‹ Richard WagnerChapitre 2 sur 30 · RUE DE TOUR NON · texte numérisé non relu

RUE DE TOUR NON

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L'œuvre des grands artistes est plus une protestation contre les réalités de la vie, qu'elle n'en est un reflet, une image sincère ; elle affirme la recherche incessante d'un idéal, elle a pour but riUusioQ, cette illiisiofi bienfaisante de l'art que Nietzsche définissait hardimient la splendeur du non-vrai. L'art héroïque die Wagner répond à cette détinition.

Dans quelles conditions, dans quelles circonstances Wagner entreprit et réalisa son œuvre grandiose, tel est le sujet de ce chapitre dont les éléments, puiâés dans la biographie, se rattachent à l'histoire de l'œuvre.

Les mémoires de Wagner, intitulés Ma VU et publiés il y a quelques années, vont jusqu'en 1864, s'arrétant au jour précis, le 4 ^^^^^ où le compositeur quitta Stuttgart pour se rendre à l'appel de Louis II, le nouveau roi de Bavière. Ils se

terminent — • diraient les musiciens — sur une cadence suspensive, mais les dernières lignes font prévoir l'accord conclusif qui viendra et est sousentendu. A partir de cette date la fortune du musicien va changer. Jusque-là, Wagner et sa muse ont erré sans merci : l'œuvre a subi des échecs, comme à Paris ; ses succès en Allemagne ont été sans lendemain ou n'ont pas produit les résultats espérés ; l'homme a vécu au jour le jour, sans foyer véritable, incapable peut-être de s'en créer un. Il n'a eu qu'un intérieur de fortune, offert par le hasard ou des amitiés de rencontre, jamais définitif, aux ressources précaires et où celle qui y prit place, épousée alors qu'il n'était qu'un tout petit kapellmeister, eut le rôle d'une humble servante, toujours dévouée, toujours incomprise. De cette vie errante, de ses séjours successifs en Allemagne, en Suisse ou en France, des embarras d'argent continuels, — des tracas domestiques, continuels aussi, — Wagner a parlé abondamment; sa relation est complète, sinon très impartiale. Mais si les Mémoires ne donnent pas de l'homme un portrait toujours sincère ou sans retouches, ils contribuent utilement à faire connaître l'écrivain et l'artiste.

Les années d'enfance, de jeunesse n'annoncèrent pas le grand musicien qu'il devait être. Exception singulière dans l'histoire d'un art dont les manifestations sont, comme par l'effet d'une loi de

nature, extrêmement précoces, à tel point que la musique pourrait être dite l'art, parfois sublime, de Vhomme resté enfant. Mais le jeune Wagner fit tout d'abord des vers, voulant être poète, poète dramatique. Du premier coup, sans hésitation, Bach, Mozart, Beethoven se consacrèrent à la Muse dont ils furent les servants dévoués, Wagner s'adressa à elle, non pour la servir, mais pour lui demander un service, non pour trouver en elle l'inspiratrice initiale, mystérieuse, mais pour en faire l'associée de son rêve, rêve encore imprécis, complexe comme sa propre nature. Chez ce futur poète il y avait un tempérament d'orateur, de penseur et de philosophe ; en lui s'éveillera peu à peu une autre poésie, la poésie des sons. Et, une fois révélée, la musique deviendra le moyen élu, le but tangible, certain, alors qu'aucune direction réelle, aucune discipline venant du dehors ne s'étaient imposées jusque-là à son esprit largement ouvert à toutes les questions, et curieux de les embrasser toutes.

En octobre i8i3, Frédéric Wagner, secrétaire à la direction de la police de Leipzig, mourait, emporté par la terrible épidémie qui se déclara dans cette ville à la suite de la bataille des Nations. Il laissait sept enfants dont le dernier, Richard, né le 22 mai, avait six mois à peine. Cette mort subite mettait la famille dans un grand désarroi.

L'année suivante, un ami dévoué^ Louis Gcyer, épousait la veuve, assumant courageusement la lourde tâche de subvenir aux frais du ménage. Gleyer était acteur, ce qui lui avait valu la connaissance de Frédéric Wagner, très passionné pour le théâtre et fréquentant volontiers les coulisses ; il était en outre un peintre amateur aissez distingué. Il put obtenir un engagement avantageux à Dresde et des commandes de portraits, — celles-ci furent mêm^ assez nombreuses pour qu'il renonçât peu à peu à son m^étier de comédien. Rempli de sollicitude pour les enfants de sa femme, Geyer s'occupa particulièrement du petit Richard, qu'il avait pris en affection, qu'il se proposait d'adopter, et dont il a voulait faire quelqu'un ». Il le destinait à la peinture pour laquelle il lui croyait de réelles aptitudes, et le bambin commença, mais avec fort peu de plaisir, de dessiner des bouches, des yeux et des nez. Ces premiers essais eurent-ils une influence sur le développement des facultés visuelles, si remarquables chez Wagner ? En tout cas ils furentbientôtabandonnés, Geyer mourait en 1819, et le petit Richard se trouva à peu près entièrement livré à lui-même ; il a: poussera en pleine anarchie 3^, au hasard des impressions qui vont assaillir son cerveau et sa sensibilité d'enfant.

Dans l'intérieur familial, le théâtre était la préoccupation dominante; frères et sœurs de Richard,

Maison natalk dk Ri<:iiakd Wagk

presque tous, devaient être acteurs ; lui-même se sentait irrésistiblement attiré vers le théâtre, mais d'une autre façon, parcequ'ily voyait la représentation d'un monde très différent de la réalité, une forme merveilleusement vivante des fictions poétiques. Aussi, quoiqu'il fût très bien doué au point de vue mimique, ne songea-t-il pas à entrer dans <E Técurie de Thalie » dont sa mère se fût efforcée de le détourner, déplorant l'exemple donné par les aînés. D'elle les Mémoires parlent brièvement, laissant planer quelque mystère sur ses origines, sur son nom même, Rosine Berthes, Bertz ou Pâtz. Il y est question d'un haut personnage, d'un prince de Weimar qui aurait payé en ami pendant plusieurs années Téducation de la petite Rosine, fille d'un modeste boulanger, dans un des meilleurs pensionnats de Leipzig : la mort du prince aurait interrompu les études commencées*... M""* Wagner, très religieuse, réunissait les enfants chaque matin et exigeait qu'on lui fît la lecture de quelque texte sacré, qu'elle commentait souvent en une sorte de sermon, terminé brusquement par des réflexions humoristiques. A la vivacité de son esprit, elle joignait un sentiment affiné, profond de Tart, recherché dans ses

I. L'histoire, si elle est vraie, ferait supposer à celte intervention princièrc un caractère d'ordre intinne. En serait-il de même d^s relations chez les Wagner de l'acteur Geyer, en raison du mariage si hâti%'ement conclu, et de ce fait que Richard porta longtemps le nom de son beau-père ?

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manifestations les plus nobles, les plus sublimes, à l'exclusion du théâtre auquel elle prétendait ne rien entendre... Peu affectueuse, égoïste, elle était prompte à s'emporter. Ce portrait que donne Wagner de sa mère ne ressemble-t-il pas étrangement au sien propre? Ne trouvons-nous pas chez lui cette même religiosité plus ou moins transformée, mais persistante, ce même idéal, ce même mépris pour un art — l'art théâtral, — qu'il aima pourtant avec passion, qu'il cultiva toute sa vie, mais qu'il entreprit de réformer ; le même caractère enfin, sujet à des crises violentes et où s'élèveront des conflits qui furent peut-être une des raisons de son génie?... Wagner nous dit que sa mère dirigea son intérieur avec une a activité ménagère et bourgeoise »; mais avec Geyer avait disparu, semble-t-il, l'autorité du chef de famille. Dans ce milieu, disparate sans être bohème, dans cette vie errante et décousue, chacun des enfants se gouvernail à sa fantaisie ; la famille se trouva souvent dispersée.

De l'école ou du lycée, Richard ne retint pas grand'chose; il fut un élève capricieux, plutôt que mauvais, rebelle à toute étude suivie et à toute discipline. Ses premiers maîtres étaient frappés de son intelligence précoce, mais se désintéressaient bientôt, les autres firent de même ; quant à lui, il ne tardait pas à les prendre en grippe, se révoltant contre le pédantisme qu'il constatait à la

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Kreuzschule de Dresde comme à Técole Saint- Nicolas de Leipzig^ où il entrait à quatorze ans. La seule influence qu'il subit alors, longtemps inconsciemment, mais qui fut très réelle, vint d'Adolphe Wagner, son oncle paternel.

Adolphe Wagner était un érudit estimable, auteur de travaux philologiques, ami de la littérature, de la philosophie et serviteur de la Muse. Wagner tout enfant allait le voir et se plaisait dans sa compagnie. Plus tard, sa riche bibliothèque, ses longues conversations, entremêlées d'amples lectures classiques ou modernes, furent pour le jeune homme l'occasion d'acquérir une culture littéraire assez étendue, mais amassée sans discernement et sans aucune méthode. C'était à l'oncle Adolphe que l'adolescent osait confier ses projets, qu'il soumettait, comme il le faisait parfois à Tune de ses sœurs, ses essais tragiques ou dramatiques. Malheureusement l'oncle, très mauvais écrivain, dont les idées étaient exprimées dans une langue incompréhensible et amphigourique, n'était pas en mesure de conseiller utilement son neveu, de lui donner des bons principes sur la composition et le style, de corriger des défauts qui persisteront plus tard dans l'œuvre poétique du maître.

L'éducation musicale ne fut pas mieux réglée tout- d'abord : quelques leçons de musique, de piano ou de violon, des traités d'harmonie ou de

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contrepoint, l'audition àixFreischûtz^ dont rauteur, alors à Dresde, venait quelquefois chez les Wagner, la copie de certaines œuvres de Beethoven^ tels étaient les éléments avec lescjiuels Wagner tâckaiit de s^assimiler la technique difficile d'un art qui l'attirait de plus en plus et que cultivaient avec goût ses sœurs Clara et Rosalie. Mais la musique, même médiocre, ne s'improvise pas comme la poésie. Les études véritables ne commencèrent qu'en i83o lorsque Wagner étaitétudiant*àLeipzig, étudiant pour la forme, pour la belle casquette, menant une vie débauchée, se livrant à la passion du jeu, participant à l'émeute qui éclata alors à Leipzig, cherchant en vain des duels, dont Tun se dénoua par la mort subite de l'adversaire y la veille de la rencontre. Entre temps Wagner continuait de composer, mais comprenant Tinsuffisance de son système autodidacte, il se mit sous la direction d'un bon musicien, Théodore Weinlich. Elève du père Martini, Weinlich, compositeui* estimé, tenait à l'église Saint-Thomas l'orgue sui* lequel jadis avait joué Sebastien Bach. Aux premières leçons Wagner se montra fort négligent, il travaillait mollement, rebuté par des exercices arides, et n'ayant pas encore rompu avec sa vie dissipée. Puis s'étant ressaisi, il fit des progrès très rapides et le maître, après avoir examiné une

I. n s'était fait inscrire à l'Universilé comme studiosus musicae.

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fugue à deux sujets, déclara qu**!! n^avait plus rien à lui apprendre et qu'il pouvait mairciier seul, ce qu'il s'était approprié rindépendanoe «. Wagner écrivit à cette époque plvsi^irs pièces instrumentales, des ouvertures, ime symphonie.

Les connaissances qu'il venait d^acquérir lui permettaient de réaliser le projet — alors définitif — de se consacrer à la musique, d^y chercher quelque fonction rémunératrice. Il ne renonçait pas à la poésie, mais il avait onhlié vraisemblablement son drame shakespearien de Leubald et Adélaïde^ perpétré lors de la quinzième année et qui avait été une des causes de sa rupture avec l'école; le poète songeait à écrire, non. plus des tragédies, mais des vrais livrets d'opéra, conçus du moins à sa convenance et de la façon qu'il entendait les pièces destinées à la musique. Au livret lugubre et monotone des Noces qu'il abandonna sur le conseil de sa sœur Rosalie, succéda celui — plus varié — des Fées^ dont il entreprit aussitôt la musique. Tandis qu'il composait la partition, son frère Albert, l'acteur, lui procurait l'emploi de directeur des chœurs au petit théâtre de Wûrzbourg où il jouait. C'est par ces modestes fonctions que Wagner préluda à la carrière de kapellmeister, poursuivie jusqu'en 1849, V^^ ^^^ pour lui l'occasion d'un long exode et de tribulations de toute sorte, a Le soucia dit-il, qu'il n'avait pas encore connu dans sa vie \ — non exempte

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d'égaretnenls et de passions — y entra et y demeura à jamais. » Après Wûrzbourg, Wagner conduisitîjsuccessivement Torchestre' du théâtre à Magdebourg, Kœnigsberg et Riga. Dans la troupe de Magdebourg se trouvait une jeune actrice, Minna Planer, dont il remarqua Tallure élégante, les manières gracieuses et réservées et dont il ne tarda pas à s'éprendre ; après quelques amourettes sans importance, c'était son premier et véritable amour. Le mariage — en i836, près de Kœnigsberg — auquel aboutit cette idylle, associait deux êtres malheureusement trop difFérents pour s'accorder longtemps ; il était une charge, une chaîne trop pesante pour un jeune homme de vingttrois ans, sans fortune, sans appui et sans situation, ayant beaucoup de dettes et d'espérances, mais ne parvenant pas à assurer le paiement des unes ou la réalisation des autres ^ Dès le début le mariage fut troublé par une fugue de la jeune femme, affolée de l'avenir de misère qui l'attendait ; plus tard, il y eut de fréquentes séparations, suivies de rapprochements peu durables. Minna n'intervenait que pour mettre un peu d'ordre ou de bien-être dans l'existence imprévoyante du compositeur. Extrêmement irritable, irascible, autoritaire et égoïste, cédant à la première impulsion,

I. Ses créanciers le harcelèrent pendant des années, jusque pendant son séjour à Dresde, et Wagner dit qu'il ne manquait aut comptes que celui de la nourrice.

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à un accès de nervosité, Wagner était d'un commerce difficile ; dans ses relations administratives ou autres, les brouilles n'étaient guère plus rares que dans son intérieur, malgré que Minna fît preuve d'abnégation et de dévouement. Mais Wagner ne désarma pas : il eut le triste courage de reprocher à sa femme un passé qu'elle n'avait jamais caché — elle avait eu une fille, — sa condition inférieure, sa soi-disant inintelligence, son incapacité de comprendre, c'est-à-dire de se plier à toutes ses fantaisies, quelles qu'elles fussent. Elle demeura l'associée des temps de gêne et de misère et ne participa pas aux années de gloire ; elle mourut en 186G d'une maladie de cœur.

A Magdebourg, Wagner avait fait une nouvelle œuvre, la Défense ([Aimer qui fut représentée sans aucun succès. Durant cette période qui va environ jusqu'à l'arrivée à Dresde et qu^il appelle « Tâge ingrat de sa vie artistique » son idéal s'était singulièrement transformé. Il subissait l'emprise de la musique à la mode, du goût italien, des mélodies faciles auxquelles la belle voix impressionnante de M"*' Schrœder-Devrient prêtait un charme incomparable, il était rempli de dédain pour les œuvres classiques. De cet état d'esprit résulta Tœuvre importante, mais lourde et indigeste, de Rienzi. Les proportions qu'il donna peu à peu à l'ouvrage le rendaient inexécutable sur les petites scènes allemandes ; d'autre part, la

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nouvelle direction du tliéâtre à Riga ne le maintenait pas daiDS ses fonctions. Wagner résolut alors d'aller tenter la fortune à Paris, « centre de culture eiiropéen de grand opéra ». Il y arrivait en 1839, au mois de septembre, après avoir été assailli par isme yiolente tempête dans la traversée de la mer du Noird et s'être arrêté à Londres ainm qu'à Boulogne. La fortune oe se laissa point tenter. Malgré de nombreuses démarches, malgré les lettres de recommandation de Meyerl^cer rencontré à Boulogne, rOpéra res^a inaccessible à son Rienzi ^ ; l'espoir de voir jouer grâce à l'appui du grand compositeur, la Défense d'Aimer à la Renaissance fut déçu tout aussitôt par la faillite du théâtre. Pendant ce séjour à Paris, Wagner eut à lutter contre une gêne effroyable, contre une misère atroce que partageaient deux ou trois compatriotes, compagnons d'infortune aussi malmenés que lui par le sort- On sait qu'il parvenait à se procurer de maigres re&sources par d'oJ>scures besognes, des arrangements de partitions à la mode (la Favo^ rùe^ la Reine de Chypre...)^ quelques articles de journaux ou de revue ^ Ce fut dans ces conditions qu'il écrivit le scénario du Vaisseau Fan-tôme^ vendu à l'Opéra, l'auteur se réservant de

I. La Tolumineuse partition ne fut achevée qu'en novembre i840| phiB d'un an après Tarrivëe à Paris.

a. Notamment dans la Revue et Gazette Musicale de Paris. Réunis par H. Silège en un volume sous le titre : Dix écrits de R. Wagner. (Parb, 1898).

traiter le même sujet pour rAUemagne ; les quelques centaines de francs ainsi obtenus çà et là lui donnèrent alors le loisir de mettre ce projet à exécution. Le travail de composition apporta une heureuse diversion ; Faction très simple, pittoresque se prêtait à des développements poétiques et descriptifs, beaucoup mieux appropriés à son propre tempérament, à Tidéal entrevu jadis, momentanément délaissé. L^audition des symphonies de Beethoven, surtout de la Neuvième, au Conservatoire, acheva de le détourner de ces errements artistiques, celle du Freischtltz le ramena avec enthousiasme vers la patrie allemande. Et Wagner songeait à une autre œuvre, tirée de rhistoire de Manfred, le fils naturel de Frédéric II, à laquelle il ajoutait une affabulation de pure invention*, lorsqu'une bonne nouvelle lui parvint, en avril 1842 ; son Rienzi^ patronné à Dresde par des amis dévoués, était définitivement accepté et sa présence dans cette ville était indispensable pour

I. U s'agit de Tébauche intitulée la Sarrasine. Au cours de ses pérégrinations à travers l'Apulie, Manfred a eu la visite d'une jeune Sarrasine, il s'est épris d'elle, ignorant qu'elle est sa sœur, une fille naturelle de l'empereur Frédéric ; grâce à elle, il parvient aux honneurs suprêmes, mais sans obtenir son amour. Au dénouement, la jeune fille est tuée par son fiancé qui croit voir en Manfred un rival heureux. C'est un fait-divers, plus tragique que dramatique. Une autre ébauche, la Mine de Faluriy fut composée sur la demande du compositeur Dessauer k qui le scénario était destiné ; mais Pillet, directeur de TOpéra, le refusa à cause de la comiplexité •de la mise en scène. N'est-il pas singulier de voir le malheureux Wagner fabriquant des livrets pour ses confrères ?

iB AlCItAflïl WAGNER

1^9 ré{)étitJ!ôttô. AîMi se ieriliina la triste odyssée qui àVàit dufé plue de deusî nïis et demi.

Les sept ftniûées passées à Dresde furent deB plus it]pO!*tAti!tèe et des plaer siglïifieatives pour le développèttièat de la persârûnalHè de Tartiste. Nammé bientôt mattre i^oyal de okapelk^ aidjorint à-Heis^ siger, Wagfier se révéha, an xxn^ceirt comme au théâtre^ ô'AééïieM chef d'orùhestre, remarquable me^etir en s<îèâe ; il do^aa entre autres de belles ititei-pfrétations de la Neuvième symphonie, des œuvres dé Gluck^ à'Iphi^nie en Aulide prineipa^ lemetit. Le musicieii'-poète traça à Dresde le plan de toute rœuvre qu'il se pre^posait d'entreprendre depuis Tattr^hàusèr juifequ'à Patsiftd^ cycle gratidioise doht deU)^ patttes furent achevées durant ce séjou^.

Profitëhl des l6isir6 qu^ l&i laissaient ses fonctions, Wagfter fréq^efttait la bibliothèque de la ville, faisant des recherches sur les vieilles littératures Scandinave et get^manique^ sur le moyen âge allemand, ses coutumes et ses légendes, entreprenant une série d'études auxquelles son éducation, et plus encore ses conversations avcc l'oncle Adolphe l'avaient préparé en une certaine mesure. Sa bibliothèque personnelle était bien documentée sur le sujet ; elle offrait en outre an ensemble assez oomplet des grandes œuvres littéraires de toutes

t. Wirgnèfr l^fuëà Idtit d'àbdf4 4« p4ice 4e directeur de la musique, devendè VMàaté ^ikv la tiio^t do Raëttelli.

LES ËYÉNEMrENTS SJ LA YIK i%

lea époquesi et de toyusi les fA^s^ Le» p^éféreuees de Wagner resUient aua:^ paètesv aux tragLquiefi grec») qu'il 2L\akit touj^oAra admirés passioonéJEaent , à Shakeapea]7e9,aUi théâtre, espagnol;, de ki liittérar tune, française, il ne paraitavoîr eu (^'une conaaisr sance très iiuparXaitfi, s'il, ne Ta paa ignorée tout à fait ^ ; il eux pu&'en inapicer. heuceusemesktau. point d^ vue de la composition. L'ouvrage qu^iL eon«Hiitait particulièrement,, qu'il emipoctait datas aes villégiatures d'été oadans se& excursions aux en^vi* rons de DresKie, était la Mythologie allen^oitde des frères Grimm« Dana cet amas eonfus, désordonné, de légendes^, à travers ce monde merveilLeux, pré* sente d'ujae façoa incohérente, il lut semUait retrouver des personnages coniiu» de Lui depuis très longtemp». ILles percevait.vivan.ts, sifamiliievs, si rapprochés de lui qu'il avait. la sensation de;participer à. leur vie«. Lui-même se voyait dans les hiéro& légendaires^ dans leurs* attitudes* qui prenaient des formes styliséesi^ liiératiques, et. cette lecture le plongeait dans des rêves fabuleux qui étaient en même tenabp» des rêves d'art. .

La représentation de RienzL, au mois d'octobre i84]>, avec Titatâchek danâ RiesizietM°^Schrôdi^- Devrientdans le rôle tra^cesti d'Adriano, avait eu du succè& malgré la longueur démesurée du spee-

I. Il ne cite aucun grand écrivain. français dans ses Mémoires. La littérature de « cEez nous » lui semblait surtout une forme d'amusement, uajeut récréatif.

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tacle, malgré le peu de bienveillance de la critique qui se montra par la suite encore plus agressive. L^essai de jouer Rienzi en deux soirées n'ayant pas réussi, Wagner fit de longues coupures et l'œuvre se maintint sur l'affiche, elle y reparut même à diverses reprises les années suivantes.

Trois mois après la première de Rienzi^ en janvier 1842, le Hollandais Volant fut au contraire un insuccès. Le public comprit peu et ne « fut pas content i>. Il accueillit également avec beaucoup de réserve, en i845, Tannhâuser qui parut obscur et qui, malgré quelques changements heureux, n'attira pas la foule. Les gens de Dresde préféraient décidément Rienzi^ ses italianismes, ses formules grandiloquentes, sa a musique de régiment ]», et surtout son ballet, aux innovations de Tannhâuser. La situation du compositeur devenait de plus en plus difficile, et le refus en 1848 de monter ZoAa/igrin rendit imminente une rupture avec Dresde, son public et les fonctionnaires de la cour.

Dresde était pourtant pour un artiste un séjour intéressant. Cette « Florence sur TElbe » était alors visitée par des personnalités éminentes dans les arts et la littérature : des musiciens y passèrent, Spohr, Spontini, Marschner, Liszt, que Wagner n'avait fait qu'entrevoir à Paris et qui à un de ses concerts l'avait ahuri et non intéressé par son acrobatie pianistique. Ce fut à Dresde, où il put l'apprécier, que débuta une amitié, largement et

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noblement offerte par le célèbre virtuose, dont le bienfait fut énorme pour le compositeur comme pour Tœuvre, et à laquelle plus tard Liszt demeura seul fidèle.

L^opéra de Dresde avait un bon orchestre, une bonne troupe. Avec des éléments pris en dehors du théâtre, Wagner avait fait exécuter à Téglise Notre-Dame (i843) une grande scène chorale, les Agapes des Apôtres \ il avait organisé plusieurs manifestations musicales, entre autres, Témouvante cérémonie de la translation des cendres de Weber (en décembre i844)iSi<lniirablement réglée par lui. Il aurait donc pu se créer dans la capitale de la Saxe une situation agréable, paisible, définitive, mais il lui fallait accomplir sa destinée. Les événements devaient se poursuivre, logiques, implacables. Sa prodigieuse activité lui créait un besoin incessant de changement ; à peine nommé, il avait senti l'impossibilité de finir ses jours à Dresde dans la peau d'un maître de chapelle, il rêvait à de nouveaux projets, à de nouvelles entreprises. Les anciennes dettes liquidées à grand peine et tant bien que mal, avec son imprévoyance coutumière, il en contractait d'autres : l'installation trop coûteuse, le contrat très onéreux passé avec

I. C'est à l'occasion de cette œuvre que Wagner remarque le pe^ d'effet obtenu par les grandes masses chorales, et qu'il constate la « folie de ces monstrueuses entreprises de musique rocale », si chères à Berlioz.

Kl MCHURB WAGN«R

M*eBer, le libraire de la oemr,-poiarfe publicatîoii de »c« 'oewvres dont il 'faroait t?»iis l<es 'fraie et tjm coiHipsnrtHit lies iréduotians des partitions ^emenzij du Hollandais Volant et plus tard de Tannkàuser^ ainsi que des Hrrawgemeifts <te taules sortes ; il y mit 'encore des copies aijrtographîées devinées aux drverstbéârtr^B'd' Allemagne*. Tatit'de dépenses ne d?»qinèrent«i»cun résultat appréciable. HluifeUut eiwprEmter, «dllioUer Taidede^ses ainis, on d'admîrtfteurs généreux »€tt înoonnus^ demander des avances à fei direcftion, qui consentait, mais de fort mauTaise grïtce. Son caractère, ses manières airtoritaires ou impulsives, ses ddées-de réforme ne le desservirent »pas moins an près de son chef immédiatt;, M. de Lûtticibau, TinHendafit du théâtre. Les rapports en^tre les deuxfrommyes 'étaient très tendus et près de se rompre. Une paix relative, ressemblai à une paix armée, rendait son «intérieur un peu »pflus habitfidDle, mais la pauvre Iffinna Toyait venir la «catastrophe 'finale. Les événements de 1649 pï^oipitèpent le dénouement. Extrêmement bJ^essé de ne pouvoir *fawe jouer son Lohengriny enftralné parsonwnri Roeckel 'qiri était devemijournailiste ■ et lui fit connefltn^e Michel Bakounine,

I. Ce contrat donna lieu à de nombreuses contestations, notamment lorsque Wagner voulut traiter pour la France avec Téditeur parisien Ffanland.

•a. Le viusicien 'Roeckél, à qui "Wagner témoigna une grande et longue amitié, lui avait ét'é d'abord a'djoint comme directeur de la musique. Ayant perdu cet emploi à cause de ses opinions politi-

LES ÉVÉNEMBNT» BT hh VIE a3

Wagner chercka daat» la pplitiqw U» d^riy^tif dent les oon&équemcea de^aiej^t èt^-^trèsfgi^ste?. Il se mit du côté des agitateurs, adv^raakiç ^n paroles plus qu'an actes, so^ge^nt k yéfori^iiç^* ropéra royal beaucoup pJ-us qVà renverser 1^ roi. Mais ses impru<iences le per4irçRt. Qn e^pjpita ooniHre lui &ee discours, ms articles, ^eis maiii£^te9, surtout ses relations daiis le daiL r^Yplutiomi^ire ; lea ennemis grossirent outrç mesi^re soo rôle et allèrent jusqu'à TMicuser d'avoir «n^is le feu h l'Opéra. L'émeute vaincue, la répression s'anapnçft très rigoureuse : Roeekel, Bakoiu&ine et d'autres arrêtés, — ^ Wagner, pour échapper au mandat lancé contre lui, dut quitter non saylemeat la Sa^e, mais l'Alleoiagne, qui, dans eett^ répressioxi, se solidarisait avec elle. Sur les coiv^^ils de Lis^t qui Tavait hospitalisé à Weimar, il s^ reiiidit à Paris, par la Bavière et la Suisise ou des nmi^ le retinrent quelques jours à Zurich. Si médiocre que fût le présent et si incertain l'aveoir, Te^il que lui infligeait son ingrate patrie lui parut une délivranx^ey en lui apportant la lil^rté reconquise ; et ce fut un des moments les plus heiireui!^ de sa vie. Jl était débarrassé de ses fonctions officielles, i} .çjoyait

l'être aussi de sa femme restée à Dresde. Les deux .

ques, il »« Unça ^ans le jourBalisme, Ait élu député ^s C\^$ifkr

bre«, et prit une p«i4 très aotive aux émeutes de i849- Cwdamné |

à mort, U bénéfioia d*uiie oommutation de -peine, et fut Hb^r^ J

en i86a après treize ans de réduaion dans lapm«Mi de WaM^IP, J

à Dresde. i

a4 RICHARD WAGNER

séjours à Paris et en France (juin 1849, févriermai i85o) n'eurent aucun des résultats artistiques espérés de son ami Liszt. Wagner ne fit que de molles démarches sans conviction, il eut la désagréable surprise d'apprendre l'arrivée subite à Paris de Minna, mais il sut l'éviter et put poursuivre une intrigue avec une jeune anglaise, mariée à un négociant de Bordeaux, Jessie Laussot. Il ne s'agissait pas moins que d'un enlèvement, d'un voyage en Orient, en compagnie d'une créature d'élite, capable de le comprendre, ou seulement dé l'admirer. Cette aventure, prélude du fameux roman avec M"® Wesendonk, se dénoua non par le duel classique avec le mari, mais dans un bureau de police de Bordeaux, où le commissaire, constatant que les papiers de Wagner n'étaient pas en règle, lui interdit le séjour de cette ville. M. Laussot s'était vengé à sa manière, très cruellement pour l'amour-propre de son rival.

A Zurich, choisi comme résidence principale, Texilé reprenait malgré lui la vie commune avec Minna, dont il appréciait ^ les services pour diriger le ménage, et aussi pour les nombreux emménagements qui plaisaient à sa fantaisie, à son désir

I. En septembre i849f M>nna ayant annoncé son arrivée k Zurich, Wagner alla au-deyant 4'elle : « Une véritable émotion me saisit en voyant an port de Rorschach débarquer ma singulière famille dont la moitié était composée d*animaux domestiques. L'effet agréable, je Tavoue, fut surtout produit par le petit chien Papo et le perroquet Pépé, qui sifflait admirablement les principaux airs de Riensi. »

{portrait de C. Jo^fcr.]

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d^installations toujours nouvelles. Mais à ce jeu il fallait de Targent. Wagner recourait alors aux moyens habituels. Jusqu'à la fin de sa vie, il fut un terrible emprunteur, un quémandeur obstiné ; à défaut des pensions officielles qu'il réclamait vainement ici et là, il acceptait sans aucun scrupule que l'œuvre de l'avenir et son auteur fussent entretenus par des libéralités, dues pour la plupart à des initiatives féminines. Les Mémoires nous renseignent complètement à cet égard.

Durant les premières années de cette période d'exil, qui devait durer plus de dix ans, Wagner s'occupa à peine de musique (plusieurs concerts, quelques auditions, ou répétitions), mais il n'écrivit rien que diverses brochures, pour la plupart volumineuses, composées et rédigées à la hâte, gonflées d'une prose oratoire, lourde et obscure. Dès la fin de son séjour à Dresde, il s^était adonné à l'étude de la philosophie, abordait les systèmes des philosophes romantiques ; il était alors, écrira-t-il en 1861 à Frédéric Villot, « dans un état d'esprit anormal, auquel pour rien au monde il n'aurait voulu revenir d. C'eût été autant de temps perdu pour l'art, s'il n'avait rédigé entièrement à cette époque le texte poétique de son magnum opus, VAnneau du Nibelung, commencé dans de plus modestes proportions à Dresde sous la forme d'une pièce unique, la Mort de Siegfried. Mais cet état d'esprit ne se retrouve pas moins dans le long

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poème. L'întnMÛon dans ie drame de la philosophie et de i' Absolu y est manifeste, elle persista dans les œuvres qui suivirent et exerça dorénavant une influence sur la oonoeptîon, le développement des caractères et des scènes.

Terminé en iB52, Wa^er lut V Anneau tout d'abord chez les Wilie installés aux environs de Zurich, puis dans une réunion quasi publique, à l'Hôtel Baur, ou le poème entier demanda quatre soirées. Wagner employait voloatiers ce moyen de propagande pour ses œuvres poétiques ou théoriques. A Zurich, il y eut douze séances conséeu* tives pour Opéra ei Drame. L'auditoire compro' nait, outre les habituée, les personnalités de la ville, quelques réfugiés politiques exilée de i'Al^ lemagne parmi lesquels se trouvaient ie grand poète George Herw^^h, et peu après, venant de Londres, l'architecte Semper, coi:istructeur, pendant l'émeute de Dresde, d'une fameuse barricade jugée par lui imprenable, Etmuller, le sarvant philologie... Herwegh assistait rarement à ces lectures « qui Tagaçaient », dit Wagner*.

Wagner se remit alors à la composition, si longtemps délaisrsée, avec quelque appréhension d'abord, rassuré bientôt en constatant qu'il n'avait

I . En réalité, «on «mifié pour le compositeur ne l'em-pécliaît pas ࣠juger le poète pea remarquable* écrivant dans une vils^iue langue ; il s'abstenait de ces assemblées oà le compliment de la un était de rigiKur.

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rien perdu. Mais chez cet (honuKie extraordinaire pliiBietirs beBogmeB diiSérenlee éUient :preB<|ue tcMijoars flosemées tde ifronl. Taïutifi que.le mufiioien traraiUait, ie poète prépanÂt d'autreB sujets, un Tristan emprunté .à ki ilé^^de (bretonne, les Vainqueurs q.ui laftettaient en soène un disiciiile de Bouddha et mêlait la thémcie ireligiense du loreud* dhrsave à la ii0ctTine«de Soliopenhauer^ alors son philosophe favori. Tristan iiit seml choisi, i^œuvDe était destinée au Brésil, assurée — iparaissait^iJ — de 1 agrément d» Tempei^ur, mais mTrisÈan m son 'autewr n'allèrent jamais à Rio et .Sa Majesté ne réclaina pas leur visite.

Gomme il établissait le plan de cette oeuvre^ le hasard lit que Wagner joua en personne ie rôle de Tristan, qu'il rencontra une Yseult* L'occasion en advint par des relations de campag'ne. Voisin de M. et M"^ Wesendonk, il devint en 1857 leur locataire, en oocvpant xm pavillon (dépendant de ieuT propriété et qui fut appelé TAsile. Riche négociant, possesseur d'une grosse maison de soieries à New-York, mais fixé à Zurich, M. Wes>endonk n'était pas artiste et exécrait la musique; sa femme, au contraire, s'j intéressait vivement et admirait profondément celle du oompofiiXeur. Comme on se voyait tous les jours, il y eut bientôt entre elle et Wagner une intimité complète, passionnée, ardente, dont le souvenir se perpétua peu après dans une correspandanoe exaltée,

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adressée de Venise par Wagner. Cependant à l'Asile les choses tournèrent au tragique : une lettre accompagnant Tenvoi d'un fragment manuscrit de Tristan fut interceptée par Minna et confirma ses soupçons qu'elle ne put ou ne sut dissimuler. L'obligation de mettre fin à cette situation scandaleuse, presque publique, dans une maison où se succédaient de nombreux invités, des scènes violentes avec Minna suivies d'une séparation et du retour de l'épouse dans des conditions que la voisine pouvait juger offensantes, tout cela rendit inévitable au mois d'août i85^ le départ de Zurich, et la vie de Wagner se trouva bouleversée à nouveau.

Après Genève, qui ne le retint guère, Venise accueillit le grand musicien ambulant. Logé sur le grand canal, au palais Giustiniani, n'ayant guère d'autre société que celle de son jeune ami Cari Ritter % Wagner poursuivit assidûment la composition de Tristan^ n'interrompant son travail que pour rédiger son Journal et écrire à l'aimée \ Il

I. Musicien, poète non sans talent, Ritter ne put réussir k faire jouer ni ses pièces ni sa musique. Grâce k l*appui de son grand ami, il s'était essayé comme chef d'orchestre au théâtre de Zurich, mais sans succès. Il fut remplacé par le jeune Hans de Bulow dont ce furent les débuts dans la carrière. Ritter qui voyageait beaucoup, se fixa définitivement k Naples comme professeur de piano. Wagner ne le revit plus après Venise. Sa mère servit à Wagner pendant près de dix ans une pension annuelle qui ne put être continuée par suite de revers de fortune.

a. Cette c seconde partition de Tristan » a été publiée, incomplètement, car le rôle du soprano n'y figure pas. Les lettres et le

quittait en mars iHSg Venise où il avait dû abréger son séjour pour des raisons politiques et à cause de la guerre qui allait éclater, emportant la partition presque terminée, mais qui ne fut mise au point et orchestrée entièrement qu'en août, à Lucerne. Entre temps, ils s'étaient rencontrés et leur <c revoir avait été mélancolique, sans aucun embarras », passablement froid, disent certains biographes. Le roman s'était achevé, en effet, en même temps que la pièce, la crise était passée et pour Wagner l'image dTseult allait bientôt être effacée peu à peu par d'autres images. Généreusement, M. Wesendonk continua à l'artiste une amitié qui ne laissait pas d'être habituellement assez dispendieuse. Il dut lui avancer une somme représentant approximativement le prix de vente des drames de V Anneau à un éditeur ; cet achat ne semble avoir eu aucune validité, puisque peu après, pendant son séjour à Paris, Wagner traitait avec l'éditeur Schott de Mayence pour VOr du Rhin^ puis pour la Walkyrie.

Grâce à ce viatique, Wagner pouvait donner suite à son projet de se fixer à Paris, d'y tenter de nouveau la fortune, "muni cette fois d'un important bagage artistique.

Les Allemands n'ont jamais renoncé à conquérir

Journal de Wagner contiennent de fort belles pages, mais procèdent d'une surezaltation lyrique qui apparaît un peu factice et n'est pas toujours émouvante.

3o BICHAllD ^!âJGNEU

Paris de gré: ou die force par toas lesb moyens possibles et Hiiposflibles. Ces gens vertixeax ite sonX paS) insensibles aux ckarmes> de la c Babylbne moderne v^ q.Ui^ils>lesappuré£sientoui s' eni indignent; vraiseBBblâl>lement,. ils. soiai: beaujoioup plua attiirés vevs elle par Tespoir d'une; bonne affaire^, d'ume foiTtune à y gagner. Mais la coaquête de Pari<s n'est pais aisée.;: il y £aut la manière quA l.'Aliemâgme igiMore. Ses afftûstesv ses litd^érateuvs, ses poètes exportaient facilement chez nous leuirs œuiTres avant la guexire, mais feur ootrecnidanjce, venant d'um sentimeM. excessif de leur soi-disant supérioFité-^ Les nemdait peu; sympathiques et les mettait dans L'impossibilité d«^ juger ceus^ qiu'ils daignaient, pvendre: pour juges.. Les AllemaatiEs, d'ailleurs, nonL jamais compri<s la grande diversité, la liberté des opinions et dsi« goût qui eairaxttérise- les Fraïucais de Pavis. et les Parisiens de Fraince. Avant d'avoir vaincu^ Wagner voulut être César ; empereur, avant d'avoir été couconné. En 18G1, rOpéra représenta beaufioup plus Wagner luir-mème: que Tan/ihduser. L'homme apparut d'abord et derrière lui- L'œuvre, qu'il couvjrait de sa robe de docteur doat il. agitait frénétiqiuement Les pans. Au théâtre, le public n'ainue pas- les- thèses, fussent-elles illustrées par une très- belle musique ; mais si envers Tannhàuser il y avait de sa part pour ce motif une certaine méfiance, ce n'était pas une hostilité préconçue ou préméditée* WagBier

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se miontra au^si peu adroit, aussi autoritaire qu'à Dresde. N ayant pas jugé à propos de «son vier à ses concerts la critique, il s'étonna qu'elle ne l'eût pas soutenu ; plus tard il reprochera aux Parisiens de ne pas lui avoir accordé du preoDier coup ce que ses coAipatriotes lui avaient refusé à Dresde pendant des années ^

Arrivé à Paris en septembre ïJJSg, Wagner loua rue Newton, à un prix élevé, un pavillon où il Ht grande dépense^ emménagea le mobilier de Zurich, mit un personnel domestique, prépara au second étage un appuHement spécial {>our Minna qui vint le rejoindre, et qui avec ses habitudes de stricte économie, fut surprise, gênée plus encore, du luxe d'une telle installation « Les concerts Salle Ventadour, en janvier et février 1860, coûtèrent de grosses sommes, absorbant^ et au delà, les disponibilités* Wagner y avait vu le moyen non seulement de se faire connaître *^ les fragments de ses œuvres furent bien accueillis, — mais de trouver les capitaux nécessaires à l'entreprise rêvée. Il s'agissait d'organiser, comme l'avait fait jadis M™' Schrceder-Devrient, une série de représentations en allemand avec une troupe allemande dans la salle Yentadour où l'on eût entendu Tarni-

I. Dimint cetU alUtade hhâilFéreiite ou hostile du public, Wagner ne désarma pas, son esprit combatif y puisa une nouvelle énergie. Au point de yue de son œuvre qui sait si le succès à Paris n^en aurait pas eo raitob ?

■■■fm^r

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hdusery Lohengrin et Tristan. On visait particulièrement le concours — déjà pressenti — d'un certain M. Lucy, trésorier général des Bouchesdu-Rhône. Mais le mécène espéré se contenta d'avancer les quelques mille francs qu'il fallut pour le troisième concert, renouvela la promesse d'une recommandation aux Tuileries, afin d'obtenir la salle de l'Opéra pour la réplique des concerts. En attendant, Wagner alla répéter ses auditions à Bruxelles (mars 1860), mais loin d'en retirer un bénéfice, il dut emprunter l'argent du retour. Cependant à Paris les affaires avaient pris en haut lieu une tournure favorable ; on démontra à Wagner qu'il y avait plus d'intérêt pour lui à faire représenter une de ses œuvres à l'Opéra qu'à y organiser un simple concert. Grâce à l'intervention presque diplomatique de l'ambassade d'Allemagne, de grands personnages, particulièrement de la princesse Metternich, très dévouée à la cause wagnérienne, on avait réussi à vaincre l'opposition de Fould, qu'on disait influencé par Meyerbeer et le clan meyerbeerien de la presse, et l'empereur donna l'ordre de représenter Tannhàuser. Le comte Bacciochi confirma la nouvelle à Wagner, tout en se montrant inquiet du sujet où il y avait — disait-on : — un pape, mais le compositeur le rassura, affirmant que Sa Sainteté ne paraissait pas en scène.

Il n'y avait donc plus qu'à s'entendre avec Royer,

le directeur, et à se mettre au travail, ce qui demanda une année entière. Mais une chose manquait à Wagner, les conseils ou même la collaboration de gens avisés, experts des choses du théâtre et des habitudes parisiennes, à laquelle ne pouvaient suppléer ni la bonne volonté des amis, ni l'enthousiasme des partisans assez nombreux que Wagner s'était créés dans le monde littéraire et artistique* ou dans les sphères officielles. La traduction du poème avait été confiée 'au hasard de relations improvisées, elle passa de main en main ; peu s'en fallut que le Tout-Paris librettiste ne revendiquât l'honneur ou le souci d'y avoir contribué, et que, commfe l'écrivait Liszt à Wagner, une guerre de traducteurs ne vînt s'ajouter à la guerre des chanteurs qui est le sujet de l'opéra. Il y eut d'abord un journaliste obscur, Guy de Charnal, adaptateur de la version française de Rienzi^ le ténor Roger qui, éloigné de la scène par son accident, cherchait à occuper ses loisirs, tous deux éliminés ainsi que Gasperini offrant toujours sa plume sans jamais rien écrire ; puis ce fut le chanteur allemand Lindau, déserteur de l'armée

I. Citons, entre autres noms, Gasperini, Villot, conservateur du Louvre, Champfleury, Baudelaire, Ghallemel-Lacour, Jules Janin, Foucher de Careil, Gustave Doré.

Parmi les musiciens, à Texception de Meyerbeer, Âuber, Gounod, Halëvy, Rossini même ne se montrèrent pas hostiles, mais Berlioz, d'abord bienveillant, fit bientôt preuve d*une grande animosité contre Wagner.

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prussienne, à qui fut adjoint, un poète de talent^ Edmond Roche; finalement l'archiviste de TOpéra, Charles Truinet, ditNuitter, fut chargé de refondre le travail collectif de ces messieurs et de le mettre au point. Lindau, évincé, fit plus tard un procès qui se termina par une légère indemnité stipulée à son profit.

L'interprétation fut réglée assez rapidement : M"«Sax (Elisabeth), M"^° Tedesco (Vénus), le baryton Morelli (Wolfram) et le ténor Niemann, désigné par Wagner (Tannhâuser). Mais de grosses difficultés s'élevèrent à propos du ballet, partie indispensable d'un grand opéra et que Wagner avait l'intention d'intercaler au premier tableau, remanié à cette occasion. Or les abonnés n'arrivant jamais au commencement du spectacle, pour ne pas les priver de ce qui les intéressait le plus, le ballet devait être placé au second acte, pendant le concours de chant où il eût produit un effet ridicule. Wagner le comprenait et maintenant son projet, opposa, malgré toutes les observations et des démarches même officielles, un refus dont il ne prévit pas les conséquences.

Durant l'été de 1860, pour la première fois depuis 1849, ^^ compositeur avait pu faire une excursion en Allemagne* dont Taccès lui était

I. Depuis longtemps, surtout depuis la mise en répétition de Lohengrin à Weimar, Wagner faisait faire des démarches très pressantes par Liszt ou d'autres amis pour sa rentrée en Aile-

permis « dans un but artistique », sauf toutefois en Saxe où Tamnistie ne lui fut accordée que deux ans ans plus tard sur sa demande et à l'instigation de sa femme qui espérait le voir se fixer à Dresde où elle habitait alors et avoir là Toccasion d'un rapprochement durable.

Les répétitions, engagées en septembre, furent interrompues bientôt par une maladie — (ièvre typhoïde? — de Wagner, logé alors rue d'Aumale, le pavillon de la rue Newton ayant été exproprié. A leur reprise elles manquèrent d'entrain. Vauthrot, le chef de chant, proposait des coupures que l'auteur n'admettait pas ; Dietz, le chef d'orchestre, dirigeait mal le travail instrumental*, ne prenait pas les mouvements exacts; Wagner se fâcha, réclama en vain le changement du chef d'orchestre ou la permission de conduire lui-même, et comme il menaçait de retirer l'œuvre, malgré les frais considérables qui avaient été déjà faits par TOpéra, il fut autorisé à multiplier à son gré les répétitions — il y en eut cent soixante-quatre, paraît-il

magne. Mais le jour si attendu où il remit le pied sur le sol de la patrie, il fut singulièrement déçu. Tout lui parut mesquin, petit, sans valeur; le langage qu'il entendit sembla grossier et stupide, écrit-il à Liszt — et il ajoute qu'il n'a point de patrie.

I. Il fut impossible de se procurer les douze cors de chasse qui à Dresde sonnaient si vigoureusement la chasse de la fin du premier acte. On les remplaça par des saxophones, et ce fut Bas luimême l'inventeur de a ces équivalents » qui dirigea la musique derrière la scène. Et, dit Wagner, « cet homme abominable ne réussît pas à les faire jouer juste ».

— qui fatiguèrent inutilement les interprètes et le personnel. C'est dans ces conditions qu'arriva enfin le jour de la première que Wagner ne songea nullement à préparer par une distribution intelligente des places, comme le faisait son collègue Meyerbeer. Ses meilleurs amis, les Ollivier, les Bûlow, ses partisans les plus chauds furent mal servis ou pas servis du tout. On sait comment les « Jockeys » réussirent à troubler les trois représentations qui eurent lieu les i3, i8et24marsi86i. Devant ces manifestations, devant cette obstruction imbécile, à laquelle certains journalistes — même de haut renom — vinrent s'associer sans discernement et sans gloire, Wagner crut devoir retirer sa partition, après avoir déclaré à la direction qu'il ne pouvait plus souffrir de voir les chanteurs malmenés, insultés à sa place par certains spectateurs. Roger, directeur de l'Opéra, voulait continuer, la salle ayant été louée pour huit représentations. Mais Wagner ne céda pas, il obtint qu'on lui rendît son ouvrage et refusa les combinaisons offertes par les deux autres théâtres lyriques pour la reprise éventuelle d'une œuvre qui malgré tout avait produit une profonde impression. Dans un cercle artistique dont Wagner faisait partie avec Auber, Gounod et d'autres ce notabilités parisiennes », l'auteur de Faust s'était écrié : Dieu me donne une pareille chute !... L'ouverture figura aux concerts Pasdeloup, différents morceaux furent

chantés dans des réunions, des soirées, notamment dans une grande matinée par M"' Viardot chez la comtesse de Lowenthal... Roger, alors à l'Opéra- Comique, dans une représentation à son bénéfice, fit jouer une partie du dernier acte de Tannhàuser\

Il fut enfin question d'un théâtre Wagner fondé par M. de Chabrol avec le concours du banquier Erlanger et pour la direction duquel on songea à Perrin, qui espérait depuis longtemps la succession de Roger. Perrin accepta en principe, mais ne put s'entendre avec le promoteur du projet. L'idée fut donc abandonnée et Wagner s'apprêta à quitter Paris. Son départ définitif n'eut lieu qu'en février 1862. Entre temps il était allé à Carlsruhe, puis à Vienne pour les études de Tristan^ il avait reçu, au retour, l'hospitalité de l'ambassade de Prusse, puis, après un nouveau voyage à Vienne, il avait logé en dernier lieu à l'hôtel Voltaire. C'est de cette époque que date la composition du poème des Maîtres Chanteurs ; quelques-unes des mélodies de la partition furent même composées à Paris.

Dès lors, jusqu'en 1864, l'existence de Wagner fut plus que jamais errante, désemparée : des déplacements continuels, des installations hâtives,

I. Dans une soirée aux Tuileries, l'Empereur, causant avec Liszt, fit remarquer justement que Tannhâuser n'eût pas dû être représenté à rOpéra. 1\ eût convenu bien davantage aux deux autres théâtres lyriques. Mais Torgueilleux compositeur avait visé l'Opéra.

occasionnant de grands frais ^ augmentés par le transport du mobilier, et qui lui déplaisaient dès qu'elles étaient achevées ; une pénurie absolue d'argent malgré de nombreux emprunts et les avances persistantes de l'éditeur Schott. Dans ces demeures improvisées la solitude lui apparaissait affreuse, le manque de soins féminins lui fit proposer — mais sans succès — à plusieurs de ses amies de venir diriger un intérieur où rien ne le retenait-. Et à le voir toujours hors du logis, en chemin de fer, sur les grandes routes, on pourrait se demander, on s'est demandé déjà sans doute comment cet éternel voyageur de la musique trouva le temps et le moyen d'en écrire, de mener à bien le travail de ses partitions. Sur les bords du Rhin, à Biberich choisi comme résidence, en février 1862, Minna, avertie par lui, vint procéder au partage du mobilier et partit au bout de huit jours. Wagner travailla peu, faisant de trop fréquentes absences. Il s'ennuyait profondément. Les heures agréables furent celles que lui procura

I. Installations de plus en plus luxueuses, mais d'un goût douteux. Ou connaît Thistoirc des yingt-K}uatre robes de chambre en soie commandées, avec beaucoup d'autres vêtements fourres ou ouatés, à une modiste de Vienne, Bertha Goldwag, en i863, quand Wagner se trouvait à Penzing.

1. Cette solitude ne fut pas aussi complète que le font croire les Mémoires, gardant sur ce sujet délicat une réserve très compréhensible. Rappelons seulement que les relations qu'il eut à cette époque avec l'actrice Frédérike Meyer lui attirèrent beaucoup d'ennuis, et qu'elles furent une des causes de l'ajournement de Tristan k Vienne, où on le répétait depuis un an.

la société des Schott, surtout la compagnie de Bulow qui resta assez longtemps et avec qui il excursionna. Depuis Tépoque où le jeune Hans de Bûlow avait fait à Zurich ses débuts artistiques sous la protection de Wagner, des. relations très cordiales s'étaient établies, qui avaient persisté • Lors de Taffaire Wesendonk, Hans était à l'Asile , avec sa jeune femme, la plus jeune des deux filles de Liszt, Gosima, qu'il venait d'épouser. On s^était rencontré maintes fois ensuite, à Paris ou ailleurs. Hans de Bûlow, comme Liszt, menait le bon combat pour Tœuvre du maître, et si celui-ci avait pour le jeune artiste une véritable amitié, l'entente était plus complète encore entre lui etM"'' de Bûlow. Il n'avait pas oublié l'adieu émouvant qu'elle lui avait adressé lorsqu'il quitta l'Asile en plein drame. Depuis ils se comprenaient sans rien dire; leur silence significatif cachait un secret que des paroles n'avaient pas besoin de révéler. La destinée qui les poussait l'un vers l'autre, allait aboutir à un roman qui, autant qu'un roman d'amour, était un roman de raison^ consacré par une union où Wagner trouva l'apaisement et une transformation complète de sa vie.

Pendant ces trois années, l'activité du maître s'employait principalement à l'organisation des concerts qu'il donna en Allemagne, en Russie et dans les pays austro-hongrois. Sa tournée en Russie (1862), qui fut un succès artistique et finan-

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cier, lui suggéra Tidée de revenir chaque année à Pétersbourg, de s'assurer ainsi un revenu régulier, dont une somme minima lui aurait été garantie à titre d'honoraires. Patronné par de hautes influences à la Cour impériale, le projet était en bonne voie, mais les événements de Pologne y firent obstacle; toute entreprise de ce genre devenait impossible dans la capitale de Russie, aussi bien que dans les autres villes de Tempire. Après son échec à Paris, Wagner avait tourné souvent ses regards vers .Vienne dont il espérait beaucpup et qui avait, comme nous Tavons dit, reçu sa visite à plusieurs reprises. Ainsi se décidait-il à quitter Biberich, où le rêve de construire « une maisonnette » avec le petit capital rapporté de Russie s'était évanoui en même temps que ce capital; en mai i863, il s'installait dans les environs de Vienne à Penzing. Mais Vienne ne tenait jamais ses promesses: les trois concerts donnés en décembre 1862 et janvier i863, les représentations projetées de Tristan ou d'autres œuvres, la place de directeur de rOpéra un instant entrevue, tout avait échoué lamentablement, alors que le flot sans cesse grossissant des dettes contractées à des usuriers viennois mettait en péril non seulement son mobilier, mais sa personne. Il fallait quitter au plus vite Vienne et Penzing. Wagner alla demander asile, comme jadis, à la Suisse, frappa inutilement à la porte des Wesendonk, trouva enfin chez M""* Wille,

à Mariafeld, une hospitalité que le retour de M. Wille abrégea. Il dut se remettre en route et se rendit dans le Wurtemberg. La situation du malheureux compositeur semblait absolument désespérée, alors que M. Pfistermeister, secrétaire particulier du nouveau roi de Bavière, courait à la recherche de Wagner, à Vienne, en Suisse, à Zurich, à Mariafeld, à Stuttgart, où il parvenait enfin à le rencontrer. Comme Rienzi, le tribun Wagner reçut le messager de sa majesté bavaroise, et partait le 4 lïiai 1864 avec lui pour Munich. L'entrevue fut très cordiale; le roi, ou plutôt Wagner fit au roi l'accueil le plus bienveillant; d'emblée l'entente s'affirma complète. « Il veut, écrivait le compositeur enthousiasmé à ses amis, que je reste toujours près de lui, que je travaille... que je fasse jouer mes œuvres... Il sait tout de moi et me comprend comme ma propre âme. »

En réalité ce bel adolescent, ce jeune homme d'à peine vingt ans, aux grands yeux rêveurs, ignorant et sans éducation artistique, n'était pas capable de comprendre le génie complexe du maître ; ce qui l'avait frappé, séduit dans Toeuvre, ce n'était pas la musique qui exaltait sa nervosité maladive et qu'il saisissait peu, ni la forme, qui, en tant que forme d'art, ne l'intéressait pas directement, c'était la reconstitution romanesque de la vie allemande au moyen âge, de la vie chevaleresque, affranchie des obligations et des vulgarités de

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l'heure présente, idéalisée, transportée à une époque légendaire, merveilleuse, dont le Lohengrin wagnérien était le noble représentant, le héros modèle. Revivre cette vie, dont il rétablissait le décor dans ses châteaux des Alpes bavaroises, telle était la chimère qu'il devait poursuivre et à laquelle il associait, assez bizarrement, une admiration profonde pour les traditions monarchiques de la France aux xvii^ et xviii* siècles. Des imitations de Versailles et de son luxe, plus exagéré encore, des copies médiocres empruntées aux styles français de cette époque, offraient avec la musique de Wagner et Timagerie que tiraient de SCS œuvres les continuateurs de M. de Schwind, un mélange des plus singuliers. Dans ces salles somptueusement et coûteuscment aménagées, Louis II pouvait se croire Lohengrin le chevalier au Cygne, ou encore Louis le Grand, le Roi Soleil, mais on n'y vit aucune Eisa, ni aucune Montespan, La présence d'une femme eût animé, embelli, justifié des demeures qui semblaient préparées pour de romanesques amours; elle eût peut-être apporté le salut à cette âme de désenchanté, désenchanté de la vie et de la passion sans en avoir senti les réelles blessures, désenchanté du pouvoir royal qu'il lui répugnait d'exercer dans sa capitale au séjour exécré, au milieu de courtisans dont son ironie habituelle découvrait la grossièreté ou la vilenie. Avec le théâtre qui lui donnait l'illusion

du décor, qu'il aimait pour lui seul et sans public, sa grande distraction consistait à faire de longues excursions la nuit en voiture, au hasard de sa fantaisie; dans la journée, à contempler avec son éternelle lorgnette les paysages d'une nature inviolée ; souvent il s'arrêtait dans les chaumières à causer avec les montagnards, ces simples qu'il adorait et qui, eux aussi, adoraient leur Roi et ne crurent jamais à sa folie. Ce pauvre chevalier d'un autre âge, retardataire obstiné, ne pouvait s'accorder avec l'Allemagne nouvelle, devenue par la suite un Empire victorieux. La défaite de la France, qu'il aimait véritablement, devait, plus tard, consommer sa propre défaite. Si Wagner, au dire des bourgeois de Munich, lui avait pris trop d'argent, la Prusse brutale et cynique trouva le moyen de lui prendre sa couronne. Les derniers jours de son règne, au mois de juin 1886, ont une certaine grandeur tragique, rappellent les scènes d'un opéra wagnérien : une série d'intrigues et de machinations tendant à démontrer la folie du roi, une première tentative d'enlèvement par un groupe de conspirateurs surgissant dans l'ombre, l'alarme jetée aux alentours du château, les guerriers assemblés devant le donjon, puis l'enlèvement réalisé cette fois par un certain D^ Gudden, aliéniste, émissaire de Munich et de Berlin, l'internement dans la résidence de Berg ; enfin la dernière promenade du roi, le soir au bord du lac où il est

suivi par son docteur, Louis se jetant dans l'eau pour gagner la rive opposée où une voiture l'attend, la lutte qui s'engage et au cours de laquelle le roi brise le crâne du docteur avec sa lorgnette, et les deux cadavres ramenés au château à la lueur des torches... Louis II devait périr de mort violente comme les héros de son illustre ami, mais sans avoir accompli aucun de leurs exploits.

Ainsi devait s'achever la destinée de ce prince désenchanté, de cet illuminé qui, vingt-deux ans auparavant, en i864, offrait son appui, mieux encore son amitié à l'artiste dont l'œuvre décrivait en termes magnifiques une partie de son rêve imprécis, Wagner avait compris — lui — qu'il disposait d'un merveilleux instrument pour le service de sa gloire et se déclara ce ardemment fondu en son noble roi dans une étroite union d aspirations communes et des visions hautaines * » .

A peine installé à Munich, Wagner se mit à l'œuvre, pensant avoir toute liberté, de par la faveur royale, d'accomplir son programme de réformes de la vie musicale, particulièrement du théâtre*. Il n'y parvint que partiellement. Le Con-

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