CONCLUSION
Depuis plus de trente ans la musique de Wagner a reçu en France la plus large hospitalité. La France a oublié rkomme qui Tavait dédaignée, méprisée toute sa vie et n'a considéré que Toeuvre. Cette œuvre, elle Ta accueillie sans arrière-pensée, avec la loyale franchise d'un peuple qui sait honorer et aimer les belles choses. Les neuvaines de Bayrevth avaient été la revanche de l'artiste méconnu ; Paris eut la sienne en mettant au répertoire habituel de son plus grand théâtre rœuvre entière du maître. Il n'appartient pas ici de déterminer laquelle des deux interprétations fut la plus remarquable, il suffit de constater leur signification différente. A Bayreuth, comme Wagner ne manqua jamais de le répéter, c'était l'avènement glorieux d'un art exclusivement allemand quecélébrait un culte aux rites spéciaux ; à Paris ce fut l'art tout court, celui dont l'homme poursuit l'idéal, qui appartient à tous et à qui la France a toujours donné sa consécration définitive. Le
public français — je ne parle pas des snobs, héritiers convertis des jockeys de 1861, — a admiré l'œuvre parce qu'elle est admirable. Si ce qui s'y trouve de purement allemand trahit l'origine et constitue souvent la partie la moins intéressante, une puissante individualité s'affirme avant tout, servie par un constant et laborieux effort.
Sa compréhension et son succès furent d'autant plus lents qu'elle semblait n'avoir aucune attache avec le passé, et que, malgré le qualificatif ingénieux qui lui fut donné, elle n'annonçait rien pour l'avenir. Devant elle se dressait son auteur, intransigeant, combatif, aux allures de conquérant et d'apôtre. Son orgueil, son égoïsme que révèlent les actes de sa vie publique- et privée lui servirent autant que sa ténacité, à vaincre les obstacles que le conquérant rencontrait sur son chemin, ou qui contrariaient la mission de l'apôtre.
Si on prend argument de certaines attitudes, de certaines paroles, on peut voir dans Wagner un précurseur du pangermanisme, un de ces premiers intellectuels portant haut la devise : l'Allemagne au-dessus de tout. Cependant celui qui écrivait à Liszt : « Si je suis vraiment Allemand, je porte certainement mon Allemagne en moi-même », celui qui trouvait sa patrie fort mesquine, fort misérable, était plutôt qu'un pangermaniste, un panwagnériste transformant en victoires personnelles
CONCLUSION aa5
les victoires allemandes. Wagner eut-il signé le cynique, Todieux manifeste des inteUectuels rédigé en 191 4 ? La chose est infiniment probable : rhomme eut dans sa vie plus d'une défaillance, mais son œuvre ne doit pas en être rendue solidaire.
Elle a en elle-même sa meilleure justification, elle se défend par ses propres moyens, mieux que par les commentaires de tout genre, biographiques ou autres, dont elle a été accablée; c'est par elle que Wagner doit et veut — il le demande luimême, — être jugé.
A-t-elleété créée pour servir d'illustration magnifique à un idéal qui fut tantôt politique, social, tantôt religieux, mystique, passionné? Mais Wagner a répété maintes fois qu'il n'était qu'un artiste et rien que cela ; ses idées sont au service de son art prodigieux, plus justement de l'Art conçu intégralement, apparaissant comme la condition suprême de toutes choses, fictions ou réalités. Le philosophe, le rhéteur, l'homme même disparait. Le champ où évolue la pensée d'un grand artiste ne dépasse-t-il pas celui où s'enferme sa médiocre existence, ne franchit-il pas les limites imposées par la vie réelle à l'individu ? Les belles œuvres vivent leur vie propre et accomplissent leur destin ; dégagées peu à peu des éléments périssables, elles se divinisent, selon l'heureuse expression de Mallarmé.
aa6 RICHAUD WAGNER
La musique de l'avenir est aujourd'hui la musique du passé, d'un passé qui tient une grande pliice dans l'histoire et où elle demeure une des plus étonnantes et des plus hardies manifestations (le l'art créateur.