L'INSPIRATION — LE GENIE
Qu'est-ce qu'un artiste? — La politique et Tartiste — L'in- -spiration — L'artiste absolu et l'artiste poète — Le génie — Le génie n'est connu ni pendant la vieillesse ni pendant la jeunesse des sociétés, mais seuleuient pendant leur maturité — C'est l'apparition de la pure conscience humaine dans un monde devenu conventionnel — Une vieille légende — Wagner et Rousseau — Wagner et Taine.
Avant de nous occuper d'un artiste, dont l'inspiration, dont le génie, ont été vivement contestés, mais assurément ne le seront plus d'ici à peu, il n'est pas inutile de chercher à nous faire une- idée nette de ce qui constitue l'artiste et de ce que sont en réalité, l'inspiration et le génie. Pour cela nous n'avons rien de mieux à faire que d'inten'oger Wagner lui-même.
Pour reconnaître clairement ce qu'est l'artiste, il faut le comparer à son extrême opposé qui sans aucun doute est le politique. Celui-ci aspire à dominer le monde. Il faut qu'il commence par
se posséder lui-même. Il faut qu'il parvienne à maîtriser sa sensibilité. Au contraire, l'artiste doit s'abandonner pleinement et sans réserves à ses impressions, car l'inspiration n'est en quelque "sorte que le trop-plein de celles-ci. Certes je ne veux pas dire que, comme un miroir, il reproduit simplement les objets qui l'ont frappé. Non, il possède une faculté vivante, qui les transforme et l^s enrichit: c'est, dit Wagner (1), sa puissance de conception. Mais, pour que celle-ci devienne une force créatrice, il faut qu'elle soit remplie et comme enivrée par des impressions <iébordantes. L'inspiration n'est donc bien, au fond, rien autre chose que le contre-coup d'une « sensation originale et forte (2). »
Observons que les impressions de l'artiste peuvent être de deux natures différentes. Elles peuvent être artistiques ou humaines : c'est-à dire, elles peuvent être dues aux œuvres qui excitent
(1) Gesammelte Schriftcn und Dichtungen, von Richard Wagner. Leipzig chez W. Frisch. T. IV, p. 306.
(2) Tâchez d'entrer dans la familiarité des grands artistes et des grands écrivains, vous trouverez partout le même procédé inné. Qu'on le décore de beaux noms, qu'on l'appelle inspiration, génie, on fait bien; mais si on veut le définir avec précision, il faut toujours constater la vive sensation spontanée qui groupe autour de soi le cortège des idées accessoires, les remanie, les façonne, les métamorphose et s'en sert pour se manifester. Taine, Philosophie de VArt. Germer Baillière, 1865, p. 63.
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son enthousiasme, le stimulent et impriment en son esprit des formes qu'il tend à reproduire en les modifiant plus ou moins; ou bien elles peuvent être motivées par tout ce qui dans sa vie d'homme le frappe et l'émeut. Avant tout, il faut qu'il apprenne le maniement de son art. Les impressions artistiques sont toujours pour lui le premier mobile de l'inspiration. S'il reste subjugué par celles-ci, il sera un artiste absolu, et ses œuvres seront ce que "Wagner appelle spirituellement « un jeu que fait l'art avec lui-même. » Au contraire s'il traversé la période d'études techniques et d'imitation par laquelle il doit nécessairement passer, sans perdre la fraîcheur, la vivacité et l'indépendance de ses impressions d'homme , alors son art ne sera pour lui qu'une langue, à vrai dire sa langue maternelle, dans laquelle il exprimera ce qui l'aura le plus vivement et le plus profondément impressionné. Dans ce cas, il ne sera pas seulement artiste, il sera poète.
Changer, se transformer : telle est la loi de la vie. Aussi, chez un peuple vivant, il arrive toujours un moment où les formes, léguées par le passé, ne conviennent plus au présent. C'est alors que les aspirations qui se sont développées petit à petit, se condensant en un individu, brisent les vieux moules et en créent de nouveaux. Cet individu: c'est l'homme de génie.
Le mot génie est un grand mot, un mot tel-
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lement brillant qu'il éblouit et rend difficile la claire vision de Tobjet qu'il désigne.
Mettons donc des luneltes bleues et analysons cette chose lumineuse. Trois facteurs concourent à la produire; du moins dans le domaine de Fart. C'est, d'abord, la matière artistique elle-même,, si l'on peut dire : elle est le fruit des efforts accumulés de tous les artistes qui ont vécu et vivent encore. Ensuite, un courant d'idées, qui, ayant son point de départ dans le passé, et entraînant avec soi un grand nombre de contemporains, arrive dans l'homme de génie à son action décisive (1). Enfin la puissance individuelle de celui-ci :
(l) Ce sont les idées que M. Taine a développées dans la Philosophie de VArt; ainsi qu'on en peut juger pas le? citations suivantes. « L'artiste n'est pas isolé. Il y a un ensemble dans lequel il est compris.... et qui est l'école ou famille d'artistes du même pays et du même temps, à laquelle il appartient (Philosophie de VArt, p. 7). Cette famille d'artistes elle-même est comprise dans un ensemble plus vaste, -qui est le monde qui l'entoure et dont le goût est conforme au sien (ibid., p. 9). Les plus grands artistes sont les hommes t^pii ont possédé au plus haut degré les facultés, les sentiments et les passions du public qui les entourent (p. 12). (En d'autres termes), de même qu'il y a une température physique qui par ses variations détermine l'apparition de telle ou telle espèce de plantes, de même il y a une température morale qui par ses variations, détermine l'apparition de telle ou telle espèce d'art (p. 16-17). Dans le même pays à deux époques différents, il y a probablement le même nombre d'hommes de talent et d'hom-
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elle consiste dans la force de vie qui est en lui, dans la faculté qu'il possède de s'approprier tout ce qui présente de l'affinité et est nécessaire, en un mot dans sa force de conception, qui, toutes les fois qu'elle se livre amoureusement et sans réserve à l'objet capable de la féconder, devient force productrice. De ces trois facteurs les deux premiers appartiennent à l'humanité en général, le dernier, seul, est inhérent à un individu. L'apparition du génie réclame donc le concours de deux forces dont l'une est commune et l'autre individuelle. Cette définition du génie, qui est celle qu'en a donné M. Taine, soulève, je le sais, des objections. On l'a trouvée irrévérencieuse pour les grands
mes médiocres. En effet on sait par la statistique que dans deux générations successives il se trouve à peu près le même nombre d'hommes ayant la taille requise pour la conscription.... Selon toutes les vraisemblances, il en est pour les esprits comme pour les corps, et la Nature est une semeuse d'hommes qui... répand à peu près la même quantité, la même qualité, la même proportion de graines dans les terrains qu'elle ensemence régulièrement et tour à tour. Mais dans ces poignées de semences.... toutes les graines ne germent pas. Une certaine température morale est nécessaire pour que certains talents se développent; si elle manque ils avortent. Par suite la température changeant, l'espèce de talents changera ; et, en général, on pourra concevoir la température morale comme faisant un choix entre les différentes espèces de talents, ne laissant se développer que telle ou telle espèce, excluant plus ou moins complètement les autres
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hommes. On avouera qu'ici un tel reproche tombe de soi, puisque c'est à l'homme de génie, c'est à Wagner lui-même que je l'ai empruntée. Il y tient à tel point qu'il s'est donné la peine de l'appuyer sur des preuves. « Dans, le temps, « dit-il (1), où les forces qui concourent à pro- « duire le génie (principalement la force indivise duelle) étaient anéanties par une éducation « conventionnelle (2) ou par le complet épuise- « ment de la vie artistique et sociale, comme en « Chine ou à la fin de l'empire romain, les ap- « paritions de ce que nous appelons le génie n'ont « jamais eu lieu; ce qui est une preuve claire « qu'elles ne sont pas dues à l'arbitraire de Dieu « ou de la Nature. Pour une raison opposée, on « ne connaissait pas davantage de semblables ap- « paritions aux temps primitif où les deux forces « créatrices, la force individuelle et la! force « commune, obéissant, sans entraves, aux im- « pulsions de nature, se pénétraient l'une l'autre, « engendrant et enfantant sans relâche. Ce fut « alors en vérité que les langues, les mythes et « l'art, naquirent; nul pourtant ne connaissait « en ce temps-là ce que nous nommons génie.... « parceque tout le monde en avait. C'est seu- « lement en une époque comme la nôtre qu'on
(1) Gesammelte Scriften, t. IV, p. 308.
(2) Staatliche, mot à mot, d'état, officielle.
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« connaît le génie et qu'on lui donne un nom. « Par ce mot nous croyons devoir désigner la « force, qui, échappant à l'éducation et aux dog- « mes régnants ainsi qu'à l'inertie générale par « laquelle les formes décrépites continuent à sub- « sister, bat une direction nouvelle et du fond <c de dsoi-même donne la vie. »
Ainsi le génie n'est connu ni pendant l'adolescence, ni pendant la vieillesse des sociétés humaines; mais seulement durant leur maturité. C'est le regain de jeunesse, qui ne peut se produire que lorsque la sève qui fait fleurir la vie, n'est pas desséchée, mais ne se remarque que lorsqu'une telle floraison n'est pas chose habituelle. Nous voici sortis de la zone scientifique, où l'esprit d'analyse décompose les phénomènes et nous en présente les éléments l'un après l'autre ; nous sommes entrés dans celle de Vart où l'intuition poétitique en saisit l'essence. Qu'est-ce donc finalement que le génie? C'est, dit Wagner (1), l'apparition, au milieu d'une société qui, sous le poids de l'habitude et de la mode, a oublié les véritables lois de nature, de la pure individualité humaine dans toute sa fraîcheur, dans toute sa force, dans toute sa vérité. L'homme de génie sera donc celui, qui, ayant eu le bonheur d'échapper à l'éducation d'état s'est formé d'après l'in-
(1) Gesammelte Sch'iHften, t. IV, p. 309.
stinct naturel, et a puisé à cette source vive, le mécontentement de ce qui est. « Selon une vieille légende, raconte Wagner (1), trois Nornes passèrent au berceau d'un fils de roi. L'une lui donna la force, l'autre la sagesse et la troisième lui offrit l'esprit mécontent qui médite toujours du nouveau. Le père effrayé d'un don si dangereux, refusa de l'accepter. Ce fut le malheur du fils. Il eut beau être fort et sage; privé d'aiguillon il resta, sa vie durant, un parfait lourdaud, et fut tué par un rocher que les nains Hrent tomber sur sa tête pendant son sommeil. Dans notre monde, poursuit Wagner, où la manie d'éducation a été poussée si loin, le présent de la troisième fée ne nous arrive plus que par hasard.... nous le devons au hasard de nétre pas élevé du tout. Je perdis mon père dans ma plus tendre enfance. Sûre de n'être point chassée, la Norne se glissa à mon berceau, et me fit grâce de ce don qui ne m'a plus jamais quitté. J'ai grandi en dehors de toute autorité, sans autre éducateur que la vie, l'art et moi-même. »
Ce dernier trait humouristique ne pouvait, je crois, venir qu'à l'esprit d'un artiste révolutionnaire. Quand Wagner dit que l'homme de génie c'est l'homme naturel, il procède en ligne droite de
(1) ScHURÉ, Le Brame Musical, t. II, p. 7. — Wagner, Gesammelte Schriften, t. IV, p. 309-311.
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Rousseau. Pour le reste ses idées se rapprochent beaucoup de celles de M. Taine. L'écrit dans lequel je les ai trouvées a été publié en 1852; il est donc antérieur à tous ceux de notre éminent philosophe. En notant ce fait, je ne veux aucunement dire que M. Taine ait emprunté quoi que ce soit à Wagner; je serais même extrêmement surpris qu'il ait jamais lu les écrits du maître. Mon but est de montrer que ceux-ci ne sont pas indignes d'attirer l'attention des penseurs eux-mêmes, dont l'âme robuste est à l'abri des séductions de la musique. L'ineptie du genre opéra et la frivolité de certains morceaux de piano ont pu, j'en conviens, faire considérer la musique comme un art d'agrément, bon à enseigner aux filles en même temps que la danse et les petites frisures, dont elles parent si gentiment leur front et leur nuque. La grande musique instrumentale elle-même, est si vague, si obscure qu'elle ne semble pas révéler un homme capable de concevoir clairement une idée. Mais avec Wagner la musique est arrivée à la pleine conscience. Maintenant le musicien est aussi un penseur, dont l'intelligence est vivifiée et illuminée par un art qui la met en communication directe avec les sources mêmes de la vie.