LISZT ET WAGNER
Der allerneueste Messias dur Juden.
Lo nouveau Messie des Juifs.
Liszt est entouré de ses deux gendres, Hans de Bùlow et Richard Wagner : c'est sur un piano Bosendorfer que s'exercent ses longs doigts d'abbé.
(Dcr Floh, 27 novembre 1881.)
* Reproduction d'une des nombreuses caricatures, alors publiées à Vienne, sur Liszt et Wagner, à propos de la nouvelle édition des œuvres de Liszt dans laquelle se trouvent quelques attaques contre les Juifs. Voir à ce sujet : Les Bohémiens et leur musique.
réussit d'abord à monter Lohengrin, ensuite à le faire jouer de nouveau , lorsque les membres du Parlement d'Erfurt furent invités à la cour grand-ducale; enfin, plus tard, lorsque le tzar Alexandre II y vint faire un séjour. »
Depuis 1845 Liszt peut être considéré comme le grand metteur en scène, comme le véritable patron, en quelque sorte, de la
<( musique de l'avenir ». C'est à lui qu'on doit le culte de la trilogie Schumann-Berlioz- Wagner, trilogie dont il fit à son usage un quatuor.
Musicalement , littérairement , graphiquement, on ne saurait voir Wagner sans Liszt.
En effet supprimez Liszt, Bayreuth n'existe pas, Wagner reste plus ou moins inconnu et, conséquemment , l'œuvre elle-même n'arrive pas à pleine maturité.
Il ne faut donc point s'étonner si Liszt tient une grande place dans l'iconographie wagnérienne. Du reste, il fut, lui-même, une intéressante figure, souvent retenue par l'image, popularisée sous toutes les formes, ne serait-ce que par les charges universellement connues de Dantan, le Liszt à la chevelure et au piano, avec ou sans sabre. Sabre d'abbé qui fut pour Wagner le talisman de la Grande-Duchesse, qui lui permit de trancher les difficultés et, souvent même, de tailler l'ennemi en pièces.
Liszt consolant Wagner après ses échecs de Paris.
(Croquis original de J. Blass.)
[Der Floh, 30 août 1883.)
Louis II, roi de Bavière
Ce n'est point le roi barbu qui s'avance, mais bien le moderne chevalier Lohengrin avec sa harpe et ses cygnes d'or. Sur les eaux du plus romantique des lacs son équipage aquatique trace de profonds sillages et les filles du Rhin pour lui ajoutent de nouveaux couplets à leurs chants bayreuthiens.
« Première Fée. — Une voix connue me parvient à l'oreille, chose incroyable en ce siècle qui a perdu tout romantisme.
« Les Fées. — Flots, apaisez-vous; heureux pays, réjouis-toi. Bienheureux ressuscite le prince charmant de la tradition, envoyé du Saint- Graal.
« Richard Wagner. — Je reste muet de saisissement et de surprise! Par grâce, mon bienfaiteur, dites, sous quelle forme apparaissez-vous ici ? Il me semble que vous aimez et que vous vivez, que vous régnez et que vous mourez dans un rêve de félicité, au milieu de mon monde d'opéra. Avec un doux son magique cela évoque l'éternelle mélodie de l'avenir. »
Ce fut une figure vraiment sympathique que ce souverain mélomane (1), ce « fiancé de la musique », qui rêvait une Allemagne poétique là où d'autres réalisèrent une Allemagne militaire et pratique, le souverain aux lacs profonds, aux châteaux mystérieux, en un mot, le souverain pour lequel Wagner semble avoir été créé tout exprès.
Représenté presque toujours sous des traits sympathiques, il
(1) Louis II, qui fut plus ou moins misanthrope, qui, les dernières années, ne voulait plus avoir ch rapports directs avec les humains, qui ne parlait plus à ses ministres qu'en leur tournant le dos, fit souvent exécuter « pour lui seul » des opéras ou des parties d'opéras de son compositeur préféré. Les archives du théâtre de Munich renferment, entre autres, l'annonce d'une « représentation spéciale de Lohengrin, donnée le 21 avril 1882, devant S. M. Louis II (aus besonderen Wùnschdes Monarchen) » avec l'annotation suivante : «Sur invitation de S. M., Richard ^Wagner et sa femme ont assisté à cette représentation. »
tient lui aussi une grande place dans l'iconographie wagnérienne.
Cependant jadis, à Munich, alors que artistes et poètes voyaient d'un mauvais œil grandir l'amitié du compositeur et du Roi, des pochades d'atelier dans l'esprit de celles qui ridiculisèrent la trilogie wagnéro-bulowienne coururent sur le souverain et sur le musicien.
En 1876 c'est le roi Louis II qui, le premier, et du plus profond du cœur, saluait par télégraphe le succès de la grande fête quelquefois appelée le « couronnement de Bayreuth » pour faire suite au « couronnement de Versailles ».
Wagner avait coutume de dire : « Des rois comme lui il ne s'en fabrique plus. »
Il avait raison, car jamais monarque ne fut pareillement imbu et de sentiments esthétiques et de l'esprit personnel d'un artiste. Louis XIV et autres « protecteurs » tant « chantés » daignèrent honorer de leurs générosités quelques gens de lettres ou artistes ; ils n'élevèrent point leur « divine autorité » jusqu'à eux, ils ne virent en eux ni des confidents ni, encore moins, des intimes.
Or, Wagner et Louis II furent liés de la plus étroite des amitiés, celle de la confraternité intellectuelle. Celui-ci devenu roi, Wagner fut maître. En buste, en statue, en médaille, en cachet, le prince voulut avoir le compositeur sous toutes les formes; à reproduire ses traits ou les figures des héros de ses drames les artistes de la Cour ne suffisaient point ; douce manie, moins dangereuse pour l'humanité que la folie militaire. Si Louis II n'avait pas eu des ministres et des Chambres, Munich posséderait aujourd'hui le fameux théâtre modèle pour lequel l'architecte Semper avait dressé un devis de 5 millions.
En tout cas, personne ne fit pareille consommation de musique. Après les sérénades espagnoles les sérénades bavaroises, toutes deux solitaires et mystérieuses, mais les unes bornées à deux personnages alors que, pour les autres, des musiques de régiment venaient souffler dans leurs trombones du Wagner inédit.
Hans Richter
Hans Richter, le distingué chef d'orchestre, a bien quelque droit aux quatre bras que lui donne ici l'amusante caricature de
Zasche (1), et ces bras il les a gagnés au service du wagnérisme. Chef d'orchestre à l'Opéra de Munich, il se retira pour ne point participer à une représentation qu'il considérait comme insuffisante. A Bruxelles, à Bayreuth, à Londres, ilpritlebâton pour la cause du Maître: il est le Lamoureux allemand comme Lamoureux est le Hans Richter français.
Hans Richter encore très vert aujourd'hui, malgré ses cinquante-cinq
Portrait-charge par Th. Zasche).
Wiener Luft, 1891.)
ans, dirige depuis 1875 l'orchestre de l'Opéra de Vienne.
Avec Wagner il a publié un ouvrage fort estimé au point de vue de la science du métier : L'art de diriger V orchestre.
Du reste, il tient en main avec un égal savoir le bâton, la plume et le crayon; merveilleux exécutant, savant musicologue, n'ayant pas son égal pour les restitutions et les interprétations.
(I) Caricaturiste viennois qui s'est fait une spécialité des portraits-charge.
Van Dyck
M. Ernest van Dyck est né à Anvers et âgé de trente ans. Avant d'être chanteur, avant de se créer un nom dans l'interprétation des œuvres de Wagner, il avait essayé du journalisme, et, chose assez curieuse, il défendit par la plume les œuvres du grand compositeur, déplorant qu'elles fussent mises à l'index en France.
Voici justement la conclusion d'un article qu'il publiait en 1883, dans une revue éphémère , Le Correspondant belge.
« Le seul vœu que nous puissions faire est celui de voir bientôt la musique du plus grand compositeur moderne appréciée partout à sa valeur ; que nos théâtres ouvrent enfin leurs portes toutes grandes à ces drames lyriques, à ces légendes héroïques, et si profondément humaines pourtant, à ces opéras merveilleux de puissance et de force ».
Portrait-charge par Th. Zasche.
{Wiener Luft, 1891.)
Ainsi donc M. van Dyck a pu voir, lui aidant, la réalisation de son vœu.
Tel on nous l'envoyait de Vienne sur son cygne au collier d'or ; tel il est revenu dans la grande cité du Danube, véritable capitale du wagnérisme militant et mondain, aussi musicale que Bayreuth, mais moins sévère, moins « Église ».
Toujours à cheval sur le classique volatile, c'est lui qui, de ville en ville, à Bruxelles, à Genève, à Paris, va porter et chanter « l'Évangile wagnérien » tandis que Lamoureux élève l'interprétation orchestrale à la hauteur du faîte de l'Opéra.
Wagner est Dieu et Lamoureux est son prophète.
{Triboulet, 27 septembre 1891.)
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