GRIPER
« Elle t'enseignera les runes. »
Griper, continuant à prédire, annonce à Siegfried sa mort, causée par des événements identiques à ceux de la Golterdiimmerung de Wagner. Seulement, comme dans tout le cycle des Sagas, le Gunther du IMbeliingen-Not s'appelle Gunnar, et Hagen a nom Hoegni. Quant à Grimhilde, elle est supposée vivre encore ; c'est elle qui s'ingénie à faire tomber Siegfried dans le piège. On voit que Wagner a emprunté la trame de la Gotlerdammerung aux Sagas et à l'Edda de Soemund. Il n'a pris au Nibelungen-Not que les noms des personnages, et la scène de la mort de Siegfried, celle-là même qui l'avait frappé
au début. Comme dans le poème allemand, le Siegfried de Wagner est tué à la chasse, et de la main de Ilagen, qui, dans le cycle Scandinave, n'est que l'instigateur du crime.
Dans la Saga de Sigurd telle qu'au commencement du siècle les habitants des îles Feroë avaient encore coutume de la chanter, Siegmund est tué par les fils d'un guerrier nommé Hunding; sa femme Hioerdis reçoit du héros mourant les deux morceaux de l'épée brisée au combat: « En ton sein, dit Siegmund, tu portes un fils de héros, l'espérance de ma race. Elève-le avec soin, et donne-lui le nom de Sigurd. Il vengera ma mort. » Il est facile de reconnaître là un premier germe de l'admirable adieu de Brunnhilde à Sieglinde ( Walkùre , acte III). Un peu plus loin, dans la même Saga, nous trouvons les épreuves que le jeune Siegfried fait des épées qu'on lui forge {Siegfried, acte I).
Si nous reprenons les chants de Sigurd vainqueur de Fafner^ nous y trouverons le curieux discours de Fafner mourant, presque littéralement reproduit par Wagner au deuxième acte de Siegfried.
L'invocation de Brunnhilde, tirée par Sigurd de son sommeil magique, commence par ces mots : <c Salut, Jour! salut à vous, fils du Jour, à toi, Xuit! à vous, filles de la Nuit! Salut à toi, terre nourricière! Salut à vous, Divinités! »
Elle nous fera naturellement penser au grandiose réveil de Brunnhilde dans le troisième acte de Siegfried : u Heil dir, Sonne! heil dii\ Liclit! heil dir, leuchtender Tag! — Ileil euch, Gotter! heil dir, prangende Erde! »
L'évocation d'Erda a sa forme première dans le Chant de H egtamr (le Voyageur.) Ce voyageur, qui n'est autre qu'Odin ou Wotan, éveille du sommeil de mort la prophétesse Wola(ouWala).
<c Quel est, dit Wola, cet homme, à moi inconnu, qui répand la tristesse dans mon esprit? J'étais enveloppée de neige S battue par la pluie et couvert de rosée; j'étais morte depuis longtemps... j)
Elle clôt le dialogue par ces paroles :
« Les hommes ne viendront plus me trouver avant le jour où Loke (Loge) brisera ses liens, avant le moment de la fm des dieux. »
Le nom d'Erda., avec la synonymie qui l'accompagne {Wala, Urwala, Mutter, etc.), contient implicitement plusieurs des jeux de mots chers au musicien-poète. En même temps qu'il désigne la déesse de la Terre, personnification de la .Nature, il réunit en quelque sorte le nom d'Urda (l'Originelle), attribué dans la mythologie Scandinave à la principale des trois gran-
1. Les lecteurs du Siegfried de \Vagner ont. certainement remarqué l'indication Bcénique suivante (qui d'ailleurs n'est jamais réalisée au tliéiitrc) : Htda parait recouverte de givre. C'est à la fois un ressouvenir des vers cités et une allusion à l'orisrine norraine du invthe.
lOi mCHAl'.D W AGNER
des bornes, et le substantif Edda, qui signifie tout ensemble science et grand'mère. L'idée de cette création vient pareillement des mêmes sources, auxquelles il convient, je crois, d'ajouter la conception des Mères, mystérieuses puissances rêvées par Gœthe dans le second Faust. La descente de Wotan vers Erda pour lui arracher ses secrets ^ n'est pas sans analogie avec celle de Faust vers les Mères.
Pour donner un aperçu de la transformation des épisodes et de leur élargissement par Wagner, prenons le fait de la mise en gage et du rachat de Freia, dans Rhcingold. L'Edda de Snorre, dans le poème sur Gylfe, va nous présenter l'une des formes de l'aventure :
(' Dans le commencement du premier âge des dieux, quand ils eurent élevé Mitgard et bâtie Walhall, un architecte vint les trouver, et leur offrit de construire en trois ans un château tellement fort qu'il serait impossible aux géants des montagnes et aux Rimthursars de s'en emparer... Mais il demanda pour récompense Freia, et avec elle le soleil et la lune. »
Trois jours avant l'expiration du délai convenu, les dieux s'assemblent : ils s'accordent à dire que celui qui a conseillé de Hvrer Freia est Loke, « source du mal >>. Menacé par les dieux. Loke trouve un expédient, empêche l'architecte
1. Elle est annoncée dans Jiheingold et racontée au deuxième acte de la Walkure.
de finir son travail, et le fait assommer par Thor (Donner). Ledit architecte est d'aillem^s un géant des montagnes qui a dissimulé sa nature à l'aide d'enchantements.
Un autre épisode est venu s'ajouter à celuilà, par une confusion très heureuse que Wagner a faite, de propos délibéré, entre Freia et Idun ou Iduna, déesse dont les pommes d'or empêchent les dieux de vieillir. Par la méchanceté de Loke, Idun est perdue pendant quelque temps, et avec elle la boîte où sont les pommes magiques. A grand'peine, la déesse est reconquise et le péril conjuré.
Voici enfin le troisième élément dont Wagner s'est servi, et celui qu'il a transformé le plus heureusement. Le lecteur trouvera dans les extraits que je donne ici, outre le détail de l'or amoncelé, la première idée de la malédiction jetée par Alberich sur son anneau.
Fafner, Regin^ et Ottur étaient fils de Reidmar. Dans l'Edda de Soemund, Regin raconte ce qui suit :
« Notre frère Ottur nageait souvent dans une chute d'eau sous la forme d'une loutre. Un jour, il avait pris un saumon et il le mangeait au bord de l'eau, les yeux à moitié fermés, quand Loke le tua d'un coup de pierre... »
Rheidmar, irrité de la mort de son fils, force