LOHENGRIN... LAUR-UN-GRAIN
Laur-Quichotte et Boudeau-Pança partant en guerre contre le« Moulin à sons, o Caricature de Charvic.
(La Silhouette, 20 septembre 1891.)
Les deux personnages ici représentés se sont particulièrement signalés dans la première quinzaine de septembre par leur animosité contre Wagner. M. Laur a inspiré plus ou moins directe-
ment la campagne de La France contre le Lohengrin, campagne que termina une sorte de plébiscite ouvert par ce journal sur l'opportunité ou la non-opportunité de la représentation de l'opéra sur une scène subventionnée.
Tel Napoléon III disant au pays : « Voulez-vous l'Empire? — L'Empire, c'est la paix! » tel le journal La France, avec un sérieux grotesque, faisait appel à ses lecteurs pour savoir s'ils étaient pour ou contre Lohengrin. Et le 14 septembre, non moins sérieusement, il publiait les premiers résultats de cette consultation en chambre par voie de « canard ». L'Empire avait eu ses Oui, La France eut ses Non; mais la majorité négative du 14 septembre 1891 n'a pas plus servi la cause des « antilohengriniens », que la majorité affirmative du 8 mai 1870 n'avait servi la cause de l'Empire.
Quelques-unes de ces réponses valent la peine d'être conservées, c'est pourquoi je n'hésite pas à les reproduire ici.
Je prends au hasard, parmi ce lot curieux :
Monsieur Bertrand (1),
Je vous écris au nom de la famille Bonneau (quatre personnes), au sujet de Lohengrin.
Un gouvernement tant soit peu patriote n'eût jamais osé laisser jouer cet opéra dans une salle rétribuée par toute la nation. Il aurait dû attendre que nos musiques militaires puissent jouer la Marseillaise au Broglie de Strasbourg.
Bonneau.
Autre factum :
Lohengrin n'est plus une manifestation musicale. C'est une courbette devant l'Allemagne, une sorte de protestation contre Cronstadt.
Et l'on s'explique que le peuple de Paris veuille bombarder de pommes cuites TAcadémie nationale de MM. Ritt et Gailhard.
André Valentin.
Toujours dans le même esprit :
Cette pièce va servir de prétexte à manifestation pour des milliers d'Allemands. Les applaudissements de ces Teutons amèneront forcément une bagarre.
Un ancien franc-tireur de Paris-Châteaudun .
(1) C'était le nom du rédacteur chargé de centraliser les missives du plébiscite « wagnéro-lohengrinien ».
Dernier exemple de la singulière maladie développée par cette fausse compréhension du patriotisme :
Il serait malheureux d'être ainsi provoqué chez soi. Nous saurons, à « plusieurs que nous sommes », si la salle est remplie d'Allemands, leur rendre une belle monnaie de leur pièce, et je crois qu'ils n'y reviendront pas.
G. Claude.
Enfin, comme la vieille gaieté française ne perd jamais ses droits, un loustic qui signait pour la circonstance : « Un groupe de choristes et de musiciens », s'était amusé à envoyer le bon billet suivant au rédacteur-plébiscitaire qui, gravement, l'inséra en bonne page avec titre spécial, comme nouvelle d'un haut intérêt :
MM. les choristes et les musiciens de l'orchestre ont pris la précaution d'apporter les parties de la Marseillaise et de l'Hymne pour le tsar, qui, très vraisemblablement, seront intercalés dans l'œuvre de Wagner.
A quel endroit? — Mme Gosima Wagner n'ayant pas donné son avis, on a décidé de choisir le moment où le chevalier du Cygne descend des nues... ou si on ne parvenait pas à cette intercalation, on finirait la représentation du soir par l'air :
« Aux armes, citoyens ! »
Avouez que Richard Wagner n'avait pas prévu une collaboration avec Rouget de l'Isle.
Un groupe de Choristes. Un groupe de Musiciens.
Ces documents suffisent à faire connaître la singulière denrée qui sous le nom, tantôt de patriotisme musical, tantôt de patriotisme artistique, tantôt encore de patriotisme littéraire, fait commettre au peuple, jadis le plus spirituel de la terre, des bêtises sans nom.
Député, ingénieur, antiwagnérien, tel est le citoyen Laur- Quichotte, digne émule de Rochefort-Quichotte, qui prendra place dans l'histoire comme étant « le monsieur qui a protesté contre Wagner ». Dans un siècle, cela équivaudra comme brevet de civisme au titre jadis fameux de « vainqueur de la Bastille ».
Son suivant, Boudeau-Pança (né à La Rochelle le 4 septembre 1852), est également de ceux qui, comme le dit spirituellement
A. Men de La Silhouette, « se lèvent tous les matins pour aller prendre Berlin et qui s'arrêtent en route pour prendre des bocks » ; de ceux qui déclarent combattre « tout ce qui va contre le patriotisme ». En 1861, on sifflait Wagner avec de vrais sifflets; en 1891, on siffle des petits verres avec les frères et amis : il y a progrès.
Blanquiste, puis boulangiste, deviendra peut-être simple fumiste par pur amour de la rime. Fut, clit-on, fabricant de savons; est, aujourd'hui, archéologue et délégué de la Ligue des Patriotes.
Ne s'est insurgé contre la représentation de Lohengrin que pour demander la suppression des violons de quartier.
Puisque j'ai dû faire entrer ici, à titre documentaire, les événements de septembre 1891, il ne sera pas inutile, pour les mêmes raisons, de donner sur les incidents de la rue l'appréciation de deux journaux paraissant dans des villes où s'était joué et même où se jouait sans bruit le Lohengrin.
1° Du Polichinelle de Bordeaux :
« Je veux protester contre cette déplorable manie des badauds parisiens de nous la faire au patriotisme, dès qu'ils éprouvent le besoin de chanter et de tapager dans les rues.
« Je veux protester en votre nom, mes chers lecteurs de Bordeaux.
« Car, si le fait d'entendre la musique de Wagner était contraire au patriotisme, vous y auriez donc manqué, au cours de la saison théâtrale dernière.
« Or, votre patriotisme me semble d'aussi bon aloi que celui des braillards parisiens. N'est-ce pas votre avis?
« Et puis, où irions-nous, je vous prie, avec les prétentions des antiwagnériens?
« Impossible de faire une cure à Bade, sans être stigmatisé immédiatement de l'épithète de Prussien!
« Défense de boire un bock de bière allemande, sans être rangé dans la catégorie des traîtres !
« Est-ce assez bête? »
Oh oui ! jamais comble pareil n'avait été encore vu. 2° Du Charivari oranais, paraissant à Alger.
LOZÉ...HENGRIN A L'OPÉRA
Nous ne sommes plus au temps où Talma jouait à Erfurt devant un parterre de rois. Caricature de J. Blass.
(Pilori, 27 septembre 1891.)
* Cette amusante et spirituelle image obtint un très grand succès. De toutes celles alors publiées, elle restera comme ayant le mieux traduit, sous la forme la plus comique, satirique et mordante, sans être injurieuse, les sentiments des ennemis de Wagner.
Richard Wagner^ par Grand-Carteret.