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(i) Cette lettre est datée de Sorrente (Italie) où Wagner fit un assez long séjour. En 1880, puis en 1883 il retourna à nouveau dans la péninsule italique, et résida a Naples à la Villa Angri, puis à Venise ait Palazzo Vendremin. C'est dans cette dernière demeure qu'il devait mourir en février 1883.
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La lettre que nous reproduisons ici, en fac-similé, a été quelque peu réduite pour pouvoir entrer dans la justification de ce volume. Les lignes ne mesurent que 10 centimètres de largeur au lieu de 13 comme dans l'original. C'est la première fois qu'un autographe allemand du grand compositeur se trouve reproduit en France, les autographes publiés de 1861 à 1869, époque où pa-
LE CARACTÈRE DE WAGNER
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rurent petites brochures et articles biographiques sur Wagner, étant toujours empruntés à des lettres écrites en français. L'on n'ignore pas, en effet, qu'à une certaine époque Wagner écrivait notre langue assez couramment. L'original, de format in-4°, compose d'une page et demie, est écrit sur papier ordinaire, du « Bath » comme les Allemands en emploient fort souvent encore aujourd'hui.
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Les autographes de Wagner, assez répandus en Allemagne, ont même servi de réclame à des facteurs de pianos. J'ai eu sous les yeux le prospectus distribué par une maison allemande et anglaise, reproduisant en fac-similé la recommandation du maître pour les instruments de la maison.
Voir pour la correspondance de Wagner, le très consciencieux et très pré-
LE CARACTÈRE DE WAGNER
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cieux travail de M. Emerich Kastner, BWe/fe Richard Wagners (1830-1883), qui donne, chronologiquement, avec adresse, date, source, la mention de 413 lettres du compositeur.
L'auteur possède, du reste, une très riche collection d'autographes wagnériens. Voir également le catalogue du Musée Richard Wagner dressé
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avec un soin tout particulier par M.' CEsterlein et comprenant quantité de lettres inédites du Maître. »
LE CARACTÈRE DE WAGNER
Détourner les Allemands de l'imitation de la France, émanciper leur théâtre des pièces et des ballets parisiens, tel fut donc Je désir et le but de Wagner. Y parvint-il? On a lieu d'en douter quand on lit au travers de ses lignes. On acquiert la certitude de son insuccès quand on étudie la question sur les lieux mêmes, quand on pénètre plus avant dans le domaine musical et dramatique d'outre-Rhin.
Certes, on trouvera du Wagner dans tout Allemand parce que l'auteur du Lohengrin s'est, au plus haut degré, approprié les conceptions nationales, parce que les personnages qu'il a mis à la scène sont taillés en pleine forêt germanique. Vous pourrez donc rencontrer partout, de Munich à Berlin, des Isolde appelant le bien-aimé avec le geste de l'amante de Tristan, des jeunes gens à la figure inspirée et recueillie prenant des expressions à la Parsifal, des groupes de jeunes mariés, la main dans la main, le regard dans le regard, jouant paisiblement en public le rôle des personnages du drame wagnérien.
Simple ressemblance extérieure , pure enveloppe physique, parce que ce sont les types allemands qui se sont incarnés dans l'œuvre de Wagner et non Wagner qui a déteint sur ses compatriotes. Chose étrange, en effet, après des années de luttes, dans son pays aussi bien qu'à l'étranger, le compositeur inspiré, porté au pinacle, fêté comme rénovateur, considéré à l'égal d'un souverain, disparaît sans laisser d'imitateurs, sans avoir fait école; ce qu'il lègue aux siens, c'est un théâtre exploité par sa femme et qui, les premières dépenses couvertes, passe déjà à l'état d'affaire financière de
premier ordre, très capable de tomber, quelque jour, o ironie du sort, entre les mains d'un de ces Israélites maudits par le Maître.
Ce n'est ni un mouvement classique ni un mouvement romantique comme ceux qui ont pu se voir précédemment,, en Allemagne ou en France; c'est le néant, l'enterrement de la « musique de l'avenir », en tant que force productrice. Tout ce bruit aboutit à ceci : l'exploitation commerciale, la mise en régie des œuvres d'un compositeur de génie.
C'est que l'Allemand dont j'ai, précédemment déjà, dans plusieurs de mes ouvrages, tenté d'esquisser la physionomie, est un être double et foncièrement éclectique. Tout en admirant son Wagner, il ne cesse pas de s'intéresser aux œuvres musicales d'un esprit entièrement différent. En musique comme en littérature, il n'entend pas se confiner; il veut le pour et le contre des choses. Wagner lui plaisait comme répondant à son penchant pour la méditation sombre et solitaire, comme représentant ce besoin de vie intérieure qui lui est si particulier, et Wagner l'a surtout empoigné comme traduisant à un certain moment, l'on peut même dire au moment psychologique, ses aspirations vers un idéal national complet, social, politique, religieux, esthétique.
Wagner et le théâtre de Bayreuth, c'était l'homme et la chose du nouvel Empire germanique : le Nord avait apporté les vertus guerrières, le Midi donnait l'impulsion artistique. La musique de l'avenir couronnait l'Empire de l'avenir.
Mais ceci une fois admis, l'Allemand qui a fait de
LE CARACTÈRE DE WAGNER. 33
Bayreuth l'Italie des amoureux, qui va au pays de l'Or du Rhin en pèlerinage artistique comme d'autres vont à Rome en pèlerinage religieux; l'Allemand, toujours à la recherche de sensations différentes, est « retourné
Wagner débarquant à Paris, et colportant son Tannhàuser.
(Croquis inédit de J. Blass.)
à son vice », suivant le reproche que lui adressait Wagner, en ses moments de découragement.
Or, son vice, c'est d'entendre, avec un égal plaisir, d'applaudir avec une égale bonne foi, Meyerbeer ou Verdi, Massenet ou Gounod; c'est de s'amuser aux opérettes de Millœcker, de Strauss, de Suppé, les opérettes aux motifs populaires, aux valses entraînantes, au bruyant accompagnement de trompettes, tout comme il
vient s'abîmer, se « régénérer » au milieu des accords interminables de la Tétralogie.
Ces engouements, ces essais d'émancipation, tous les peuples les subissent, mais la plupart sont trop mélangés, trop fortement imprégnés de mœurs internationales pour, par cela même, rejeter d'emblée ce qui est contraire à l'idéal entrevu, et je me demande si la puissance, si la force de Wagner n'est pas née, surtout, de la guerre qui lui fut faite au dehors, de l'échec qu'il subit à Paris.
On s'était acharné contre lui dans la capitale des Welsches; c'est donc qu'il était bien du terroir, qu'il avait une conception, un idéal purement germaniques. Un écrivain bavarois, connu par son antipathie pour la musique wagnérienne, est venu me confirmer dans ce sentiment.
« Paris ne repousse pas sans raison une œuvre qui a son caractère », m'écrivait-il dernièrement. « Les succès du Tannhàuser en Allemagne, sont la suite de l'insuccès de 1861 à TOpéra. C'est vous qui, par vos sifflets, avez fait Wagner, tout comme c'est l'Empire allemand de 1870 qui a fait Bayreuth. » On voit que je ne suis point seul à penser de la sorte.
Mais à tout prendre, je préfère encore le « déroulédisme musical » au « wagnérisme politique ». Il est permis de concevoir un art sorti des entrailles du pays, ce doit même être l'idéal partout cherché. Tandis que vouloir s'opposer à la représentation d'un chef-d'œuvre sous prétexte de patriotisme, de dignité nationale, c'est folie, pure folie, c'est faire acte d'hystérie politique, suivant l'expression d'un magistrat wagnérophile.
LE CARACTÈRE DE WAGNER
Repoussée par Paris, la musique wagnérienne devint un instrument de propagande germanique : acceptée, applaudie par Paris, elle quitte son caractère d'âpreté, d'hostilité ouverte, pour rentrer dans le pur domaine de l'art. Et désormais, nous pourrons entendre des opéras allemands comme nous entendîmes, jadis, des opéras italiens, jusqu'au jour, malheureusement encore éloigné, où il nous sera permis d'écouter à l'état habituel, dans leur langue mère, les chefs-d'œuvre de l'étranger.
Le Dieu de la Double-Croche.
(Croquis inédit de J. Blass.)
PORTRAIT GRAPHOLOGIQUE
DE WAGNER
Wagner considéré comme un excentrique par des magistrats et des médecins allemands. — L'écriture et les signatures de Wagner. — Indications fournies parla graphologie. — Opiniâtreté, orgueil, amour du moi, tendance à l'avarice.
« Wagner est un excentrique, Wagner est un malade; il porte en lui le germe morbide de l'excitation cérébralo-musicale », ainsi s'exprimait il y a quelques années un aliéniste allemand. Et les tribunaux de la capitale prussienne ne semblent pas avoir été plus tendres pour le grand musicien, lorsque son nom se trouva incidemment mêlé au procès du comte d'Arnim. L'ex-ambassadeur d'Allemagne à Paris ayant dit dans une de ses brochures : «M. de Bismarck est, après Wagner, le plus illustre des contemporains », le tribunal introduisit dans le jugement du retentissant procès un considérant ainsi libellé : « Attendu que Richard Wagner est généralement regardé comme un excentrique, atteint de la manie des grandeurs, on ne saurait, sans faire injure au chancelier, le comparer à ce compositeur monomane et condamne, etc. ».
En rappelant ces jugements, ces appréciations, je
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ne songe nullement à prendre fait et cause pour l'aliéniste et pour les magistrats; car j'appelle de tous mes vœux l'époque sage, réformatrice, humainement éclairée, où l'esprit juridique, imbu de principes nouveaux, regardera les Bismarck comme des monstres, comme des criminels envers la société et repoussera toute comparaison entre eux et les innocents initiateurs des réformes artistiques, littéraires ou musicales. Ce que je tenais à montrer, c'est l'idée qu'on se faisait de Wagner, en Allemagne, dans certaines atmosphères spéciales.
Et maintenant, demandons à la graphologie son passeport physique.
Depuis quelques années, on a beaucoup étudié les grands hommes par l'écriture, il s'est même établi des « tireurs de portraits graphologiques », nouveaux astrologues lisant au travers des jambages et des formes données aux lettres, comme d'autres lisaient jadis par les astres ou par la chiromancie. Donc, puisque graphologie il y a, « graphologicons » sur Wagner, laissons de côté l'homme, ses actes, ses œuvres, et guidons-nous à l'aide des documents originaux ici reproduits, c'està-dire la lettre à Gabriel Monod, ses diverses signatures, son autographe musical. Sine ira et cum studio.
Premier document (1). — Fin de lettre écrite après Tannhâuser et Lohengrin, en décembre 1854. Ce qui surprend, tout d'abord, c'est le soin, la propreté calligraphique de l'écrivain : très certainement ces lignes ont
(1) J'emprunte ces documents à une très intéressante étude publiée par le Schoi'ers Familienblatt. Du reste, depuis la mort de Wagner, quantités d'autographes du maître ont paru dans les journaux allemands.
été écrites à l'aide d'un transparent. La caractéristique principale de cette paisible écriture est un besoin d'élégance, un certain sens de la forme visible surtout dans les majuscules, et une certaine sensualité indiquée par
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Fin de lettre du 2 décembre 1834.
« Avec la prière de présenter mes plus respectueux hommages à M. le Directeur Stôger, je reste avec véritable estime et dévouement
« Votre Richard Wagner. »
* On n'ignore pas que les Allemands sont, quant aux formules de politesse, restés bien plus formalistes que nous.
le gras des lettres. Celles-ci sont très légèrement inclinées — l'âme est quelque peu livrée à des mouvements passionnels — çà et là, seulement, [le E de Ergebenheit, le R de Richard], une lettre se couche d'une manière plus décidée. Le point après la signature, indique une nature s'observant et ne marchant qu'avec réserve. Non seulement ce point diminuera, mais il disparaîtra
PORTRAIT GRAPHOLOGIQUE DE WAGNER
lorsque Wagner sera parvenu à la célébrité. Peu de traits, peu de jambages inutiles, ce qui est l'indice d'un esprit sérieux. Seule l'M du commencement pourrait venir contredire cette assertion; c'est la lettre des personnes facilement joviales ou aimant à railler, mais il ne faut point s'en étonner étant donné le caractère double de l'Allemand. Quant à l'S du mot Stôger elle est tout à fait particulière, car elle indique un esprit calculateur, une prédisposition à compter, même une tendance à l'avarice.
Deuxième document. — Quatorze ans après : signa-
signature de Wagner en 1868.
* C'est la signature qui se trouve au bas de plusieurs des portraits publiés avant 1870.
ture datant de 1868, à Munich, première période de succès. L'originalité du personnage qui se manifestait, jadis, dans une certaine contorsion des majuscules est parvenue ici, avec l'R, à un degré tel qu'on se demande, de prime abord, si c'est Œichard ou Okichard qu'il faut lire. En présence d'une majuscule aussi informe, aussi volontairement contorsionnée, le graphologue, comme les bons Munichois de l'époque, est forcé de constater que Wagner commence à être atteint d'une effroyable et singulière originalité. C'est, sans doute,
de cette façon qu'il signait la fameuse lettre, également datée de Munich, dans laquelle se trouve cette affirmation digne d'un illuminé : « L'année de la première représentation du Tannliauser, une reine me révéla le génie de ma vie. Il m'a été envoyé du ciel : c'est par lui que j'existe et que je me connais. » C'était un peu dépasser les bornes de la plaisanterie humaine ; aussi quelques années plus tard, en 1872 et en 1873, deux médecins spécialistes de Munich, le Dr Th. Puschmann et le Dr Fr. Hermann, se demandèrent si l'auteur de la fameuse lettre R était ou non un esprit malade. En tout cas, ceci est certain, le croisement, l'entrelacement du paraphe, la liaison des cinq dernières lettres, tout en cette signature indique l'orgueil et l'admiration du moi portés au plus haut degré.
Troisième document. — Signature datant de 1876. Bayreuth est. par lui, devenu à nouveau célèbre : princes, rois, empereur, ont été ses hôtes. L'orgueilleuse ampleur de son R est restée ; sa propre admiration n'a fait que croître et embellir, l'R montant au moins trois fois sur Ja tête de Vh. L'écriture, elle aussi, prend de plus en plus là direction ascendante ; les treize lettres de son nom et la griffe ne sont réunies ensemble que par deux traits séparés. La hauteur très variable de ses lettres saute aux yeux. Et d'autre part, il ne les forme plus comme précédemment, il leur donne une allure particulière : il entreprend tant de choses qu'on peut se demander s'il ne va pas encore chercher à « réformer l'écriture courante ».
Les derniers autographes seront d'une écriture plus fine, plus déliée : il a désormais des visées plus hautes que
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les jouissances purement sensuelles, son immense érudition a développé en lui une nouvelle sorte de nervosité.
Signature de Wagner datant de 1876.
Ce que l'on peut dire, en matière de conclusion, c'est que si Wagner a eu des idées nouvelles, il a dû la possession de ces idées non à son esprit, essentiellement pratique, mais bien à son sens de la forme, à sa fantaisie, à sa grande originalité, à sa grande puissance d'assimilation; toutes qualités que révèlent certaines de ses lettres. Celles-ci indiquent, d'autre part, une certaine grandeur d'âme (point d'enjolivements recourbés à la fin des capitales et des mots) et une réelle bonté (rondeur dans la forme générale des lettres), tandis que les crochets sont un signe non équivoque d'opiniâtreté : tout, du reste, en son écriture montre le lutteur. Certaines lettres comme TM du premier autographe dénotent une propension naturelle à la gaieté, à l'enjouement; et, en effet, comme tous les sérieux, il fut un joyeux, un caustique.
Enfin, dernier point déjà effleuré, Wagner, tout le confirme, a dû engloutir des capitaux considérables, point par esprit de dissipation, mais pour la satisfaction de ses besoins intellectuels ou physiques. 11 emploie
peu de papier pour ses lettres, et le point qui se trouve généralement au bas de ses F indique l'amour de l'argent. C'est bien l'homme criant à son éditeur, à une répétition de Parsifal, que la grosse somme donnée pour Tachât de la partition n'était véritablement pas trop forte. Or, bien certainement, quelqu'un qui ne tiendrait point à l'argent d'une façon toute particulière ne se serait jamais permis, en plein théâtre, apostrophe pareille.
Wagner se recueillant.
(Croquis inédit de J- Blass.