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FROU-FROU WAGNER

Ce nom appartient bien à celui qui, en une des lettres citées, a dit aimer sentir sur lui le froufrou des étoffes ; car les missives à la fràulein Bertha ne sont point l'œuvre d'un feuilletonniste, d'un romancier ; elles existent véritablement. Seize ont été publiées par la Neue Freie Presse ; quarante-deux, encore inédites, se trouvent en possession de M. OEsterlein, directeur du Musée Wagner à Vienne.

L'excentricité maladive du compositeur est donc un fait acquis.

Au xviiie siècle, le costume arménien dont Jean-Jacques donne lui-même la description et dont la raison d'être se trouve dans la maladie même du philosophe ; au xixe siècle, les costumes et les ameublements singuliers de Richard Wagner, qui s'expliquent moins facilement.

A vrai dire, il ne sera point le seul excentrique de notre époque, un écrivain de race, Barbey d'Aurevilly, ayant quelque peu brillé dans ce genre auquel le sieur Péladan doit le plus clair de sa réputation. Qui ne se souvient, également, des cravates, des gilets, des pantalons, de toute la « breloquaillerie » par lesquels le nommé Timothée Trimm arrivait à attirer sur lui l'attention de ses contemporains complaisants.

Besoin d'originalité personnelle et extérieure, particulier à certaines classes d'individus, qui se comprend chez les charlatans, chez les êtres inférieurs exerçant des professions plus ou moins avouables, même encore chez les artistes habitués au clinquant de la scène, mais qu'on a quelque peine à admettre chez des esprits supérieurs.

Chez ces derniers, évidemment, c'est comme une révolte contre l'uniformité, contre la monochromie du costume et des habitations modernes, soit qu'ils rêvent encore — singulier atavisme — dentelles, galons, broderies, soit que leurs capacités intellectuelles ne puissent se développer que dans certaines conditions de luxe et de richesse, comme d'autres ont besoin, pour produire, des douces vapeurs de l'ivresse.

Wagner, pour en revenir au correspondant de la Fràulein Bertha, portait en lui les signes distinctifs de l'artiste de Cour, de l'homme entretenu par un souverain, ayant des fantaisies et des désirs de « Mignon ».

Toutefois, fantaisies et désirs disparaîtront ou, du moins, se modifieront lorsque la situation de l'homme se trouvera plus assise, lorsqu'il sera parvenu à son but, à moins que ce changement ne doive être attribué à l'influence féminine, jusqu'alors absente de sa vie intérieure, et qui, dès 1871, se manifesta d'une façon heureuse grâce au bon goût de Mmo Cosirna Wagner.

Certes, jusqu'à la fin, il aimera les gilets à grands ramages, les vêtements ouatés, matelassés, aux piqûres bien proéminentes, aux revers bien voyants — il est de ces choses, tel le goût, qui ne s'acquièrent point — mais ce ne seront plus les mièvres préoccupations d'autrefois, ni les chambres tendues d'étoffes claires sentant la petite maîtresse, ni les robes de chambre aux couleurs criardes.

Extravagant tant qu'il est nomade et cosmopolite, Wagner s'assagit peu à peu lorsque ses besoins de supériorité peuvent se donner libre cours. Désormais ses pensées sont autres. Au Wagner concertiste et cabotin qui a rêvé de s'emparer de l'Opéra français, comme son confrère en germanisme, Offenbach, s'est emparé de l'opéra- buffa , a succédé un Wagner sacré grand homme, s'étant taillé une royauté artistique chèrement conquise.

Alors, plus de lettres à kla Fràulein Berlha Goldung, plus de ces lettres, du reste peu intéressantes, ne roulant que sur des questions de coupe ou d'étoffes, qui produisent l'impression d'un éléphant se parant de chiffons et de fanfreluches, et qui ont grandement contribué à ridiculiser l'homme. Car, datée de Starnberg, de Munich, de Genève, de Lucerne, de Triebschen, toute cette correspondance va de 1863 à 1871.

En 1877, lorsque cette littérature de modes wagnériennes vit le jour et se répandit par tous les coins, grâce à la publicité de la Neue Freie Presse, ce fut donc comme l'exhumation du fameux cadavre devant lequel tant de gens ont dû capituler.

Wagner, lui, ne capitula pas.

LES PORTRAITS-CHARGE DE WAGNER. 103

S'il faut en croire la Deutsche Zeitung, c'est à lui tout d'abord, que les lettres furent proposées et, toujours d'après le même journal, il repoussa l'offre de vente qu'on lui faisait. Or s'il refusa, c'est parce que son admiration extrême pour tout ce qui sortait de son cerveau ne lui permit pas de juger les choses sainement.

Il ne vit point combien ridicule pourrait apparaître désormais le réformateur du drame musical, pris en flagrant délit de préoccupations indignes, mesurant et coupant des étoffes ainsi qu'une vulgaire couturière.

Qu'il n'ait rien fait pour empêcher la publication des lettres à la Fraulein Bertha, cela ne me surprend nullement! Ne s'est-il pas empressé de joindre Une Capitulation à ses œuvres complètes, alors que rien ne le forçait à publier cette mauvaise plaisanterie. Du reste, n'ayant qu'une seule crainte, celle de priver le public d'une parcelle quelconque de son œuvre.

Si bien que la postérité verra Wagner jusque dans ses verrues affichées par lui, grâce à un manque complet de sens moral, comme elle voit Rousseau dans ses faiblesses publiquement confessées pour servir d'éternel exemple au genre humain.

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