‹ Richard Wagner d'après lui-mêmeChapitre 29 sur 47 · TP · texte numérisé non relu

TP

ce court moment d'abattement fut suivi d'un véritable débordement d'enthousiasme enfiévré. « Je ne « saurais dire, écrivit-il à Liszt (i), l'impression que « ton travail amical a produite sur moi. En le lisant « j'ai fondu en larmes, et j'ai vu qu'il n y avait pas « de bien supérieur à celui d'être artiste et de faire « des œuvres d'art. Les mots me manquent pour « exprimer ce que j'éprouve. Partout je n'aperçois « que le printemps le plus luxuriant, partout la vie « qui germine et s'épanouit. En même temps, je sens « une douleur si doucement enivrante, une ivresse si « doucement douloureuse... une joie si vive d'être « homme et d'avoir un cœur palpitant, ne fût-ce « même que pour souffrir. Au mois de Mai, j'écrirai « Siegfried, advienne que pourra ! Foin des garan- « ties d'existence ! Après tout je ne mourrai pas « de faim... Nous laisserons en paix la Grande-Du- « chesse; et le diable ne m'emportera pas... pourvu « que ma femme prenne les choses paisiblement. » Evidemment, Wagner ne s'appartenait plus, il appartenait à son œuvre, qui voulait être, et non pas dans les limites resserrées qu'imposeraient les ressources exiguës d'un petit théâtre, mais pleine ment, dans toute l'expansion de la vie qui était en elle. Aussi, quand le maître reçut finalement l'acceptation du théâtre de Weimar, ce fut pour lui, non pas un nouveau stimulant, mais au contraire, une circonstance déprimante. Au lieu de se mettre de

(1) B. Wagner Liszt, T. I, p. 122.

l'anneau du nibelung 177

suite à l'ouvrage, il passa près de deux mois à se débattre contre la pénurie des moyens qui lui étaient offerts. Il conjura Liszt de faire à Weimar ce qu'il aurait voulu tenter à Zurich. Il lui recommanda de restreindre exclusivement son répertoire aux opéras de l'école de Gluck (i), puis de se procurer un bon maître de chant, et surtout un régisseur, ayant assez le sens du théâtre pour contraindre les chanteurs à devenir acteurs. Enfin, comme les ressources pécuniaires dont on pouvait disposer à Weimar, étaient insuffisantes et qu'il était question^ justement à ce moment-là, d'instituer, en l'honneur de Goethe, un prix qui serait distribué alternativement aux plus dignes représentants de chaque branche des arts et des lettres, il adressa à Liszt un véritable plaidoyer, dans lequel il s'évertuait à prouver que le prix en question devait être réservé au seul artiste qui ne possède môme pas la matière nécessaire pour donner un corps à son idée (2). En un mot, cette gratification ne devait pas être accordée au littérateur qui peut toujours trouver une feuille de papier, ni au sculpteur, qui peut aisément se procurer un bloc de marbre ou tout au moins un peu de terre à modeler, ni au peintre, à qui la toile ne manquera jamais; mais seulement au dramatiste dont les tendances sont

(1) Eo attendant, cela ya sans dire, qu'il existât pour le théâtre de Weimar, un répertoire original composé des opéras de Liszt, de Raif, et, naturellement de ceux de Wagner lui-même.

(2) Uberdie Gœthestiftung . G. S. T. V, p. 7-24.

trop idéales pour que les théâtres existants puissent lui fournir la substance animée qui donnera la vie à son œuvre. Ainsi se passèrent les mois d'avril et de mai. Ce ne fut que le 3 juin que Wagner se mit finalement à Tœuvre. Mais alors quelle fièvre de travail, quel embrasement de tous les matériaux que, depuis tant d'années, il portait en lui) Au bout de trois semaines, il écrivait les derniers vers de la Jeunesse de Siegfried.

Enfin, la voilà donc achevée cette épopée de l'homme spontané et juvénilement beau , dont Wagner poursuivait depuis si longtemps la réalisation ! Le voilà terminé ce poème dont les vers conçus sur la base rythmique des mouvements d'un corps robuste, mû sans cesse par le sentiment, ont pour complément nécessaire la mélodie vivante! Assurément, c*est là un fait marquant dans la vie de Wagner. Pourtant il en est un autre, dont Fimportance n'est certainement pas moins grande. C'est Tapparition du drame de Wotan que nous commençons à voir se dessiner ici, comme la fabulation symbolique de la grande thèse historique et sociale, dont le maître avait découvert le fond psychologique, quand il préparait la Société de V Avenir (1).

Certes, cette nouvelle tragédie qui est en somme le produit de la pensée de Wagner, sera fort différente de celle de Siegfried, fruit de ses aspirations

(1) Nous ne possédons pas cette première version de Siegfried. Mais on en trouve une description sommaire dans une lettre adressée à Liszt. B. Wagner Liszt, T. I, p. 147-149.

l'anneau du nibelung 179

d'artiste. Autant celle-ci obéit au beau mouvement des forces naturelles et s'épanouit librement, autant celle-là semble voulue et se traîne sous la plus sombre contrainte. Le jeune héros sent, chante, agit, tandis que le vieux dieu raconte, discute, hésite. En un mot, il faut avouer que si les aventures de Siegfried sont la mis« en action des principes posés dans Opéra et Drame^ la triste histoire de Wotan en est, à beaucoup d'égards, la contre-partie. Cependant, quelque défavorable que soit le sujçt de ce nouveau drame, au point de vue purement artistique, comme c'est en lui que se montre réellement ce qu'on peut appeler la philosophie de Wagner, il fallait qu'il fût pour que se satisfît la suprême ambition du maître qui avait toujours été^ non seulement d'atteindre au beau absolu, mais de rendre sensible ce qu'il regardait comme les conclusions de la science.

Et puis, de cette création nouvelle résulteront des conséquences imprévues d'où découlera l'économie même de VAnneau du Nibelung, Concrétée en un personnage unique, la tragédie sociale que Wagner prétendait figurer, deviendra en effet simplement le drame de Vhomme en général, sous sa forme la plus large etla plus claire. Par là, la tragédie de Wotan, au lieu de n'être, comme Wagner l'avait voulu, que le préambule des aventures de Siegfried et de son père Siegmund, arrivera à en former la racine, la base constante. Le poème philosophique et le poème artistique qui s'étaient construits séparément dans

Tesprit du maître, uniront ainsi par se pénétrer au point de devenir les deux faces d'un même sujet et de se compléter réciproquement. Tandis que le drame des dieux, en se prolongeant dans la tragédie des héros, acquerra la puissance de conviction et la beauté, Wotan sera le flambeau lumineux dont les rayons projetés sur tous les incidents romanesques permettront d'en découvrir le véritable sens (i). C'est tellement vrai que Wagner lui-même, comme nous le verrons, sera obligé par là de reconnaître que la douloureuse épopée de Siegfried et de Brunhild, a une signification diamétralement opposée à celle que des circonstances particulières l'avaient induit d'abord à leur attribuer. — Vous voyez donc l'importance considérable que prendra Wotan. Comme dans la Jeunesse de Siegfried^ Wagner avait déjà esquissé dans ses traits essentiels, la tragédie dont la complète réalisation va devenir désormais son grand travail intellectuel, il est nécessaire que, dès à présent, nous en donnions une idée au lecteur, et que nous lui fassions saisir le lien qui l'unira à l'épopée des héros.

Notons, premièrement, un trait qui marque d'une façon concrète la différence existant entre les deux principaux personnages du poème des Nibelungen : tandis que Siegfried est le type du jeune homme à tel point que l'ardeur de ses passions doit le faire

(1) H. s. Chamberlain. Notes Chronologiques sur V Anneau du Nibeiung. — Revue Wagnérienne^ an. 111, n<» XII, p. 266.

l'anneau du nibelung 181

périr avant qu'il ait franchi les limites de Tadolescence, Wotan, quand son drame s'ouvre, est déjà dans l'âge mûr. Il est fatigué de tous les plaisirs que peut donner une activité désintéressée, il est las, même de Tamour. C'est pourquoi, cédant aux sollicitations de la convoitise égoïste, il aspire à devenir le maître du monde. Pour cela, il entreprend, non seulement de le réduire par la force, mais de substituer aux impulsions qui le font mouvoir, àa propre pensée, figée dans la loi. Voilà qui est bien, mais pour qu'une si difficile entreprise eût quelque chance de succès, il faudrait que le dieu commençât par la faire aboutir en lui-même. Il faudrait que Vidée dont il veut faire le pivot du monde devînt sa propre loi, il faudrait enfin que régoïsme qui est le mobile de son ambitieuse tentative et doit être l'âme de l'organisation qu'il veut établir, prît en lui-même la place de l'amour. Or voilà ce qui est au-dessus des forces de Wotan. 11 lui est impossible d'étoufTer les impulsions toujours changeantes de son indomptable nature ; il lui est impossible surtout de renoncer complètement à la douceur d'aimer. De là, le conflit qui ne cesse de le déchirer, et finalement le conduit à sa perte. D'abord, il ne peut se résoudre à livrer aux géants Fréia, qu'il leur a promise comme prix de la construction du Walhalla. Pour la dégager il leur donne l'anneau d'or qu'il a volé à Albérich. Mais cela ne l'avance guère, car. si, avec Fréia il conserve l'amour (i),

(1) Fréia, la Vénus germauique.

en payant les géants avec Tor, il consacre la puissance par laquelle toute tendresse sera maudite à jamais. Alors il décide de recouvrer Vanneau et de le rendre aux filles du Rhin pour qu'elles le dissolvent. Et comme la loi qui en garantit la possession aux géants, lui interdit de s'en emparer luimême, il a recours aux moyens détournés. 11 donne naissance à Brunhild, « l'incarnation de ses souhaits » (Wunschmsedchen) et à Siegmund, l'homme de la nature. La première aura pour mission d'exciter le jeune héros contre la loi, au nom de l'amour, et celui-ci, grâce aux forces qu'il trouvera dans un tel stimulant, reprendra Vanneau et le restituera aux puissances élémentaires. Mais cet expédient ne peut réussir. Du moment que le dieu a assujetti le monde aux rigueurs de la loi, il est obligé de la faire respecter envers et contre tous. Ainsi il se voit contraint d'ordonner lui-même la mort de Siegmund et de plonger Brunhild dans un sommeil léthargique dont elle ne sera tirée que par un homme plus puissant que lui, le dieu I Et plein d'amertume et de dégoût, il n'attend plus pour mourir que la venue de celui qui détruira son œuvre détestée.

Tel est le drame de Wotan, considéré en soi. Il nous reste maintenant à l'examiner dans ses rapports avec celui des héros. C'est là une tâche qui est naturellement facile pour l'épisode de Siegmund, conçu en même temps que la tragédie de Wotan, de façon à en former partie intégrante. La lutte entre

l'anneau du nibelung 183

Hunding, Tépoux outragé, qui veut châtier un adultère incestueux, et les deux jeunes gens, dont Tamour est invinciblement touchant parce qu'il est né de la mutuelle compassion que sentent Tun pour l'autre deux victimes de la brutalité, n'est, cela est manifeste, qu'une illustration saisissante du conflit moral que se livrent en Wolan, sa pensée, à savoir la loi, incarnée dans Fricka, et l'irrésistible penchant de son cœur figuré par Brunbild. Moins apparent peut-être, le lien qui rattache au drame de Wotan la tragédie de Siegfried et de Brunhild n'est pas moins fort. Que sont en effet ces deux enfants du dieu, qui personnifient son secret désir au point d'en poursuivre l'accomplissement et d'en amener le triomphe malgré. lui-même, sinon la renaissance de son être intime délivré de toutes les entraves dans lesquelles son égoïste ambition Tavait enlacé ? Tout au moins, ce jeune couple réalise le rêve d'une humanité régie par le seul instinct, queWotan avait formé quand il s'était senti envahi de dégoût et d'horreur pour la dure loi où lui-même s'était pris. Ainsi, le drame de Siegfried dans lequel Wagner n'avait voulu voir que le symbole de sa propre destinée d'artiste, fut ramené à sa portée purement humaine. Au lieu de fournir le tableau d'une rédemption sociale très problématique, il devint le champ d'expérience de la Société de TAueniV. Et qu'arrivera-t-il? Bien loin d'être la justification de son rêve, comme le maître le croyait et le voulait encore, ce drame en démontrera l'inanité, ainsi que

184 RICHARD W'AGNBR

Wagner sera bien forcé d'en convenir finalement (1). — Aussi longtemps, en effet, que Brunhild avait été à ses yeux moins une femme réelle que l'image de Tidéal, et que le philtre d'oubli symbolisait seulement l'influence sociale qui le lui avait fait trahir, il avait pu trouver les deux amants parfaitement innocents car l'idéal, étant chose abstraite, ne peut être coupable ni souffrir du tort qu'on lui fait, et nous ne sommes pas responsables de l'action exercée sur nous, à notre insu, par la société où nous vivons. Mais maintenant que Wotan est là pour nous obliger à voir dans Brunhild une femme véritable, les choses changent d'aspect. Désormais, il faut bien reconnaître en elle l'égoïsme de l'amante, prête à laisser périr le monde entier plutôt que de renoncer au gage par lequel elle croit retenir l'homme aimé, puis qui, trompée, devient une hyène altérée de son sang. Le philtre d'oubli ne représente plus que le fait brutal qui s'accomplit en l'homme lorsque les charmes d'une beauté nouvelle effacent de son âme tout autre souvenir. Bref, ce sombre drame, pre-

(1) Eq 1864, après avoir reconnu combien sa Société de VAvenir était chimérique, il ajoutera : c C'est le propre du poète que de voir par iuluilion Tessence intime du monde, avant d'en devenir conscient par la connaissance abstraite. Au moment même où je me livrais & ces rêves utopiques, j'esquissai, puis j'écrivis mon poème de V Anneau du Nihelung. Dans cet ouvrage, j'en étais venu k m'avouer inconsciemment la vérité sur les choses humaines. Tout y est absolument tragique et la volonté qui aspirait à construire un monde selon seà souhaits, ne peut arriver finalement k rien de mieux qu'à se briser elle-même dans une noble catastrophe. » G. S. T. VIII, p. 10-11.

l'anneau du NIBELUNG 185

nant sa signification réelle, nous montre l'égoïsme renaissant, après que les institutions dans lesquelles Wagner le croyait incarné ont disparu, et, ce qui est effroyable, renaissant au sein de l'amour même pour n'en devenir que plus cruel et plus sanguinaire. — Ainsi le poème des Nibelungen perdra son couronnement : il n'aura plus pour conclusion la Comédie de la rédemption sociale. En revanche, la tragédie de la vie y deviendra complète. Tandis que, dans la première partie, j'entends le drame direct de Wotan, on verra que l'amour seul peut rendre heureux; la seconde, à savoir le drame de son rêvCy dévoilera l'égoïsme qui, se cachant sous cette passion môme^ la transforme en fureur homicide. De la sorte, la véritable Comédie de la rédemption sera immédiatement^ préparée. Elle ne pourra consister que dans l'épuration graduelle de l'amour, aboutissant à dégager son essence morale, qui est la Charité, Ce sera Tristan- Parsif al, vraie conclusion de VAniieau du Nibelung.

Mais n'anticipons pas. Revenons à la Jeunesse de Siegfried, — Wotan ne s'y montrait que lorsque commence la tragédie de son rêve; sa tragédie directe (ainsi que l'épisode de Siegmund) y était seulement racontée. C'est dire que Wagner se trouvait alors relativement à ce nouveau drame, dans la même situation où il était à l'égard du premier, lorsqu'il n'avait encore écrit que la seconde des deux pièces consacrées à Siegfried. Encore y avait-il cette circonstance aggravante qu'ici les antécédents, au lieu

d'être exposés dans des morceaux formant intermèdes lyriques, comme Wagner l'avait fait dans la Mort de Siegfried, donnaient lieu à des récits fort longs qui coupaient des scènes d'action, notamment, celle du réveil de Bruùhild. Ainsi, la nécessité d'une troisième pièce, au moins, se faisait absolument sentir. Mais, de ceci, Wagner ne semble pas s'être aperçu tout d'abord. Peut-être ne le pouvait-il pas. Depuis des années qu'il méditait ce vaste ouvrage, c'était toujours Siegfried qui avait occupé le centre de son rayon visuel. Toujours la destinée du héros lui était apparue comme le sujet de son œuvre. Tout le reste, malgré son importance croissante, ne devait être qu'accessoire. Or il en devrait être autrement si une pièce nouvelle était ajoutée, où Siegfried ne paraîtrait pas. Alors, le poème de Wagner, ne trouvant plus son unité en un personnage, il faudrait la faire découler de l'idée morale qui seule désormais pouvait en commander toutes les parties. Pour cela il était indispensable de poser, dès le début, cette idée avec tant d'évidence que le spectateur ne pût qu'en attendre le développement. En un mot, le sujet de l'œuvre entière était dorénavant la catastrophe qui frappera inévitablement Wotan et tous les personnages en qui s'incarnent ses désirs, parce qu'il veut avoir, à la fois, les jouissances de l'égoïsme et celles de l'amour, ce qui est impossible. Il fallait par conséquent que, dès l'abord, Vanneau, symbole de l'égoïsme, nous fût présenté comme tirant tout le pouvoir qu'il donne du renoncement à Pamour^ et

l'anneau du nibelung i87

comme devant, au contraire, être fatal à quiconque prétendra s'en servir sans avoir pu détruire en soi le plus doux et le plus fort des sentiments. Ce n'était pas au lendemain de la composition de Siegfried que Wagner pouvait s'aviser de cela. Il était alors trop immédiatement sous le charme de l'idylle qu'il venait d'écrire pour pouvoir faire autre chose que s'en réjouir. « Siegfried m'a fait éprouver la plus grande joie, écrivait-il à Liszt (1). En tous cas, c'est là ce que je devais faire, et, assurément, ce que jusqu'ici, j'ai fait de meilleur. » Ce qui l'inquiéta seulement ce fut l'effet que pourrait produire à Weimar, une versification qui, suivant le drame pas à pas, ne semblait donner place nulle part au morceau de musique. Tout au moins il crut prudent de n'envoyer son poème qu'accompagné d'un commentaire pouvant en expliquer la forme, d'une façon plus directe, plus brève et plus intelligible que la longue dissertation à! Opéra et Drame. Et comme l'étude autobiographique qui devait former d'abord la seconde partie de l'article d'où est sorti ce livre, et dont il avait décidé maintenant de faire la préface de ses poèmes d'opéra, devait montrer, naissant et se développant dans ses précédents ouvrages, la forme nouvelle, dont Siegfned n'était que l'épanouissement complet : persuadé que rien ne pouvait mieux répondre au but, il se mit de suite à le rédiger.

(1)B Wagner Liszt. T. I, p. 3i

Ce petit écrit qui a paru sous le titre de Une Communication à mes Amis y et auquel nous avons fait plus d'un emprunt, le retint jusqu'à la mi-août, époque à laquelle il mit tout travail de côté pour aller à la rencontre de Uhlig qui venait lui consacrer les quelques jours de vacance dont il pouvait disposer. De Rohrschach, il fit à pied, avec cet ami dévoué, la route pittoresque de Zurich. Ensuite il le mena, sans nul doute, au lac des Quatre Cantons, trop intéressant et trop voisin de la ville qu'il habitait pour être négligé; et, bien probablement, il fit gravir à son compagnon le promontoire de Seelisberg, dont les bois évoquaient pour lui les scènes de la Jeunesse de Siegfried au point que c'était là seulement qu'il en voulait composer la musique (i). Fut-ce à cet endroit même que Wagner lut à Uhlig le poème qu'il venait d'achever? Je l'ignore, mais ce qui est sûr, c'est que celui-ci fut déconcerté par une telle poésie. Il déclara au maître qu'il lui était impossible de concevoir qu'elle pût comporter une musique acceptable. Wagner fut lui-même un moment ébranlé car, aussitôt Uhlig parti, il se mit de suite à l'œuvre pour voir ce qu'il en adviendrait. Mais bien vite il fut rassuré. « Ce que tu ne pouvais te représenter se fait tout seul, écrivait-il à son ami (2). Oui» je te le dis, les phrases musicales se font sur ces vers et ces périodes, sans que j'aie à y

{{)B. Wagner Liszt, T. II, p. 73.

(2) B. an Uhlig, p 99.

l'anneau du nibelung 189

penser. Cela croît de soi-même, comme sur le sol les plantes sauvages. » Mais ce ne fut là qu'une simple expérience, qu'il dut vite interrompre. Après avoir écrit le commencement du premier acte et arrêté quelques motifs plastiques, « notamment celui de Fafner», il se trouva trop faible, trop énervé, pour être en état de composer une musique robuste et saine comme devait Tétre celle de Siegfried, et il décida de consacrer la fin de la belle saison à acquérir une forte santé.

En vérité, il croyait ainsi accomplir un devoir commandé par ses propres opinions sur les rapports qui doivent exister entre l'art et la vie. « Si je me mettais au travail avec un corps malade, « écrivait-il, le 8 septembre 1851 (1), je tomberais « dans la plus grave inconséquence. Pour pouvoir « écrire une musique réellement saine, il faut que « je commence par rendre mon corps absolument « sain. Conquérir la pleine santé pour me mettre en « état d'entreprendre la composition de Siegfried « a donc pour moi quelque cbose de joyeusement « solennel. » Du reste, encore dominé par Toptimisme le plus naïf, il était convaincu que rendre la santé au corps humain était aussi aisé que ramener la société à l'harmonie, et pouvait se faire par les mêmes procédés. Dans l'un et l'autre cas il devait suffire de revenir à la nature, après s'être débarrassé des ferments mauvais qui sont le produit d'un

(1) B. an Uhlig, p. 100.

Ki ■.'*«-••. i^Wfriî

régime corrupteur (1). Et tout rempli de cette conviction^ dès le mois d'août, il avait renoncé au vin, à la bière, au café, ne mangeait plus que des viandes rôties ou grillées, puis pour chasser les germes impurs il s'était mis à l'hydrothérapie. Enfin, dans le courant de septembre, il se rendit à Albisbrunn, petite ville thermale , agréablement située sur les hauteurs qui séparent le lac de Zurich de celui de Zoug; et là, c'est chose phénoménale que la quantité de bains, frictions et compresses froides qu'il s'administra. Mais ce qui est plus surprenant encore, c'est que ce régime forcé, au lieu de le rendre entièrement malade, opéra de la façon précise qu'il avait imaginé. En vérité, il sentit « qu'un jeune sang pur et frais venait remplacer petit à petit son vieux sang corrompu. » Alors, assuret-il, ilfut envahi «par une ivresse éthérée, auprès de laquelle l'excitation du vin lui parut chose inûniment grossière. » Enfin, et c'est là l'essentiel, « le penchant à l'abstraction » qui l'avait dominé pendant les dernières années, fit place à une tranquillité d'esprit, qui lui permit de se laisser absorber par les sensations immédiates (2).

Que Wagner ait vraiment senti à Albisbrunn tout le bien-être qu'il vient de dépeindre, certes je ne le contesterai pas. Seulement, comme on peut le penser, ce n'est pas aux vertus de l'eau claire que je

(1) B. Wagner Liszt. T 1, p. 152-153. — B. an Vhlig, Heine, p 291.

(2) Ihid., p. 105, 125.

l'anneau du nibelung 19 i

raltribuerai. S'il se trouva guéri du « penchant à l'abstraction », c'est qu'il en était arrivé finalement au point où toutes les idées abstraites qu'il avait déduites péniblenaent, commençaient à prendre dans son poème une forme concrète. S'il éprouva une ivresse jusqu'alors inconnue , c'est qu'il eut enfin la joie indicible de voir Tœuvre gigantesque, à la réalisation de laquelle il travaillait depuis si longtemps dans les ténèbres, se dresser tout entière dans ses immenses proportions Sa correspondance ne laisse aucun doute à ce sujet. Le 30 septembre il décrivait, en effet, les résultats merveilleux qu'il attribuait à ses excès hydrothérapiques, et c'est au commencement d'octobre que nous trouvons la première mention de la tétralogie. « En plus des deux « Siegfried, écrivait-il alors, j'ai bien d'autres idées « en tête. Mon poème se composerait de trois drames a avec un prologue en trois actes ! » Et le 12 novembre, il prononçait la parole décisive. « Albérich, « brûlant d'amour, poursuit les trois filles du Uhin. « Elles le repoussent l'une après l'autre. Alors, ence traîné par la rage, il vole l'or autour duquel elles « se jouaient. Et cet or, qui n'est en soi que la pa- « rure brillante des profondeurs aquatiques, il pos- « sède une autre vertu ! 11 peut donner l'empire du « monde, mais à celui-là seul gui a renoncé à l'a- « mour. — Voilà le motif de tout mon drame, jusqu'à « la mort de Siegfried (i). » En effet, et si nous

(1) B. an Uhlig, p. 119.

ajoutons à cette scène au fond du Rhin, celles entre Wotan, Fréia et les géants, qui nous montrent que l'or apporte la mort à quiconque prétend le posséder sans avoir pu renoncer à l'amour, on verra que dans le prologue en trois actes, qu'il venait de concevoir, Wagner avait trouvé le moyen de donner une forme sensible à l'idée qu'il fallait poser tout d'abord pour qu'un poème, embrassant le drame des héros et celui de Wotan, pût exister. Il est vrai qu'il n'y avait là que la première partie de la thèse philosophique dont V Anneau du Nibelung devait être l'expression. Il restait à établir comme un des points initiaux du drame, la lutte de la loi et de la nature, qui devait faire explosion dans le tragique épisode de Siegmund. Mais ceci n'était en somme qu'une forme secondaire de l'idée principale. Une telle lacune ne pouvait empêcher l'œuvre colossale d'apparaître à Wagner, vivante et palpable dans son ensemble. Le maître entendit donc alors, le thème de Venvie, toujours suivi de celui du renoncement^ retentissant à travers toute sa tragédie et en marquant à la fois, le rythme et là signification suprême. Il vit les dieux et les héros se mouvant, superbes comme des statues éveillées à sa voix ; et, convaincu que toutes ces splendeurs artistiques n'étaient que l'expression concrète de sa philosophie, il put s'abandonner à la joie d'être enfin arrivé à l'instant, depuis si longtemps désiré, où « sa pensée trouverait la délivrance en se perdant dans la réalité de l'œuvre d'art (1). »

l'anneau du nibelung 193

Au même moment il eut une fortune inespérée. Madame R., la mère de son élève, promit de lui servir une rente suffisante pour assurer son existence pendant le temps que durerait la composition de V Anneau du Nibelung. Ainsi il put rompre les engagements pris avec le théâtre de Weimar, où son œuvre ainsi agrandie devenait impossible. Enfin Liszt, loin de manifester du dépit lui adressa les paroles les plus encourageantes (1). « La tâche « de modeler en une trilogie dramatique l'épopée « des Nibèlungen puis d'en composer la musique, est

« digne de toi, lui écrivait cet excellent ami

« Bâtissez-nous un temple tel que les générations « futures s'écrient : il fallait être fou pour entre- « prendre une œuvre pareille ! » Ce plan tracé ja- « dis par le chapitre de la cathédrale de Séville à « l'architecte chargé d'élever ce monument, est le « seul qu'on puisse te recommander. — Et^ comme « aujourd'hui elle est là, la splendide cathédrale, je « ne mets pas en doute la monumentale réussite de « ton œuvre. »

Ainsi, tout se réunissait pour que la félicité de Wagner fût sans mélange. Il pensait avoir reconquis la robuste santé de l'homme primitif. Il croyait toujours à la constitution prochaine de la Société de V Avenir. Son' œuvrç lui en semblait la justification et il ne doutait pas que, dans toutes ses parties, elle réalisât pleinement l'harmonie artistique, dé-

{i)B. Wagner Liszt, T. I, p. 153-154.

crite dans Opéra et Drame. Le moment où nous sommes marque donc le point culminant de la vie du maître. C'est alors qu'il goûta le bonheur le plus grand et le plus complet que le monde pouvait lui offrir.

Page 1