LOHENGRIN A PARIS
Quoique l'historique des représentations ou plutôt des essais de représentation de Loliengrin à Paris ait été déjà fait souvent, il importe de rappeler ici les principales phases par lesquelles a passé cette œuvre avant de voir la rampe de l'Opéra-,
En 1881, essai de représentations par M. Angelo Neumann, directeur de l'Opéra de Leipzig (1), qui avait loué, à cet effet, le théâtre des Nations avec l'intention, paraît-il, de faire jouer Lohengrin en allemand. D'où cris et protestations dans la presse, accusations de toutes sortes, sottement ridicules, et qui allèrent jusqu'à la publication d'articles laissant à entendre que M. Neumann pourrait bien être un agent provocateur, aux gages du prince de Bismarck (!!!).
M. Neumann ayant éprouvé des difficultés imprévues par le fait d'artistes, au dernier moment empêchés, cette tentative qui nous promettait des soirées houleuses, en resta là.
C'est à ce propos que Wagner écrivit à M. Ed. Dujardin une lettre alors publiée dans la Renaissance musicale, petit journal hebdomadaire, et dans laquelle reprenant sa thèse habituelle chaque fois qu'il s'est trouvé en présence d'une affaire ne paraissant pas devoir réussir, il déclarait avoir donné au sieur Neumann l'autorisation de représenter ses œuvres à Paris, sans avoir autrement réfléchi à la chose.
Voici, du reste, comment il s'exprimait au sujet de cette « question pleine d'obscurité », — ce sont ses propres termes :
« Non seulement je ne désire pas que Lohengrin soit représenté à Paris, mais je souhaite vivement qu'il ne le soit pas et pour les raisons suivantes : d'abord, Lohengrin ayant fait son
(1) Angelo Neumann avait alors la direction artistique du « Viktoria-Theater » à Berlin qui venait de monter YAnneau des Niebelungen (mai 1881). Il créa, par la suite, un « Théâtre Richard Wagner » pour l'interprétation des œuvres du Maître et, avec cette troupe, donna des représentations de la «Tétralogie » dans nombre de villes allemandes et étrangères; notamment à Londres en 1882.
chemin dans le monde, nen a pas besoin. Ensuite, il est impossible de le traduire et de le faire chanter en français, de manière à donner une idée de ce qu'il est. En ce qui concerne une représentation en allemand, je conçois que les Parisiens n'en aient pas envie. »
Et sa conclusion était : « que ceux auxquels mes œuvres paraissent dignes d'attention viennent à Bayreuth! » Ce n'était pas pour rien qu'il s'intéressait à la construction d'hôtels dans sa capitale et à l'organisation de trains de plaisir destinés à amener les étrangers sur les rives wagnériennes.
En 1885 et 1886, nouvelle polémique suscitée par la mise à l'étude de Lohengrin à l'Opéra-Comique. (M. Carvalho, alors directeur, avait, vingt ans auparavant, déjà songé à monter cet opéra. ) Les représentations « pour ne pas léser les intérêts des compositeurs français » (!!), devaient avoir lieu deux fois par semaine, en matinée, le jeudi et le samedi.
Cette fois, tout semblait marcher à souhait, la première représentation paraissait devoir être pour janvier ou février 1880, lorsqu'un comité de protestation se forma et suscita dans la presse une polémique des plus vives (1).
Comme l'a dit fort justement M. Adolphe Jullien, au fond de ce débat où Ton faisait appel aux grands mots et aux grands sentiments gisait une simple affaire de concurrence commerciale et de protectionnisme, ce fameux protectionnisme, arme des impuissants, dont les âneries ne sont plus à compter depuis quelques années.
Bref, M. Carvalho, on ne sait trop pourquoi, capitula devant la ligue des petits intérêts et des braillards.
Enfin, en 1887, malgré sociétés de gymnastique et associations d'étudiants, malgré marmitons et protectionnistes, Lohengrin, grâce aux efforts persévérants d'un maître, du premier chef d'orchestre français, j'ai nommé M. Charles Lamoureux, Lohengrin, dis-je, vit enfin le jour. Le 3 mai 1887, l'opéra qui, après
(1) Tous les détails de celte polémique se trouvent dans la Revue wagnérienne de mars 1886. M. Georges Street a, d'autre part, publié, sous le titre de Lohengrin à VÊden- Théâtre, une petite plaquette donnant d'une façon vive et mordante l'historique des incidents relatifs à la représentation de l'Éden.
le Tannhâuser, servait ainsi de tête de Turc aux ennemis de Wagner, était donné à l'Ëden-Théâtre de la rue Boudreau. Malheureusement, cette représentation resta sans lendemain, par suite des manifestations hostiles qui se produisirent et qu'on laissa se continuer. Ne se sentant pas soutenu M. Lamoureux annonça qu'il retirait Lohengrin de l'affiche, et exposa ses raisons dans une lettre des plus dignes.
« Je n'ai pas à qualifier, disait-il notamment, les manifestations qui se produisent après l'accueil fait par la presse et le public à l'œuvre que, dans l'intérêt de l'art, j'ai fait représenter, à mes risques et périls, sur une scène française. C'est pour des raisons d'un ordre supérieur que je m'abstiens, avec la confiance d'avoir agi exclusivement en artiste, et avec la certitude d'être approuvé par tous les honnêtes gens. »
« Les raisons d'un ordre supérieur» auxquelles M. Lamoureux faisait ainsi allusion, c'était, est-il besoin de le dire, le refus de M. Goblet, alors ministre de l'Intérieur, de prendre les mesures nécessaires pour le maintien de l'ordre.
M. Goblet, il est vrai, mis en cause tout récemment lors des représentations de l'Opéra, a cru devoir se justifier par une lettre adressée le 22 septembre 1891 au Journal des Débats, lettre dont j'extrais les passages suivants, jugeant, du reste, inutile d'insister autrement sur les faits de cette nature :
« La vérité, dit l'ancien ministre, est que dans les derniers jours du mois d'avril, en plein incident Schnsebelé, j'avais obtenu de M. Lamoureux qu'il ajournât la représentation de l'opéra de Wagner.
« La représentation eut lieu, le mardi 3 mai. Il se produisit autour de l'Éden-Théâtre quelques désordres, d'ailleurs peu graves, qui se renouvelèrent dans la soirée du lendemain, bien qu'on ne jouât pas ce jour-là. M. Lamoureux vint alors me trouver, le jeudi matin 5 mai, avant la séance du Conseil, pour me déclarer que, ne voulant pas être une cause de trouble, il renonçait, pour le moment, à continuer ses représentations, et, malgré l'assurance que je lui donnai que des mesures énergiques seraient prises pour assurer le libre accès du théâtre, il persista dans sa résolution.