PROJET DE MONUMENT A ÉLEVER A WAGNER
Dessin de Pépin.
(Le Grelot, 20 septembre 1891.) * Caricature publiée à propos de la première représentation de Lohengrin à l'Opéra. Richard Wagner, par Grand-Carteret.
Faisant le tour du monde avec sa casserole fêlée.
Croquis inédit de J. Blass.
Porté en triomphe par les rues de la capitale.
Croquis inédit de J. Blass.
« La musique allemande fait toujours grand bruit, chacun sait ça ; mais jamais elle n'avait atteint le diapason auquel vient
de la faire monter Lohengrin. Le bruit des instruments de l'orchestre n'était rien à coté de celui des camelots de la rue.
« Les poivrots ne veulent plus entendre de musique étrangère, allemande, surtout.
« Donc, à la chaudière les Meyerbeer, les Weber, les Wagner, les Beethoven, les Reyer, les Mendelssohn, les Schubert, les Gluck, les Offenbach, etc., etc. !
« Plus de Rossini, de Verdi, de Donizetti !
« Tout ça à la chaudière!
« Nous voulons bien continuer à boire le vin du Rhin, mais les sciences et les arts de ce pays-là, nen faut pu.
« En fait de musique, nous ne voulons plus entendre que celle d'Adam, de Lecoq, de Gounod, de Massenet, d'Audran, d'Ambroise Thomas, de Méhul, de... enfin de tous ceux qui justifieront de leur qualité de Français.
« Et voilà.
« Ah pardon, nous tolérerons encore les compositeurs espagnols, russes, anglais...; ils sont si rares et leurs œuvres si peu connues en France, que cela ne gênera pas l'exécution de notre répertoire.
« Il en est des hommes comme des choses du sol : chaque pays a ses productions naturelles. L'Allemagne fournit à l'Europe des compositeurs d'un talent considérable, des mathématiciens de premier ordre, des géologues remarquables, des astronomes... mais je m'arrête, car on m'accuserait de vouloir vanter les célébrités allemandes.
a Enfin, si l'on écoutait les braillards de la ligne des Gatrintes, il faudrait renoncer à accepter pour nous, les rayons du soleil qui chauffent l'Allemagne.
« Les arts sont comme la lumière : ils n'ont pas de patrie !
« Prenons les choses de plus bas.
« Est-ce que vous croyez que si l'on mettait l'un des manifestants qui voulaient empêcher la représentation de Lohengrin, devant une table bien servie, il se préoccuperait, ayant faim, de l'origine des mets que l'on offrirait à son appétit ?
« Croyez-vous qu'en sortant d'une représentation de Lohengrin je serai moins bon Français qu'avant d'y assister?
« Pensez-vous que l'audition de Lohengr'in de Wagner, par des Français, aura pour les Allemands une autre conséquence que si nous avions entendu les Huguenots de Meyerbeer ?
« Alors, tas d'idiots, pourquoi sifflez-vous Lohcngrln à Paris, pendant que Ton applaudit les Huguenots à Rouen ? »
Pour être écrites dans un style vif et quelque peu familier, ces appréciations n'en sont pas moins excellentes. Elles montrent, ce qui n'était peut-être pas inutile, après tout le bruit fait autour d'une chose pourtant bien simple, la représentation d'un opéra, que le bon sens est toujours une qualité éminemment française, et que, tôt ou tard, il triomphe des exagérations et des passions du moment.
Elles montrent également combien factices sont les manifestations que certains journaux s'amusent à grossir outre mesure, sans seulement s'apercevoir qu'ils font ainsi le jeu des ennemis de la France.
C'était assez de la pression ridicule exercée sur les artistes pour les empêcher d'exposer à Berlin ; il était temps que la raison prît sa revanche.
Mais pour du bruit, la musique de Wagner peut se vanter d'en avoir fait, en France... plus que partout ailleurs.