Siegfried, a® acte
i38 RICHARD WAGNER
SOUS le règne des Ases qui furent vraisemblablement des prêtres-rois, des chefs de tribus promus au rang de dieux^ une bien petite place est laissée à Télément humain. La pensée de Thomme a peine à se mouvoir à travers ce réseau de forces merveilleuses qui oppriment sa liberté, et que les sorciers au moyen âge recueilleront en partie. La loi consiste dans les runes^ promulguées par Odin, sortes d'incantations, de formules magiques servanten cas de péril, figurées par des lettres que Ton grave sur les armes, sur les coupes, sur des bâtons ou des objets quelconques. Mais leur connaissance est réservée aux initiés, aux Voyants, à ceux qui ont commerce avec les dieux\ ou quelque accointance avec la magie, et c'est à celle-ci que Ton recourt pour composer les philtres, philtres d amour ou d'oubli, baumes précieux favorables aux mauvaises blessures. La chasse et la guerre sont les thèmes caractéristiques de lexistence menée parieshommes. Les vieilles légendes sont remplies du cliquetis des, armes, du bruit de batailles sanglantes que se livrent les clans ennemis. De même quand le hasard met en présence de l'homme un homme inconnu, à moins que celui-ci ne réclame son hospitalité, ou qu'il y ait échange de sang ^ et serment d'amitié, tous deux se provoquent au
1. Siegfried a appris les runes de Brûnnhilde {Crépascule des dieux, prologue).
a. Crépuscule des dieux, Gunther et Siegfried
LE CYCLE LÉGENDAIRE ^ L'ANNEAU iSg
combat et cherchent à se tuer K Dans les défis qu'ils se lancent *, dans les jeux qu'ils organisent, le vaincu paie de sa vie la défaite. Les femmes ont en général un rôle beaucoup plus important, et surtout plus actif que dans les poèmes de l'antiquité classique ; à leur beauté s^associe une force toute virile. Dans certaines Sagas, Brûnnhilde, reine d'Islande, lance des rochers à la tète des prétendants ou lutte avec eux. L^amour y est exprimé sous une forme sensuelle ; rivaux et rivales se poursuivent d'une haine implacable et assouvissent sans pitié leur vengeance.
Mais qu'il s'agisse des hommes ou des dieux, les mêmes mobiles dirigent les actions des uns et des autres : l'orgueil, la force brutale aidée de la ruse et du mensonge, la haine pourvoyeuse de la cruauté. Cet oc idéal » qui fut sans doute celui de l'homme primitif, mais où on ne trouve pas, comme chez les anciens Grecs, quelque idée morale, quelque caractère eudémonique, resta celui d'une agglomération de tribus installées au centre de l'Europe, s'y perpétua, étranger à la civilisation des peuples voisins, Romains ou Celtes, et rebelle à l'esprit chrétien qui rénovait le monde*.