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CHAPITRE XI

LOHENGRIX

Wagner a lui-même expliqué dans quelles circonstances, après avoir créé Tannhaeuser el Elisabeth, il conçut, d'une manière à peu près antithétique, les personnages de Lohengrin et d'Eisa. Les deux oeuvres se complètent et se commentent ainsi l'une l'autre. Comme pour Tannhiiuser, le musicien-poète s'inspira des légendes imaginées au moyen âge : le mariage du chevalier au Cygne avec Else de Brabant était un thème semi-historique, souvent chanté par les vieux auteurs, mais offrant ceci de particuher qu'il se pouvait rattacher aux plus anciens mythes celtes, à l'immense cycle du Saint- Gral^ Lohengrin est, en effet, l'un des fils de Parsifal, roi du Oral, successeur d'Amfortas i

i. Le poème allemand de Lohengrin. dont l'autour est inconnu, a dû être une imitation de poèmes français sur des sujets analogues. (;f., pour études sur Lohengrin, l'introduction écrite par Gocrres pour l'édition faite à Heidelberg (édition Gloecke, 1813).

le roi coupaJ3le, selon la version de Wolfram d'Eschenbach, le célèbre miimesinger allemand. Notons ici que Wolfram, dans son Par si f al, s'est inspiré d'un certain « Kiot le Provençal » (Guyot de Provins?} et de Chrestiende Troyes, comme il avait délayé, en son Willehtihn, les principaux éléments du cycle de Guillaume d'Orange, et spécialement la geste célèbre intitulée Aliscans.

Cette conception prodigieuse du Grdl, de Montsalvat, de la sainte chevalerie, Wagner s'y devait arrêter avec prédilection. Plus tard, dans l'œuvre dernière de sa vie, il y revint, et prit ce rêve des siècles croyants pour lexemple visible de l'existence humaine régénérée, affranchie de tous désirs coupables. Dans Lolieugrin, les merveilles du Gral ne sont point vues directement; décrites par le prélude, rappelées plusieurs fois au cours du drame par l'orchestre, dites enfin par Lohengrin lui-même, elles n'ont de manifestations sensibles, matérielles, que deux venues du cygne et l'apparition, très brève, de la colombe. Encore est-ce là, au point de vue scénique, la partie faible de l'œuvre. Les éléments surnaturels sont présentés d'une façon trop naïve, trop pareille à la magie des contes de fées... Mais l'idée reste sauve de ces maladresses; le rayonnement du Gral plane sans interruption au-dessus des événements et des hommes : tel un mystique fond de tableau, un

ciel d'or aperçu, plus loin, plus haut que le paysage terrestre, éclairant toute chose d'une lumière quasi divine, et laissant dans nos âmes éblouies comme un reflet des éternelles splendeurs.

Le sujet de Lohengrin, très simple, a été si souvent raconté qu'il me suffira d'y consacrer quelques lignes. Eisa, princesse de Brabant, est accusée par le comte Frédéric de Telramund d'avoir tué son jeune frère, légitime héritier du trône ; en cela, Frédéric suit les conseils perfides de sa femme Ortrude, créature ténébreuse, qui rêve de régner avec lui sur le duché et de rétablir le culte des anciens dieux auxquels elle est demeurée fidèle. Henri l'Oiseleur, roi de Germanie, suzerain de Brabant, tient cour plénière au bord de l'Escaut; c'est là qu'il entend la plainte de Frédéric et procède au Jugement de Dieu. Personne ne s'offre pour être le champion d'Eisa; déjà elle semble perdue, quand, sur le dernier cri de sa prière, un chevalier paraît, au lointain du fleuve, dans une nacelle que conduit un cygne merveilleux. C'est Lohengrin... Il prend terre, proclame Eisa innocente et s'offre à soutenir sa cause. Seulement, avant de tirer Fépée, il demande à la jeune fille si elle consentira à l'épouser, et alors lui impose cette condition : «Jamais tu ne me demanderas qui je suis, ni d'où je viens. » Eisa promet sans hésiter; le champ clos est ouvert, les glaives bril-

lent au soleil. Lohengrin blesse Frédéric, le désarme, mais généreusement lui fait grâce.

Les noces d'Eisa ont lieu. Par malheur, la jeune épousée a prêté l'oreille aux paroles troubles d'Ortrude, qui a feint le repentir pour arriver à se faire écouter : « N'es-tu pas inquiète? disait la tentatrice ; tu ne sais ni le nom ni l'origine de celui que tu aimes. S'il ne veut les révéler à aucun prix, c'est sans doute que son passé a de sombres mystères. Peut-être nous at-il tous abusés par un charme! » Eisa repousse les insinuations d'Ortrude, mais le doute s'est glissé néanmoins dans son cœur.

Le soir des noces, Lohengrin et Eisa se trouvent seuls tous les deux dans la chambre nuptiale. Leur tendre causerie commence, de douces confidences sont échangées, jusqu'à ce qu'Eisa laisse paraître l'intime inquiétude qui la possède. Son époux l'exhorte à la confiance, en des paroles caressantes, empreintes du plus ardent amour. Mais le soupçon mortel fait son œuvre : de plus en plus tourmentée, Eisa n'écoute pas Lohengrin.,. ni le grave rappel de sa promesse passée, ni les supplications émues ne retiennent sur ses lèvres la question fatale : « Qui es-tu? d'où viens-tu? Dis-moi ton nom! » En ce moment, la porte s'ouvre; Frédéric entre, armé, espérant surprendre Lohengrin; mais le héros a saisi son épée, d'un geste il renverse Frédéric à ses pieds... justice est faite. Eisa s'est éva-

nouie. Lohengrin la contemple tristement : l'amour est mort, le bonheur a fui pour jamais.

Le dernier tableau nous ramène au décor du premier acte. L<à, en présence du roi, devant les guerriers assemblés, le chevalier au cygne révèle son nom, déclare sa mission et son titre: « Dans une terre lointaine, à vos pas inaccessible, se trouve un château merveilleux, qu'on appelle Montsalvat... Au centre s'élève un sanctuaire... là, des hommes purs et forts gardent un vase auguste, autrefois apporté par les anges : le Saint Gral!... Les chevaliers du Gral parcourent la terre pour y défendre l'innocence et le droit... mais leur nom ne doit être su de personne : du jour où vous le connaissez, pour jamais ils s'éloignent de vous. . . Eh bien ! j'obéis à la sainte loi : mon père, Parsifal, est le roi du Gral, moi, Lohengrin, je suis son chevalier! »

Le cygne a reparu sur le fleuve ; il conduit la nacelle ou doit remonter Lohengrin. En vain Eisa gémit et pleure : il est trop tard, la destinée s'accomphra. Lohengrin fait ses adieux à celle qu'il a aimée, et la barque s'éloigne... longtemps encore on l'aperçoit, mais l'éclat de l'armure blanche décroît peu à peu; tout est Uni... Lohengrin a disparu aux regards... Eisa pousse un cri de douleur et tombe sans vie sur le rivage.

On voit que le ressort unique de la pièce est celui-ci : Eisa posera-t-elle ou ne posera-t-elle pas la question défendue? Au point de vue du drame concret, on ne peut se dissimuler qu'il y a là matière à critique. La loi qui impose l'anonymat aux chevaliers du Gral demeure bizarre, presque incompréhensible, et il est difficile de concevoir que tout repose sur un fait d'aussi médiocre importance matérielle. De plus, la métamorphose du jeune frère d'Eisa en cygne, par les maléfices d'Ortrude, et son retour à sa forme naturelle, sur la fervente prière de Lohengrin, sont des éléments inutiles à l'action et entachés d'une puérihLé véritable. Aussi, comme valeur purement dramatique, le poème de Lohcngrin est inférieur à coup sur au poème de Ta niihii user. Vomi de ces cris déchirants, de ces violents chocs d'idées, de ces réalistes émotions qui abondaient dans Tannhiiuser ; la lutte entre l'esprit et la chair n'est plus... Wagner a fui l'abîme de la douleur humaine : il ne s'y replongera qu'aux jours de Tristan et Iseult.

En revanche, si le drame de Lohengrin est d'un moindre intérêt que celui de Tt/niihaiiser, la forme musicale a progressé, visiblement, d'une œuvre à l'autre. Non qu'il n'y ait, dans Tannhaiher, telle page aussi belle, aussi grande, aussi achevée même qu'on le puisse souhaiter; mais la partition, en son étendue, est extrêmement inégale. La musique s'y trouve assez rare-

ment adéquate — du moins d'une façon absolue, — à l'idée poétique qui la dirige et la domine. ^

Ici, la fusion est plus complète entre les deux éléments essentiels de l'œuvre. Non seulement les « morceaux » isolables sont en moins grand nombre, mais les leitmotive jouent un rôle plus général, mieux organisé aussi. On en peut compter une dizaine, sans préjudice de fréquents rappels de situations, et aussi de thèmes qui se développent d'une façon à peu près indépendante. Enfin, et surtout, le style musical est très sou- 3 tenu, très pur et très riche tout ensemble, bien plus parfait que celui de Tannhauscr. On devine déjà cette parfaite maîtrise d'art qui permettra bientôt à Wagner de réaliser esthétiquement les puissantes conceptions de son esprit.

Le caractère spécial de la musique, dans Lohengrin. est le charme. Cette œuvre, en sa majeure partie, cause à l'auditeur un véritable enchantement. La scène d'amour du troisième acte débute par un dialogue musical d'une infinie douceur, dès les paroles si tendres de Lohengrin: « Les chants se sont éteints... nous sommes seuls, bien-aimée ! seuls, pour la première fois depuis notre rencontre... »

L'intérêt de Lohengrin est avant tout dans l'idée poétique et le symbole. Certes, on peut signaler plus d'un passage oii, « l'homme de théâtre », au sens exact du mot, reparaît en Wagner ; on peut citer telle scène où l'énergie

éclate virilement, comme cela a lieu au deuxième acte, pour l'invocation sauvage d'Ortrude : « Wotan! Freia ! » Mais le conflit moral est tout entier dans l'âme d'Eisa : Eisa, c'est la femme, avec sa fatale curiosité, sa tremblante inquiétude ; l'Eve tentée de la Bible, la Psyché du mythe grec — la femme, prompte à l'oubli, douce pourtant, aimante, être fragile d'âme et de corps.

Pour Eisa, le bonheur reposait dans l'amour; l'amour ne pouvait exister sans la confiance, sans la foi. Or le doute est venu, il a tué la foi. Eisa aimait, une tentation l'a perdue : elle doute — elle meurt d'avoir douté.

Que de grave poésie dans la destinée d'Eisa ! et combien un pareil symbole nous touche ! Lohengrin aussi nous émeut : nous arrivons à comprendre ce chevalier séraphique, pour éloigné qu'il soit de notre nature, quand il quitte les sérénités du Gral, poussé par le désir de sauver l'innocence en péril, plus encore, ai-je dit, par une secrète nostalgie de la tendresse humaine... L'amour avait empli ce grand cœur vierge de sa voluptueuse souffrance. Aussi, lorsque la question redoutée menace, lorsque Eisa va céder au doute irréparable, Lohengrin prie, supplie, conjure ! Une tristesse profonde transparaît dans l'amoureuse strophe qui s'échappe de ses lèvres : «Ah! viens, viens sur mon cœur, chère Eisa!... laisse-moi t'aimer, laisse-moi

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