut « injustifiable; elle les a contraints à soutenir une « grande guerre, douloureuse pour eux. Il est « juste que nous ayons été châtiés, et qu'ils se « soient dédommagés de leurs peines et de leur « sang répandu. Enfin nous sommes d'humeur

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« inquiète. Il est certain que nous ne nous ré- «« signerons jamais à accepter notre défaite comme « définitive. De là la nécessité pour eux de se « prémunir en ajoutant une nouvelle ligne de « défense à celle qu'ils possédaient déjà. » Toutes ces raisons ne sont pas meilleures que les précédentes. Sans doute la guerre de 1870 fut maladroitement engagée ; mais c'est là, pure question de forme. Au fond, c'est la Prusse et non la France qui, en ce siècle comme dans les précédents, a été la nation conquérante. J'ai parcouru la Bavière et la Saxe en 1866 ; je me souviens que le sentiment y était alors très monté contre la Prusse. Que les Allemands aient voulu depuis être incorporés à ce royaume pour former une grande nation, à leur point de vue, je le comprends. Mais c'était là un fait nouveau. S'il se fût produit au détriment de la Prusse, il n'est pas douteux qu'elle s'y fût opposée de toutes ses forces. Pourquoi donc se scandaliser que nous en ayons fait autant? La constitution de l'empire d'Allemagne était un résultat assez beau pour qu'on pût s'en contenter. S'il en eût été ainsi, j'affirme que nous eussions oublié Metz et Sedan comme nous avons oublié Waterloo. Je le demande à tout observateur impartial, est-il un seul Français qui ait seulement l'idée de faire une guerre de revanche à l'Angleterre? Il est vrai que M. de Bismark serait bien aise de faire naître en nous, au détriment de nos voisins d'Outre-Man-

che, cet esprit agressif qu'on nous reproche. Pourtant si nous avons jamais la guerre avec l'Angleterre, la cause n'en sera ni notre mauvais caractère, ni le désir de vengeance: ce sera la prétention de ce pays au monopole de la colonisation. Défaite, n'est pas déshonneur ! C'est le plus chevaleresque de nos rois, c'est François P^ qui l'a dit. Une nation vaincue sans être dépouillée, n'a aucune obligation de faire la guerre. Elle a même le devoir de ne pas la faire. Quand deux peuples sont aux prises, il faut bien qu'il y en ait un qui ait le dessous. Si le vaincu n'acceptait jamais sa défaite, la guerre serait incessante et nous en reviendrions à l'état de barbarie. Mais si le vainqueur a profité de son triomphe pour nous arracher nos frères ; si ceux-ci, asservis par lui, clament après nous : que commande le devoir ?... Dans le grand drame de Wagner, il est question d'un anneau d'or. C'est un instrument de servitude qu'a forgé un nain ténébreux, le noir Albéric. Siegfried, le héros dont je parlais tout à l'heure, s'en est emparé ; mais il a bien tort de vouloir le conserver, car il lui en coûte la vie. Brunehilde est plus sage : elle le rend aux filles du Rhin. Alors la servitude disparaissant du monde, l'amour règne entre les hommes. Eh bien, il me semble que l'Alsace-Lorraine présente une grande similitude avec l'anneau du Nibelung. Que les Allemands adoptent les conclusions du poème de Wagner, qu'ils renoncent à tenir des hommes

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asservis. Alors la paix du monde sera établie sur des bases solides.

Comme on voit, je suis jusqu'ici tout à fait d'accord avec Wagner. Je regrette d'être obligé maintenant de prendre parti contre lui. Toutes les fois qu'il s'est adressé à des Français, il a dit que son unique ambition était de doter son pays d'un art entièrement original. Néanmoins, il est certain qu'avec beaucoup de ses concitoyens il considérait l'esprit français comme purement formaliste et stérile au fond. A ceci je répondrai par des faits.

Pour se convaincre que le génie créateur ne manque pas à la race française, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'histoire du Moyen- Age. Ce fut à cette époque que naquirent une littérature et .un art propres aux sociétés qui succédèrent à l'empire romain ; et ce fut là l'œuvre de la France (1). Or, si le mot création a un sens, c'est bien ici qu'il peut s'appliquer. L'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, la nord Scandinave, la Grèce même lurent, traduisirent et imitèrent à cette époque nos chansons de gestes, et nos poèmes

(1) LiTTRÉ, Etudes sur les Barbares et le Moyen- Age, troisième édition, p. 390, chez Didier. — Fergusson, History of Architecture, 1. 1, p. 457, chez John Murray à Londres — LiiBKE, Histoire de Vart, ouvi^age allemand dont j'ai sous les yeux une traduction anglaise publiée à Londres, par Smith, Elder and C.^ t. II, p. 4.

d'aventures (1). Si Wagner emprunta à Wolfram d'Eschenbach son Parsifal et son Tristan à Godefroy de Strasbourg, ceux-ci les devaient à notre Chrestiens de Troyes (2). « Partout dans la litté- « rature française du XF, XIF et XIIF siècles, dit « M. Le Clerc, on trouve une invention vraiment « spontanée qui ne devait rien à Timitation. Il « n'y manque que le travail du style, Tart de bien « dire (3). » Et de son côté le poète allemand Uhland écrivait en 1812 (4) : 4^ La langue française romane « a enfanté un cycle véritablement épique. L'image « d'une époque vraiment héroïque, un faisceau de « traditions nationales, une action vivement dé- « veloppée, un style naturel et vrai, l'emploi « constant du rhythme musical, tels sont les traits « distinctifs qui établissent une analogie entre les « chants homériques, les poèmes chevaleresques

(1) LiTTRÉ, Etudes sur les Barbares, p. 385.

(2) Ibid., p. 393.

(3) Ibid., p. 386. La langue d'oïl allègue pour soi, dit Dante dans son traité Be Yulgari eloquio, qu'à cause de ses formes plus faciles et plus agréables que les autres, tout ce qui a été rédigé eh vulgaire prosaïque lui appartient : par exemple toute la suite des gestes des Troyens et des Romains, les longues et belles aventures du roi Arthur et beaucoup d'autres histoires ou enseignements. La langue d'oc peut prétendre qu'elle est la première qui ait eu des poètes, comme plus parfaite et plus douce, par exemple Pierre d'Auvergne et d'autres avant lui. Littré, Etudes sur les Barbares, p. 397.

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« de la France et les Nibelungen. » — Aujourd'hui l'invention de l'architecture ogivale ne nous est plus contestée (1). Elle mérite certainement des éloges plus grands encore. Si jamais création artistique a manifesté une sève exubérante c'est bien celle-là. Quiconque connaît nos belles cathédrales, admettra que nous pouvons porter les yeux sur les temps et les pays les plus divers sans redouter les comparaisons: « Le cœur, le sentiment, « dit Henri Martin (2), tel est le grand mobile de « cet art à la fois gaulois et chrétien qui fut l'art « français du moyen-àge. L'art des âges primi- « tifs, c'est la puissance physique, la grandeur « matérielle; ce sont les entassements gigantes- « ques des pyramides de Menphis, les étages in- « finis de Babel, les montagnes creusées et sculpte tées d'Ellora, les collines taillées d'Itzalane et « de Palenqué ; puis l'intelligence illumine ces <k forces fatales; l'idéal et le sens du beau s'éveil- « lent; alors vient le second âge de l'Inde et de « l'Egypte, qui, affranchi du despotisme sacer-

(1) L'architecture du nord de la France est certainement le sujet le plus intéressant dans l'histoire entière du style du Moyen- Age. Ce sujet comprend l'origine et le progrès de cette forme d'architecture ogivale qui, ayant eu au XIII* siècle Pam pour centre, s'étendit jusqu'aux extrémités de l'Europe, envahissant toute l'Allemagne, l'Angleterre et même l'Espagne et l'Italie. History of Architecture by James Fergusson, t. I, p. 457.

(2) Henri Martin, Histoire de France, t. IV, p. 336.

« dotal et fécondé par la liberté, enfante la Grèce « comme son dernier et son plus noble fruit: « l'intelligence humaine a compris les divines har- « monies du ciel et de la nature, elle tente d'en « réaliser l'image par des créations pures, calmes « et simples dans leur beauté comme l'ordonnance « de l'univers : l'intelligence, l'harmonie voilà en «deux mots cet art immortel de la Grèce, qui « a donné son secret dans les symboles d'Am- « phion et d'Orphée. Mais l'intelligence n'est pas « tout l'homme, l'homme n'est pas fait seulement « pour contempler et comprendre ; Thomme souf- « fre, aime et aspire. Après l'art grec, l'art chré- « tien; et la passion.... ou en terme plus général « et métaphysique, le sentiment devient le ca- « ractère spécial de cet art, qui s'est longtemps « cherché avant de rencontrer sa souveraine « expression dans le style ogival. Cet art n'est « tout entier qu'une immense aspiration vers « Dieu, vers l'infini, aspiration ardente et dou- « loureuse du cœur, bien différente de la con- « templation tranquille et de l'identification par « la pensée, telles que les professait l'antique « Orient ! Les arcs des voûtes, ceux des fenêtres, « les clochetons, les pyramides, les tours, toutes « les lignes du dedans et du dehors, depuis Tes « arches du portail jusqu'à ces flèches qui se « perdent dans les nues, semblent s'associer dans « un effort universel pour s'élancer loin de la « terre et rejoindre le ciel. Là est l'unité de cet

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€ art, si libre, du reste, dans ses inspirations, si 4C merveilleusement variée dans ses détails, et qui « n'étant gêné, comme le judaïsme et Fislamisme, « par aucune interdiction, par aucune entrave « religieuse, s'est emparé de la nature entière.... « .... Il est difficile d'échapper à l'impression « de respect et presque d'effroi que cause, au pre- « mier coup d'œil, la grandeur de l'ensemble. « Cette haute façade au triple porche, à la large « rose, aux galeries aériennes, aux tours majes- € tueuses que surmontent les flèches d'une élé- « vation inouïe ; puis cet immense vaisseau dont € la masse, percée de gigantesques fenêtres, sur- € git du milieu d'une forêt d'aiguilles, de tourelle les, de clochetons, d'arcs audacieux, de ponts « jetés à travers les airs; et cette seconde nef « qui fait la croix avec le vaisseau principal en « jetant à ses deux extrémités deux façades laté- « raies où se répètent les merveilles du grand « portail ; tout ce mélange de grandeur et de * variété doit ébranler fortement l'imagination « la moins passionnée : à la vue de ces masses 4k si puissantes et si légères, qui éveillent à la <k fois dans l'àme l'impression des montagnes et « des forêts, à la vue de tout ce peuple de pierre res, de ces milliers de statues, de ces légions « d'anges et de saints, de monstres et de démons, « d'hommes et d'animaux, qui se dressent à tou- « tes les issues et sur toutes les cimes, qui cou- « ronnent de leurs épais bataillons les arceaux

« des porches, qui environnent d'un long cordon « de sentinelles géantes les flancs et la croupe de « l'édifice, on sent que la pensée ordonnatrice « de l'œuvre a voulu en faire l'arche universelle, « la grand* nef du monde. Si l'on avance vers « le grand portail et sous la voûte du porche, si « l'on contemple de plus près les innombrables « figures qui remplissent les soubassements, les « intervalles des colonnes, les voussures, la sur- « face plane des* tympans, architecture vivante « qui se marie à toute les lignes de l'architec- « ture morte, le sens du monument ne souflFre « plus d'obscurité ni de doute; l'art chrétien « expose à tous les yeux sur le frontispice de « ses temples ce que l'art sacerdotal des anti- « ques religions enfermait au fond du sanctuaire, « à savoir: le mystère de la vie humaine. Tout « au bas des médaillons de petite dimension re- « présentent la vie mondaine avec ses labeurs et « ses plaisirs, la nature, la marche annuelle des « saisons; ce sont les métiers, les travaux phy- « siques de l'homme, les douze signes du zodia- « que ; plus haut, entre les colonnes que portent « les arceaux de la voûte, s'élèvent les images « de la vie sainte, les grandes et imposantes « figures des patriarches, des prophètes, des apô- « très et de leurs plus illustres successeurs, et « quelquefois des rois, des reines, et des autres « puissants du siècle qui ont été admis à côté « des saints à titre de fondateurs ou de bienfai-

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« teurs de la basilique: à la place d'honneur, au « milieu.de cette cour vénérable, la Vierge-Mère, « leur reine à tous, est là, son enfant dans les « bras, debout entre les deux ventaux de la « porte, et pareille elle-même à la porte mystique « du ciel {Janua cœli) ; auprès de ces statues « et sur leurs têtes.... apparaissent en bas-relief « les actions, les souffrances et la mort du Christ, « de la Vierge ou d'un grand saint; enfin la ré- « gion supérieure du portail est occupée par le « dénoûment de cette trilogie sacrée : au-dessus « des travaux de la vie mondaine, les combats <( de la vie des saints ; au-dessus de la vie mi- « litatite, la vie triomphante des bienheureux et « l'éternelle misère des damnés, le jugement, le « paradis et l'enfer, le Christ et la Vierge, l'homme- « Dieu et la femme type, siégeant dans la gloire « parmi l'armée céleste des anges et des saints, « tandis que les damnés se débattent sous la griffe « impitoyable des démons. C'est là que se dé- « ploie dans toute sa splendeur le culte de la « Vierge : la mère est assise dans le ciel en face « du fils, et semble son égale.

€ Dans l'intérieur du temple, dans le sanctuaire « Jésus-Christ règne seul ; la Vierge et les saints < occupent les chapelles et déroulent, près de la « vie et de la passion du Christ, leurs légendes « infinies sur les innombrables verrières de l'église « et jusque sur les parois du chœur ; mais le cru- « cifix est seul debout au fond du chœur, au-des-

« SUS des degrés sacrés où ne pose que le pied « du prêtre, sur ce grand autel où se renouvelle « chaque jour le mystère de la Rédemption et « l'immolation mystique de l'hostie divine, résumé « de tout le culte catholique. — Qu'on se trans- « porte par la pensée au temps où la foi catho- « lique était dans toute sa puissance et •le culte « dans tout son éclat, qu'on franchisse le pordie « peint et doré, qu'on pénètre dans la vaste nef, « qu'on s'arrête au point central de la croisée et « de tout l'édifice, entre la nef du peuple et le « chœur des clercs ! Sur votre tête s'élancent des « voûtes dont la hauteur n'a point de compa- « raison dans aucune des architectures de l'an- « tiquité ; autour de vous se croisent les avenues « d'une forêt de pierres, dont les arbres sont des « piliers géants ; un jour mystérieux et recueilli « glisse, à travers les vitraux colorés, sur les « voûtes peintes, sur les piliers peints, et jette « sur les pavés de marbre des reflets irisés qui « semblent les^ reflets des lumières du paradis ; « à droite, à gauche, en arrière, étincellent les « trois roses des trois portails, comme d'immenses « fleurs de rubis, d'émeraudes et d'azur, images « de la Jérusalem céleste (construite de pierres « précieuses) ; en face de vous, au fond d» san- « ctuaire, entre les chandeliers d'or, les lueurs « des cierges et les nuages de l'encens, rayonne « le crucifix et le soleil du saint-sacrement, sym- « bole du divin soleil des intelligences : là, le

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« croyant voit, avec les yeux de la foi, non plus « l'image de Jésus, comme au portail de la ca- « thédrale, mais Jésus-Christ lui-même descendu « du ciel. Si, alors la voix d'un peuple entier, « répondant à la voix du prêtre, fait retentir sous « les arches colossales ses hymnes de douleur, « d'épouvante, de supplication ou de triomphe, « dont la simplicité majestueuse et profonde n'a « pu être effacée par toutes les savantes merveil- « les de l'harmonie moderne ; si l'orgue, le seul « instrument d'un pareil temple, et le plus puis- « sant qu'aient inventé les hommes, reprend cet « auguste dialogue, tandis qu'à travers les voûtes « arrive jusqu'à vous le tonnerre des cloches, ces « grandes voix de la cathédrale qu'on entend de « deux lieues à la ronde, où trouvera-t-on dans le « passé de l'humanité, quelque chose de compara- « ble à ce magnifique ensemble d'art et de poésie « sacrée ? Qui pourra contester que ce soit la « forme la plus solennelle qu'ait encore revêtue la « pensée religieuse depuis l'origine des cultes ? » Cet art fut l'éclosion spontanée et naturelle du génie de la France féodale. Il devait décUner et disparaître avec la féodalité. C'est au XIV"' siècle que commence le mouvement qui nous entraîne vers ♦d'autres destinées. Depuis lors jusqu'au XVII"' siècle tout, en France, tend vers l'unité, vers la monarchie absolue. Après avoir été envahi par les Anglais, notre pays devint, au temps des guerres de religion, « la proie de l'Europe,

l'affreux champ de bataille des sectes et des nations (1). » Dans des circonstances semblables comment n'eût-il pas désiré avant tout l'unité qui pouvait seule lui permettre de repousser l'étranger et de vivre en paix. De là, la direction d'idées grâce à laquelle nos rois purent arriver petit à petit au pouvoir absolu. Sur eux seuls pourtant retombe la responsabilité des crimes que leur ambition leur a fait commettre. Ils firent une guerre acharnée à leurs vassaux pour les réduire à l'état de sujets humbles et soumis. Après la victoire, ils firent couper la tête aux plus vaillants, et pour briser le caractère de ceux qui restaient, ils les corrompirent. Alors ces princes très chrétiens, semblent avoir pris à tâche d'établir autour d'eux la polygamie ! De leurs palais, ils firent une grande maison de plaisir où ils appelèrent tous les nobles du royaume ; et là ils conduisirent une danse si embrouillée, que pour éviter toute confusion fâcheuse ces Messieurs eusent pu dire nos femmes, et ces Dames nos maris. Ainsi les bons chevaliers d'autrefois, devinrent les petits marquis dépravés qui n'étaient bons qu'à mettre à mal les femmes (2) et à vider les caisses du royaume. Ainsi les demeures seigneuriales furent

(1) Henri Martin, Histoire de France, T. VIII, p. 217.

(2) Voir dans les Mémoires de M."^" d'Epinay la conduite (le son mari avec elle, peu de mois après son mariage.

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désertées, et la France perdit ces petites cours provinciales qui, sur tous les points du territoire, eussent pu favoriser Téclosion du génie national. D'autre part, nos huguenots, qui représentaient certainement une élite intellectuelle, furent massacrés, puis expulsés ; et, en même temps, le fantôme de l'art grec apparut, comme une Vénus muette et mutilée, qui, cette fois, ne naissait pas de l'onde mouvante et murmurante, mais que l'on tirait du sépulcre. On fut tellement fasciné par ses formes enchanteresses qu'on n'en voulut plus d'autres ; mais on n'en comprit ni la véritable nature, ili la raison d'être. C'est donc pour imiter l'enveloppe de la pensée grecque qu'on renonça aux formes que la vie elle-même tendait à produire spontanément chez nous. Il est bien clair que l'art qui, au XVII""' siècle, fut l'épanouissement de la France monarchique, devait être plus remarquable par la forme que par le fond. Mais cette forme est-elle aussi peu de chose que le disent nos détracteurs? Est-elle aussi vide* qu'ils le prétendent? Enfin sommes-nous, depuis lors, devenus un peuple sénile, duquel la vie s'est à tout jamais retirée ? Non certes ; je vais le démontrer.

Péfplons d'abord de la forme. Sous ce rapport, la grande œuvre du XVII® siècle fut la langue française elle-même. Par sa clarté, sa finesse, l'obligation qu'elle impose à l'écrivain de ne livrer une pensée que lorsqu'il en a trouvé la forme la

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(1) RiCHABD WiLGNKR, Gesammflte Schnfien imd Dich' tungen, à Leipzig chez C. \V. Fritssch. t. IX, p. 141.

(2) Ibid; t \Tn, p. 43.

(3) Ibid, t. IX, p. 141.

(4) Ibid, t. Vni, p. 96.

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« grecs et romains un langage plus relevé, des « attitudes plus nobles, en un mot des pensées et 4c des actes différents de ceux du grand roi et « de sa cour...; le bon Dieu lui-même dût se <k prêter à ce qu'on l'appelât courtoisement: vous. > On avouera que ce dernier trait final doit nous paraître particulièrement malheureux. Aujourd'hui encore dans toutes les prières qu'on nous enseigne le pronom pluriel est employé. Il est bien peu de personnes qui dans un moment de détresse, n'aient senti, au moins une fois dans leur vie, le besoin d'invoquer le secours d'en haut. Ce malheureux exemple suffirait donc à nous rendre intimement conscient de l'injustice des critiques de Wagner. U nous fait sentir clairement que la forme n'existe pas pour quiconque y est accoutumé, et que le formaliste n' est pas celui qui s'en sert, sans y penser, mais, en vérité, celui qui fixe sur elle son attention, et la critique.

Il n'en est pas moins vrai que les formes du XVIP siècle sont particulières. C'est un malheur pour elles; car pour cette raison elles seront comprises moins longtemps. Mais de là on n'est pas en droit de conclure qu'elles sont vides. Autant voudrait dire que les langues que nous ne connaissons pas n'ont aucun sens. Sous le style oratoire de Racine, l'âme humaine est présente, tout autant qu'Eve avec sa chair blanche et tentante, sous les grands falbalas et sous les robes à paniers. Dire que les hommes de ce temps-là

n'aimaient que la phrase et l'alexandrin, est aussi ridicule qu'il le serait d'affirmer qu'ils adoraient les chiffons et non la femme.

Admettons un moment que toutes les œuvres françaises du XVIP siècle soient purement artificielles : en faudrait-il conclure que devenus séniles, nous avons à tout jamais perdu le pouvoir d'engendrer? Il me semble que les deux derniers siècles prouvent bien le contraire. Je ne prétends pas que nous ayons reconquis la position exceptionnelle que nous occupions au XIIP siècle. A vrai dire, s'il est une création moderne qui mérite d'être comparée à la cathédrale ogivale, c'est la symphonie, qui fut l'œuvre de l'Allemagne. Mais ce que nous avons produit suffit pour nous mettre à l'abri du reproche de stérilité. D'abord ce fut de Paris, qu'au siècle dernier, partit ce grand mouvement du retour à la nature, qui est le principal mobile auquel Wagner a obéi, celui auquel est dû ce que son œuvre contient de vraiment original. A Paris enfin se forma l'esprit révolutionnaire qui est en train de régénérer l'Europe. Dans le siècle présent, notre école de peinture occupe le premier rang. Par son évocation de la vie, saisie, si l'on peut dire, jusque dans sa combustion instantanée, elle est certainement originale : c'est d'elle que dérive toute la peinture moderne. Je n'ose dire que notre littérature ait une égale prééminence. Mais enfin Balzac, George Sand, Flaubert, Augier et Dumas fils ont coopéré

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puissamment au développement européen. Nous ne passons pas pour un peuple musicien : pourtant sur ce terrain là même, Berlioz, avec ses écarts et son emportement, témoigne d'une rare vitalité.

Eh bien, pour Wagner tout cela ne semble pas exister. S'il reconnaît le génie évocateur de Balzac, c'est pour observer que la société française qu'il a peint fidèlemeut, est trop laide pour pouvoir se passer des convenances de l'ancien régime, qui voilent au moins ses infirmités (1). La France lui semble du reste trahir l'épuisement intellectuel le plus complet (2), et, suivant lui, elle n'a pas encore pu se débarrasser des règles qu'ont établies les courtisans de Louis XIV (3). Décidément, il y a ici parti pris. Si l'on en pouvait douter, le malheureux écrit intitulé, Une Capitulation achèverait de convaincre'. Il est vraiment déplorable qu'un grand artiste se soit abaissé au point d'aller injurier une ville qui était tombée après avoir combattu jusqu'à la dernière bouchée de pain. Mais faut-il, pour cela, prendre une grosse voix,, et crier à Wagner* « Vade rétro Satanas ! » Non certes, le trait qu'il nous a lancé est de ceux qui rebondissent, et n'atteignent que ceux qui les ont

(1) Gesammelte Schriften, t. VJII, p. 119.

(2) Ibid, p. 42..

(3) Ibid, p. 43.

jetés. J'estime que Wagner est vraiment à plaindre d'avoir ainsi sali sa plume. Plaignons-le donc; et sans amertume. Les grands artistes méritent qu'on les traite comme les jolies femmes. Les unes ont la beauté, les autres le génie : ce sont là les deux astres qui éclairent et vivifient le monde. La reconnaissance que nous leur devons, est infinie; comment ne pas excuser leurs faiblesses ! Du reste leurs boutades ne sont que le contre-coup des souffrances, que leur vaut l'organisation délicate par laquelle, justement, ils ont le pouvoir de nous charmer. Comment ne pas répondre à leurs injures mêmes, par une commisération tendre? Comment ne pas oublier leurs torts quand s'ofire à nous ce qu'il y a en eux de vraiment divin!

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