‹ Richard Wagner en caricaturesChapitre 51 sur 89 · QUELQUES FIGURES · texte numérisé non relu

QUELQUES FIGURES

DE

Les pensées intimes de Berlioz sur Wagner. — Madame Cosima Wagner : pochades d'artistes sur la trilogie wagnérienne; le Ménélas moderne. — Liszt. — Le roi de Bavière. — Hans Richter, chef d'orchestre de l'Opéra de Vienne. — Le ténor Van Dyck.

Wagner et Berlioz

Beaucoup de personnes ignorent la nature des rapports qui existèrent entre Berlioz et Wagner, ces deux novateurs qui, sans cesse, en Allemagne et en France, virent leurs noms accolés l'un à l'autre; voici donc quelques détails à ce sujet.

C'est à Paris d'abord, de 1840 à 1842, puis à Dresde en 1843, lors de son voyage en Allemagne — Wagner venait d'être nommé maître de chapelle du roi de Saxe, après le succès de Rienzi — et, en dernier lieu, à Londres, pendant la saison 1855, où tous deux dirigeaient des concerts, que Berlioz eut l'occasion de nouer des relations avec le compositeur allemand.

Lorsque Wagner revint à Paris, en 1859, Berlioz fut

un des habitués de son salon; et comme, lui aussi, il avait également préconisé le retour du drame lyrique à la conception de Gluck, on vit toujours quelque peu en lui un disciple de l'auteur du Tamihàuser.

Mais loin de prendre fait et cause pour le musicien novateur, Berlioz le malmena assez vivement dans ses articles et dans sa correspondance, protestant bien haut contre la façon dont on l'enrôlait parmi les apôtres de la musique de V avenir (1). C'est que Berlioz auteur des Troyem, qui, alors cherchaient à se faire ouvrir les portes de l'Académie Impériale de Musique, ne pouvait se montrer impartial à l'égard de celui qui, bientôt, allait devenir son plus redoutable concurrent.

On peut même juger, par ces quelques passages empruntés à sa correspondance, du degré de mauvaise humeur et d'animosité auquel il se laissa aller, lorsque le Tannhàuse?*, grâce à de hautes protections, passa à l'Opéra :

14 février 1861 : « L'opinion publique s'indigne de plus en plus de me voir laissé en dehors de l'Opéra, quand la protection de l'ambassadrice d'Autriche y a fait entrer si aisément Wagner. »

21 février 1861 :«Wagner fait tourner en chèvres les chanteuses, les chanteurs, et l'orchestre, et le chœur de l'Opéra. On ne peut pas sortir de cette musique de Tannhàuser. Liszt va arriver pour soutenir l'école du charivari. »

(1) Berlioz se défendait d'être un des préconisateurs de la musique de l'avenir, mais il est assez piquant d'observer que, lorsqu'il entreprit sou voyage musical en Allemagne, les journaux spéciaux de Leipzig, de Berlin, de Vienne, furent tous d'accord pour écrire ceci ou à peu près : « Que M. Berlioz se procure un orchestre à lui et, alors, il pourra diriger comme bon lui semblera et conduire sa « nouvelle musique » ou « musique de l'avenir » comme il lui plaira de l'appeler. »

5 mars 1861 : « On est très ému dans notre monde musical du scandale que va produire la représentation de TannMuser ; je ne vois que des gens furieux, le ministre est sorti, l'autre jour, de la répétition dans un état de colère !.. Wagner est évidemment fou. »

14 mars 1861: «Ah! Dieu du ciel, quelle représentation! Quels éclats de rire ! Le Parisien s'est montré hier sous un j ouitout nouveau ; il a ri du mauvais style musical, il a ri des polissonneries d'une orchestration bouffonne, il a ri des naïvetés d'un hautbois ; enfin il comprend donc qu'il y a un style en musique... Quant aux horreurs, on les a sifflées splendidement. »

Et dire que, par animosité personnelle, un révolutionnaire, un briseur des « anciens moules » en arrivait à écrire pareilles prud'hommeries. Berlioz, comme un vulgaire Brid'oison invoquant la « fo-orme » et traitant Wagner de fou, parce qu'il a « provoqué la colère de S. Exc. M. le Ministre >>, quels amusants sujets pour l'image ! Mais Wagner était un audacieux là où Berlioz restait un timide, n'ayant dans sa manche ni abbés, ni ambassadrices.

Et c'est pourquoi, à l'heure actuelle, l'auteur de la Symphonie fantastique attend encore sur les marches de l'Opéra l'ouverture des portes, alors que, protégé par la force armée, son concurrent de jadis prend possession définitive de l'Académie de Musique.

En présence d'un tel déni de justice, ce que Berlioz écrivait le 14 février 1861 deviendra peut-être une réalité. Et avant peu, on pourra lire dans les journaux :

« L'opinion publique s'indigne de voir Berlioz se morfondre sur la place de l'Opéra, quand la protection de M. Lozé permet au chevalier Lohengrin de faire caracoler son cygne dans l'intérieur du bâtiment-Garnier. »

On a écrit jadis : « Wagner, c'est Berlioz moins la mélodie. »

Faudra-t-il dire quelque jour: « Berlioz, c'est Wagner, moins la veine! »

Voir pour ce qui a trait aux rapports de Wagner avec Berlioz:

— Hector Berlioz, par Adolphe Jullien (chap. VI : « Berlioz et Richard Wagner »).

— A travers chants. Etudes musicales y boutades et critiques, par Berlioz (1862) [p. : 303, des concerts de R. Wagner].

— Correspondance inédite de Berlioz (1819-1808) publiée en 1879.

Madame Cosima Wtaoner

On sait que Wagner a été marié deux fois, d'abord en 1836 alors qu'il était directeur de musique à Kœnigsberg, avec la belle tragédienne Wilhelmine Planer dont il s'était épris à Magdebourg, « une vaillante créature » d'après Gasperini, « une bonne femme » suivant Glasenapp (1), puis, en 1870, avec Mme Hans de Bûlow.

Fille de l'abbé Liszt, Mmc Cosima de Bùlow avait pour le compositeur du Tannhàuser l'enthousiasme profond de son père, enthousiasme qu'elle fit partager à son mari et dont elle sut également pénétrer le roi Louis II. Après avoir converti à la musique du novateur jusqu'aux

(1) Minna Planer, née en 1822 en Saxe, mariée toute jeune à Wagner, le 24 novembre 4836, morte à Dresde le 30 janvier 4866. Elle avait onze sœurs dont Tune, Natalie Planer, resta trois ans à Paris avec le couple Wagner. Depuis 4863 environ, elle vivait séparée de son mari. Des bruits scandaleux ayant couru sur son compte, pour répondre a ces accusations, elle publia, le 9 janvier 1866, un avis dans les Neueste Nachrichten de Munich.

FRAU COSIMA'S WALKURENRITT

Madame Cosima Wagner chevauchant «Wahnfried» (le cheval porte le nom de la maison du compositeur à Bayreuth) : elle tient en laisse l'acteur Van Dyck et, en guise de drapeau, flotte au haut de sa lance une aumônière.

Caricature publiée à propos de la représentation de la Walkyrie.

{Der Floh, 1G mars 1890.)

têtes couronnées, il faut croire que Gosima Liszt se laissa à son tour convertir par le prophète de la nouvelle religion musicale, puisqu'elle devint officiellement, en 1870, Mme Richard Wagner (1).

A Munich le ménage de Bûlow et Wagner ne formaient qu'une seule et même famille et, déjà, dans les ateliers de la très artistique et souvent peu respectueuse cité de l'Isar, couraient sur les malheurs de Hans des pochades cruellement satiriques (2). On montrait les clefs du Tannhàuser portées en bon endroit par de Bûlow, ou bien encore on épiloguait sur l'emploi fait par Wagner des cornes de l'antiquité.

De 1864 à 1869, l'humour des satiriques se donna ainsi libre cours ; du reste mordante, sans être jamais injurieuse, sans dépasser les bornes de la bienséance ou tout au moins du fait acquis; des dessins crayonnés à la hâte, tout aussitôt photographiés, passèrent de main en main. On sait que Munich est un véritable Eldorado pour la pochade d'atelier. Ici c'était La Trilogie suivant Richard Wagner, là V Avenir de la famille , ou bien encore Richard Paris et le moderne Mênêlas.

(1) C'est par un jugement de la « Chambre des mariages », rendu en novembre ou décembre 1869, que Hans de Bûlow, ex-maîtrc de chapelle du roi, fut légitimement séparé de sa femme.

Le 25 août 1870, celle-ci épousait Wagner. Voici la reproduction de la communication officielle annonçant la célébration du mariage à Lucerne.

« Wir beehrcn uns, hiermit unsere am 23 August, d. J. in der protestantischen Kirche zu Luzern vollzogene Trauung anzuzeigen.

« Richard Wagner. Cosima Wagner geboren Liszt. »

Les témoins des mariés étaient Hans Richter et Mme Malwida von Meyscnburg, femme de lettres, qui fit partie de la trilogie Liszt-Wagner-Bûlow.

(2) En 1864, lorsque Wagner séjournait sur les bords du lac de Starnberg, Mme de Bûlow, accompagnée de ses enfants, allait rejoindre le compositeur dans sa villa.

La renommée, comme toujours, mêlait le nom de Kaulbach h ces amusants croquis.

Le moderne Ménélas en format carte de visite eut, entre tous, un succès qui s'étendit bien au delà des sim-

ples cercles d'artistes. Paris-Wagner, Helena-Gosima, tous deux tendrement enlacés, Ménélas-Bulow (1), avec

(1) Le baron Hans de Bûlow, docteur en philosophie, pianiste de la Cour royale de Prusse, exécutant du roi Louis II — c'est ainsi qu'il s'intitulait en 4865 — fut de ceux qui, aux côtés de Liszt, combattirent pour Wagner et la musique de l'avenir.

Il prit même part à l'instrumentation de Tristan et Iseult — toute la partie finale serait de lui — et publia en 1860 une brochure sur le Faust de Wagner. C'est lui, également, qui dirigea les merveilleuses représentations de Lohengrin et de Tannhuuser à Munich (juin et septembre 1869), et, en 1880, on le trouve donnant encore des concerts pour grossir le fonds de Bayreuth.

Voilà certes un homme sans rancune.

Ajoutons qu'il s'est fiancé, en avril 1882, à une actrice du théâtre de Meiningen, Mllc Schauzer.

Richard Paris und das neue Melanus.

Richard Pâris et le nouveau Ménélas.

(D'après une composition au lavis datant de 18C8.)

couronne et manteau d'hermine, tenant à la main un sac de voyage, circulèrent dans tous les cercles où le wagnérisme n'était pas encore ancré à l'état de religion. Bref, ce mariage en musique donna lieu à plus d'un charivari.

Officiellement, Mme Wagner figure assez rarement sur les caricatures consacrées à son époux ; mais, depuis la mort de ce dernier, elle a été quelquefois l'objet des images d'actualité que les représentations bayreuthiennes suggèrent chaque année aux journaux viennois.

Il ne m'appartient pas de porter aucune appréciation sur elle et je voudrais bien qu'on ne vît pas autre chose dans les caricatures ici reproduites que ce qu'il faut y voir réellement; c'est-à-dire des documents, des images satiriques.

Femme de grand mérite, du reste digne fille de Liszt, elle ne fut point la compagne obscure de l'homme de génie, celle si souvent entrevue durant le cours des âges aux côtés des grandes personnalités.

Elle fut, elle est une a intellectuelle » : admirablement douée, elle a été pour Wagner le précieux auxiliaire, le guide toujours sûr que chacun voudrait bien pouvoir rencontrer en son existence. Femme du monde, femme de grand sens, très enveloppante et très cosmopolite, connaissant admirablement le français, ayant avec cela un goût qu'on ne rencontre pas aisément chez l'Allemande, Mme Wagner vécut en parfaite intelligence avec Wagner, sans pourtant faire abstraction de ses idées personnelles.

Tous deux donnèrent l'exemple d'un ménage étroitement uni, d'une alliance intellectuelle présentant

DAS WEIHE-BUHNENFESTSPIEL IN BAYREUTH

La représentation consacrée, à Bayreuth.

Frau Cosima (ganz Gcschâftsfrau). — Nur herein, meine Hcrrschaftcn, noch nie da gewesene Kunst! Nur herein, Kinder unter 10 Jahren und Soldaten vom Feldwebel abwàrts zahlen die Hâlfte.

{Dcr Floh, de Vienne, 26 juillet 1891.)

Madame Cosima (Wagner) [tout à fait femme d'affaires], — Entrez seulement, honorable public. Spectacle artistique comme on n'en a pas encore vu! Entrez, entrez 1 Enfants au-dessous de dix ans et soldats au-dessous de sergent-major ne payent que demi-place.

* Le « spectacle artistique non encore vu », ce sont les ballets pour lesquels furent faits, en 1891 de grands frais. Les personnages figurés sur la toile sont les principaux rôles.

toutes les apparences d'une bourgeoise et paisible union.

J'ai dû parler d'abord des flècbes empoisonnées que la satire crayonnée leur décocha; je finirai par un tableau idyllique.

Comme les jeunes fiancés d'outre-Rhin, comme ceux

auxquels je faisais

allusion dans les premières pages de ce volume, ils vinrent se placer côte à côte devant l'objectif du photographe, et c'est ainsi qu'on peut

Cosima, komm'zu mir und bleib' bei mir ! ]gg rencontrer eil

Cosima, viens vers moi et reste avec moi.

(Figaro, 8 août 1891.) certaines maisons

amies, se tenant

par la main ou par la taille, tendrement penchés l'un sur l'autre.

Consolante image de paix et d'union bien faite pour fermer les blessures du passé.

Un dernier point. Les caricaturistes ne voient plus en Mmc Wagner que la directrice du théâtre de Bayreuth et les feuilles anti-wagnéristes se contentent de mentionner le chiffre des entrées aux représentations annuelles.

Que l'affaire soit plus ou moins bonne — j'ai dit qu'elle était bonne — que la veuve du compositeur empoche de plus ou moins gros bénéfices, cela importe peu après tout. Toutefois, on ne lira pas sans intérêt, à

ce propos, ce que le Guide musical As Bruxelles a publié dans un de ses récents numéros (novembre 1891).

A propos de Bayreuth, des journaux français et allemands ont reproduit un bruit d'après lequel Mme Cosima Wagner aurait touché des droits d'auteur considérables sur les représentations de cette année, qui auraient laissé un gros bénéfice. Cette information est de tout point inexacte : 1° parce qu'il n'y a pas eu, cette année, un bénéfice énorme, comme on Ta dit. Les recettes ont été considérables, mais elles ont été entièrement affectées à payer la mise en scène de Tannhauser ; 2° Mmc Wagner n'a jusqu'ici prélevé aucun tantième sur les recettes du théâtre de Bayreuth, ce théâtre étant considéré par elle non comme une entreprise industrielle, mais comme une œuvre exclusivement artistique. Quand une année laisse un bénéfice, ce bénéfice est mis en réserve, afin d'assurer l'exploitation l'année suivante et de couvrir les frais d'amélioration et de renouvellement du matériel, ainsi que l'entretien du théâtre.

D'où il faudrait conclure que Mmc Wagner n'est point la Geschàftsfrau que se plaisent, sans cesse, à nous représenter les satiriques viennois.

A titre de pur renseignement, j'ajoute que les représentations de Bayreuth ont généralement lieu en juillet et en août. — Pour 1892, du 21 juillet au 21 août, avec quatre ouvrages : Parsifal, Tristan, Tannhauser, les Maîtres Chanteurs.

Liszt

Liszt, haute intelligence, artiste d'une rare noblesse de sentiments, fut, on le sait, pour Wagner un ami dévoué, on pourrait presque dire un père. Non seulement c'est par ses soins que Tannhàuseret Loftengrin furent joués, mais encore c'est lui qui, en 1849, recueillit sous son toit hospitalier, Wagner alors poursuivi comme dangereux ennemi de Tordre, à la suite de certain discours prononcé à Dresde.

Peu après, lorsque l'allure toute nouvelle des opéras de son protégé divisa en quelque sorte les musiciens allemands en deux camps, Listz, dit M. Maurice Kufïerath, se plaça à la tète des partisans du novateur avec toute l'autorité que donnaient à sa plume sa renommée de virtuose, son incomparable puissance de séduction et la rare universalité de son esprit. Il réunit en brochure, en les développant, les articles qu'il avait précédemment écrits sur Tannh'àuser et Lohengrin. et les publia simultanément en français et en allemand.

« Il fit mieux encore, poursuit le biographe que je me fais un plaisir de citer. L'œuvre ainsi attaquée, il la reproduisit malgré cabales et quolibets ; il la remit en scène, il la maintint au répertoire, il la répandit autant qu'il fut en son pouvoir. Toutes les ressources de sa diplomatie, toutes les séductions de son rare esprit et de sa personne, il les mit au service du compositeur indignement attaqué, et le triomphe de ses efforts fut d'intéresser les cours et les princes à l'œuvre de cet artiste que la police et ses adversaires cherchaient à faire passer pour un échappé des barricades, pour un révolutionnaire dangereux digne de la prison et du bagne. Dans cette entreprise, il eut, il faut le dire, une puissante alliée , la grande-duchesse Maria-Paulowna de Saxe-Wcimar, mère du grand-duc actuellement régnant. C'est à cette princesse que Liszt avait dû sa place de maître de chapelle à Weimar, et c'est grâce à son concours efficace, qu'il

Page 1