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Scène de la mythologie moderne. — Divinisation de Wagner à Bayreuth

Sur le devant passent les souverains dégommés par la nouvelle Divinité et malades d'harmonie, les souverains ayant en main leur coupon de membres fondateurs du théâtre de Bayreuth. Sur les papiers que tiennent les deux aigles aux côtés du trône de Wagner- Wotan, on lit : « E. von Hagen » (esthéticien wagnériste dont il a été question plus haut), et : « Il n'y a qu'un Dieu! signé Porgès. » (Henri Porgès, wagnériste convaincu, kapellmeister à Munich, auteur d'études sur les représentations de Bayreuth.)

{Ulk, de Berlin, vers 1876.)

Richard Wagner par Grand-Carteret.

nales ; attaques, je l'ai dit, toujours semblables vis-àvis des novateurs.

Mieux vaut entrer dans l'analyse caricaturale des faits biographiques.

Ici l'image est essentiellement germanique, allemande ou autrichienne, et s'il faut en croire Wagner et les waguéristes, elle a été inspirée, à Munich par les ultramontains, à Vienne par les israélites. Gela semble assez naturel étant donné les raisons indiquées plus haut, mais il ne faudrait pourtant pas ne voir dans les amusantes vignettes ici reproduites que ces deux provenances. Le Wagner de Munich n'a pas eu seulement contre lui les catholiques bavarois ; craignant tout d'un jeune souverain aux allures déjà singulières, il a eu contre lui les patriotes qui, pressentant les événements, eussent voulu voir chez le noble descendant des Wittelsbach plus de virilité, plus de hauteur de vue. La musique n'est-elle pas, souvent, un énervant, un dissolvant, l'art des décadences comme la phraséologie des rhéteurs? Et si Ton se place au point de vues plus étroit, plus restreint, des égoïsmes humains, l'on trouvera que Wagner s'était également aliéné les littérateurs et les artistes, jusqu'alors — ces derniers surtout — seuls maîtres à la Cour et dans Munich.

Quoiqu'il en soit, amusantes sont les petites vignettes du Punsch bavarois qui montrent si bien et Finfatuation de l'homme et la facilité avec laquelle il attirait et engloutissait les trésors du pays. Wagner eut la partie belle ; malheureusement, le moment était mal choisi pour demander aux budgets, chargés de lourdes contributions de guerre, les sommes nécessaires à un Conservatoire

national, à un art national, et voilà pourquoi , tout naturellement, la satire crayonnée s'exerça contre lui.

Après 1870, combien changés sont les événements ! Wagner n'est plus le protégé du roi de Bavière, le compositeur jusque-là incompris des siens, sans cesse obligé de venir défendre, par les armes littéraires, sa théorie du drame musical ; Wagner est devenu l'incarnation d'une des formes de la pensée allemande. Suivant l'expression d'un de ses biographes, H. Meister, il a centralisé la musique comme l'empereur Guillaume a centralisé la patrie. «Wagner, » ajoute cet écrivain, « apparut comme le prophète du génie musical allemand ; il annonça et salua l'aurore du nouvel Empire, il prêcha l'alliance du pouvoir divin et de la puissance populaire , du césarisme et du socialisme , de la démocratie et de la royauté. Il déroula aux yeux du jeune roi enthousiasmé (il s'agit de Louis II) l'image d'un peuple éminemment poétique et musical, chez lequel ces deux agents, le capital et le travail, seraient mis au service de la musique et de la justice. Déjà il voyait le génie allemand réunir dans un splendide théâtre tous les peuples du Rhin jusqu'à l'équateur, et les dieux de la mythologie germanicoscandinave s'emparer de l'empire des âmes. »

Esprit de mysticisme et de rêverie littéraire traduisant^ on ne peut mieux, le mysticisme de son œuvre musicale.

Donc, le théâtre national est fondé, ce théâtre aux côtés duquel toutes les scènes allemandes ne sont plus que bicoques sans importance ; Wagner est parvenu au faîte de la puissance ; après les victoires de l'artillerie Krupp, le triomphe de la musique Krupp. Le

Richard Wagner in Himmel. — Richard Wagner au Ciel.

Ricliard Wagner zu den Engeln. — Meine iieben Engeln ! Der Empfang ist recht hûbsch, aber ohne Pauken und Trompeten werden Sie nie eine Wirkung erzielen !

Wagner s'adressant [aux anges. — Mes chers petits anges ! la réception est tout à fait charmante, mais sans timbales et sans trompettes jamais vous n'obtiendrez une exécution.

(Kikerikt, 18 février 1883,)

Riehard Wagner, par Grand-Carteret-

théâtre est inauguré solennellement comme l'Empire, et Bayreuth revoit dans le dernier quart du siècle le parterre de rois qui, dans le premier quart de ce même siècle, avait immortalisé Erfurt, autrefois l'art français répondant à l'abaissement de la patrie allemande , aujourd'hui l'art de l'avenir sanctifié par un nouvel empire germanique.

Oui, mais une pareille toute-puissance ne s'obtient pas sans blesser des intérêts acquis et des formules esthétiques antérieures. D'où une partie des caricatures lancées de 1876 à 1883 contre Wagner bonze et pontife de la nouvelle religion.

Que nombre de feuilles caricaturales viennoises soient aux mains des israélites, je ne fais nulle difficulté de le reconnaître ; que ces feuilles aient publié sur l'auteur de Lohengrin des images pleines de sel, on pourra le constater facilement soi-même, mais on verra aussi que quantité d'autres sentiments se sont fait jour dans ces attaques. Wagner tout-puissant, Wagner souverain de Bayreuth, Wagner devenu le Bismarck de l'art a quelque peu agacé les Allemands. Frédéric Nietzsche, l'auteur d'un livre dithyrambique et incommensurable sur le musicien-réformateur (1), l'a dit lui-même : « Les Allemands s'en donnèrent à cœur joie d'écrire et de jaser sur un ton esthétique ; on se mit à mesurer, à tâter les œuvres et la personne de l'artiste avec ce

(1) Friedrich-Wilhelm Nietzsche, professeur de philologie classique à Bàle, mort en cette ville eu août 1879, à peine âgé de 34 ans, auteur d'une série d études (dont quelques-unes fort remarquables) publiées sous le titre générique de : Vnzeitgemusse Betrachtungen. L'étude sur « Richard Wagner à Bayreuth » a été traduite en 1877, en un français absolument illisible par Mme Marie Baumgartner.

Richard Wagner's Erden. Schicksalk.

Les aventures terrestres de Richard Wagner.

Die Kritik begleitete,ihn sein ganzes Leben hindurch als Furie.

Toute sa vie, la critique le poursuivit d'un bout à l'autre comme une Furie.

Jetz geht Sie abcr « bei der Leich » als Trauerpferd mit.

Maintenant, aux funérailles, elle tient l'office d'un cheval de deuil (cheval de bataille)

{Kikcriki, 22 février 1883.)

Richard Wagner, par Gra^d-Carteret.

manque de discrétion, de délicatesse, qui distingue le savant aussi bien que le journaliste allemand. Wagner essaya par des écrits de faciliter la compréhension de son œuvre ; ils ne produisirent qu'une nouvelle confusion et de nouveaux murmures; on s'écria : c'est un théoricien qui veut transformer l'art avec des idées subtiles, qu'il soit lapidé ! »

La caricature ne le lapida point, elle se contenta de faire ressortir les ridicules, les exagérations, les gonflements orgueilleux de l'homme qui se posait en Dieu, en dogme vivant, en juge suprême des choses de l'art et de la musique, qui transformait son école musicale en une sorte de pontificat^ qui officiait dans son templemodèle de Bayreuth, dans son Festspielhaus , comme un prêtre dans son église.

Mais Wagner, il faut le dire bien haut, et ceci est à son honneur, a vengé l'Allemagne de l'accusation de barbarie si souvent lancée contre elle à la suite de la guerre de 1870. En donnant un caractère grandiose et national aux fêtes d'inauguration de son théâtre, en recevant, lui, personnage non hoffœliig, les souverains du pays, il a effacé les brutales victoires dues au progrès dans l'art de tuer, il a donné la parole à l'art véritable restant immortel, il a montré la nation sous son autre face, toujours apte, malgré son féodalisme militaire, à s'intéresser aux choses de l'esprit. Ceci nous ne l'avons point vu, et, cependant, c'est nous autres Français qui devions le comprendre.

Et maintenant, déroulez-vous, amusantes images, comiques plus que cruelles, donnant si bien les notes distinctes de l'esprit germanique; ici, symboliques, faisant

asseoir Wagner sur le trône de ce Dieu Wotan qui, souvent aussi, incarnera certain personnage politique, jadis tout-puissant (1); là, s'amusant à annoter au jour le jour les actualités wagnériennes.

Il n'y a qu'un Dieu : Wagner; devant lui toutes les royautés s'inclinent, toutes les gloires s'effacent; qu'il reste chez lui ou qu'il voyage, c'est en souverain qu'on le traite et qu'on le reçoit. Devant ses titres les fonds d'état pâlissent : partout on ne rencontre que porteurs de coupons wagnériens, et souscripteurs au théâtremodèle. Que n'a-t-il pas trouvé, du reste, lui, le divin Atlas, aux culottes de dentelle, digne pendant dans la musique de l'Atlas de la politique, lui le plus grand phénomène graêlique (2) des temps présents, lui le restituteur des trompettes géantes, l'inventeur par excellence des mélodies coupées, le chef des applaudissements parsifalesques (3) le tambour du régiment de Bayreuth battant la caisse sur les membranes du tympan, lui le médium des bruits les plus intenses, lui qui fut l'effroi des oreilles de notre génération et qui restera Tarchetcyclope !

Epithètes satiriques que les journaux viennois se plairont à lui donner, tout en nous initiant aux détails du rite wagnérien dont les grands prêtres furent Liszt et

(1) Plusieurs caricatures dans les journaux berlinois, vers 1876, représentent le prince de Bismarck en Wotan.

(2) Allusion au Saint-Graal, la coupe, qui, suivant la légende, contenait le vin bu par le Christ à la dernière Cène. Or, Amfortas dans Parsifal est un chevalier commis à la garde du Saint-Graal. Du reste, au nombre des associations wagnériennes figure un Ordre du Saint-Graal, fondé à Munich en 1877.

(3) On trouvera au chapitre « Caricatures allemandes sur les opéras de Wagner » l'explication des applaudissements auxquels il est fait allusion ici.

de Bùlow, avec Mmc Gosimapour officiant propagandiste in partibus infidelium, avec MMmes de Metternich et de Schleinitz comme ambassadrices, femmes d'ambassadeurs doublement qualifiées pour une telle mission ; trois femmes amenant trois fois à Wagner l'appui de têtes couronnées : Mme de Metternich, Napoléon III; Mme de Bùlow, Louis II ; Mmc de Schleinitz (1), l'empereur Guillaume.

Le rite wagnérien ne possède pas seulement ses grands prêtres; il a aussi sa liturgie.

En 1876, alors que Bayreuth battait son plein, La Bombe publiait pour les non initiés le formulaire de la prière du soir à l'usage de tout bon disciple.

Donc, prions, mes frères en sainte harmonie :

Notre Wagner qui es au Walhalla, que ton nom soit sanctifié dans le Tagblatt (2), fais-nous parvenir ta louange par la « Correspondance » de Porgès, que ta volonté s'accomplisse sur les planches et dans la salle, donne-nous notre représentation quotidienne, et pardonne-nous d'avoir crié « Hurrah » à l'Empereur allemand (3), comme nous pardonnons à la ville de Bayreuth de nous avoir reçus et logés d'une façon si misérable (4). Et ne nous fais pas subir de nouvelles épreuves par la préparation

(1) Maria von Buch, née en 1842, avait épousé en 1865 le comte de Schleinitz, membre de la Chambre des Seigneurs de Prusse, plus tard ministre d'État et de la Maison de l'Empereur. M. de Schleinitz est mort en février 1885 et le 16 juin 1886 sa veuve se remariait avec le comte de Wolkenstein-Trostburg, ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg.

(2) Wiener Tagblatt, grand journal quotidien de Vienne, dans lequel V. -K. Schembera a publié nombre de curieux articles sur Wagner.

(3) Voir plus loin ce qui a trait aux rapports de Wagner avec l'empereur d'Allemagne.

(4) Allusion aux plaintes que certains journalistes allemands peu favorables au wagnérisme émirent, alors, contre le comité de réception de Bayreuth.

d'une troisième série de Festspîele, mais délivre-nous de toutes nos charges habituelles. Amen !

Et puisque grâce aux humoristes viennois nous pouvons ainsi passer du grave au plaisant, finissons par une chanson sans rime adaptée au fameux Gaudeamus igitur des étudiants allemands :

Gaudeamus igitur

Wagnéristes dum sumus,

Post jucundam forge de Siegfried (1)

Post famosum Crépuscule des Dieux

Nos habebit humus.

C'est pourquoi vive Richard Wagner,

Vive aussi Monsieur Porgès !

Vivat membrum quodlibet

Qui avec Wagner aveuglément marche

Semper sine souci.

Vivat Wahnfried à Bayreuth

Et qui se trouve in illo.

Vivat les sociétés dites Patronatsverein,

Vivat Joseph Rubinstein

Atque Hans von Bulow !

(1) Il y a dans Siegfried toute une scène, et fort belle, dite de la forge, qu a donné naissance au chant du Glaive. Le jeune Siegfried reforge l'épée des Dieux, Nothung, ainsi nommée comme étant celle qu'on trouvera dans les moments difficiles. Tandis que le soufflet active le feu, que l'acier rougit, que le marteau frappe faisant jaillir des fusées d'étincelles, Siegfried (ce rôle, fort difficile, était rempli à l'origine par un jeune étudiant hongrois âgé de dixneuf ans, Gassi-Glatz), chante le très caractéristique chant dont voici quelques strophes :

«Nothung! Nothung ! enviable épée ! Pourquoi t'es-tu brisée jadis? Hoho, hohei ! souffle, soufflet, souffle la flamme !

« Un arbre croissait au fond du bois ; je l'ai abattu pour en faire du charbon. Hoho ! hohei ! souffle, soufflet, souffle la flamme !

« Le charbon brûle vaillamment; il brûlo avec une flamme brillante, il jette des étincelles. Hohei, hoho ! voici que le fer a fondu... Hoho, hohei ! souffle, soufflet, souffle la flamme. »

Par la plume, comme par le crayon, l'esprit satirique allemand n'a donc pas plus ménagé la majesté de son Dieu musical que nous n'avons respecté la majesté de notre immortel poète, Victor Hugo.

Or, dans Wagner, il y a plus d' « hugolien » qu'on ne paraît le croire; je parle au point de vue du caractère personnel, des tendances, des idées émises et de l'attitude prise.

Et puis surtout, c'est le « Moi », le « Moi » personnel et vivant, sans lequel, du reste, rien ne se fait de réellement grand, d'humainement vrai.

Genugthuung! — Contentement de soi.

(Punsch,de Munich, 30 avril 186o.)

Caricature publiée à propos du portrait de "Wagner par Friedrich Pecht, exposé au Salon de Munich en 1865.

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