‹ Richard Wagner et le drame contemporain; introductionChapitre 19 sur 43 · QUELQUES REMARQUES SUR TANNH^USER · texte numérisé non relu

QUELQUES REMARQUES SUR TANNH^USER

Un cantique s'élève de l'orchestre, lent et grave ; c'est, au crépuscule, un chœur de pèlerins ; à la paisible affirmation de foi succèdent des sentiments de componction, après lesquels le premier thème revient, élargi, solennisé par la voix puissante des cuivres, sur l'agitation exultante des violons. Mais bientôt les pèlerins s'éloignent ; ils s'effacent dans la nuit plus obscure, leurs voix se perdent, éteintes par la distance. Soudain, un fiévreux dessin des altos traverse la résonance assourdie du choral qui s'en va. De troublantes apparitions surgissent dans les ténèbres : une orgie fantastique commence, faisant tourbillonner les rondes lascives des nymphes et des bacchantes. Éblouissante, Vénus, la reine de volupté, resplendit à nos regards. Mais le chevalier Tannhteuser se dresse tout à coup au seuil de la montagne entr'ouvcrte; à sa strophe enthousiaste, répond la pa-

rôle même de Vénus, alanguie de séductions et de caresses. Et l'ivresse des uns atteint son paroxysme; une frénésie infernale secoue l'orchestre; des voix sifflantes, des cris aigus, des râles exaspérés, planent sur des rugissements de sonorités qui s'écroulent, et cela dure ainsi, jusqu'à ce qu'une pâle blancheur d'aurore s'éveille aux confins des ténèbres... alors de lointains accents se font entendre, progressent lentement à travers la décroissance des voluptueux délires : c'est le chant des pèlerins qui se rapproche, s'impose peu à peu aux bruits éperdus de la nuit. Les motifs charnels se refusent vainement à son irrésistible puissance. Il vient, il grandit, il entraîne toutes les voix égarées. Il éclate enfin , tonnant, triomphal comme un dogme : ses notes ont l'autorité d'un credo. Soumis et transformés, les cris du Vénusberg accompagnent maintenant la royauté de sa marche. Purifiés, ils disent la joie du monde, l'allégresse de la chair rachetée. Et, dans la gloire de l'aube, enlacés au cantique de la foi, ils chantent la réconciliation de la nature et de Dieu,

Cette extraordinaire ouverture porte en elle tout le drame de TtiniihHiiscr, résumé par l'opposition de deux principes contraires, Vénus et Dieu, les sens et l'esprit. Elisabeth, la chaste princesse, sera sur la scène, en quelque sorte, la déléguée de la puissance et de l'amour di-

vins, La réconciliation qui termine l'ouverture correspond, dans le drame, au pardon final de Tannhaeuser i .

Ce drame, l'un des plus spontanés qu'ait réalisés Wagner, a donc une immense signification symbolique. Mais l'humanité y frémit avec une intensité singulière, à un bien autre degré que dans Lohengrin, par exemple. Admirable poème, inépuisable sujet, où se trouvent, en germe , la plupart des grandes conceptions wagnériennes.

Elisabeth, la douce rédemptrice, se sacrifie pour le salut de Tannhgeuser. On sait quel rôle joue cette idée dans le théâtre entier de Wagner... Elisabeth en est une des plus touchantes personnifications. Plus vraiment humaine que Senta, elle se dévoue moins héroïquement sans doute, mais pour des raisons plus claires, plus émouvantes dans leur simplicité. 11 nous est impossible d'évoquer l'image de la vierge, auguste et naïve tout ensemble comme ces belles saintes de vitrail que tracèrent autrefois des mains croyantes, sans éprouver l'attirance de cette pureté presque angélique. Notre regard aime à voir sourire Elisabeth, parée de son étroite robe blanche, un manteau de velours

1. Les sources d"où A\ agner a tiré ce drame musical sont la légende populaire du chevalier Tannlia,'user, dont existent plusieurs récits, et le célèbre poème allemand la IJucnc des cltantcurs à la Wartbuitrg {Ver San;jcrlcric(j).

bleu flottant à ses épaules, une mince ligne d'or pressant ses cheveux blonds, lorsqu'elle attend Tannhaeuser dans la grande salle de la Wartbourg^.. Mais voici le début du troisième acte; la rougeur du couchant empourpre de reflets la crête des montagnes, et les pèlerins reviennent de Rome, chantant le cantique d'action de grâces. Ils passent sur la route : « Le Seigneur est clément... Alléluia! Alléluia pour l'éternité! » Anxieuse, ÉUsabeth scrute des yeux leur cortège... Tannhœuser n'est pas avec eux; Tannhaeuser n'a pas été pardonné !

C'est alors que la prière suprême s'exhale des lèvres d'Elisabeth ; quand ce dernier vœu a été prononcé, la vierge prosternée se relève. Elle reprend le sentier de la Wartbourg, tandis que la nuit descend peu à peu sur la vallée. Inexprimable mélancolie, oii nous entrevoyons cependant les certitudes apaisées de la foi, consolantes, éternelles, comme cette étoile du soir dont le blanc rayon frissonne, au lointain des cieux, dans le vague de l'azur sombre. Nous nous prenons à désirer nous en aller de la terre, pour vivre en la patrie meilleure ; et notre renoncement aux espoirs d'ici-bas se fait doux et calme, pareil à celui de AVolfram d'Eschenbach, le chantre des chastes amours. Ce Wol-

1. Voir la belle analyse de Tannhtiuser par Fr. Liszt, dans sa brochure : Tunnhduser et Loliengrin^ publiée en français à Leipzig (1851).

fram, si grand dans son abnégation, si beau dans le silence de sa fidélité, n'est-il pas le prototype du Renonceur admirable qui devra s'appeler Parsifal?

Mais c'est au personnage de Tannhaeuser qu'il faut plus spécialement nous arrêter. Tannhaeuser fait penser à Faust. Cependant ce n'est pas le pourquoi des choses qui l'obsède; il n'est point torturé par cette soif de la connaissance, ce désir d'activité gigantesque qui fait l'originalité toute-puissante du Faust de Gœthe. C'est au bonheur qu'il aspire, à une plénitude que la réalité ne lui accorde point. Jamais il ne s'interroge, jamais il ne se donne l'amère joie de philosopher sur le néant de la destinée humaine. Tour à tour dévoré d'orgueil, brûlé de convoitises, écrasé de repentir, il se livre tout entier à chacune de ses impressions. Ame de poète, cœur démesuré que rien ne peut assouvir, il voudrait embrasser l'univers, régner par l'esprit, posséder toutes les jouissances de la chair. Un jour, il s'évade d'un monde qu'il méprise, et se jette aux bras de Vénus, dans la folie des infernales délices. Son amour dompte la jalouse déesse; il vit la damnable existence, savoure toutes les ivresses, et brusquement se révolte. Un regret l'a mordu au cœur : le souvenir des fraîches matinées d'avril, des sonneries de cloches éveillées aux éghses, des chants d'oiseaux dans les feuillages emperlés de rosée.

166 RICHARD W VG.NEIi

Il invoque Marie, le Vénusberg disparait; le voici à genoux dans le val au pied de la Wartbourg, et se frappant la poitrine, car un cantique de pèlerins apporte à son oreille des accents de pénitence et de foi.

Au commencement du deuxième acte, il s'abandonne avec bonheur au virginal amour d'Elisabeth; mais le concours a lieu : en présence de ses rivaux, le poète redouté tressaille d'orgueil, et, comme il n'a pas expié sa faute, le charme fatal du Vénusberg s'insinue dans son âme. Irrité parla lutte, il oublie Elisabeth; ressaisi par la volupté, il entonne impétueusement la louange de Vénus. Mais, au cri d'Elisabeth, à la vue de cette jeune fille qui se jette devant i lui, le couvre de sa poitrine contre les épées hautes, et pour lui demande grâce et pardon, il comprend l'horreur profonde de son crime ; il s'élance vers la pénitence, vers les humiliations, vers le châtiment volontaire de ses sens : « A Rome! à Rome! » Et, à l'heure même, il part.

Tout le monde connaît le récit du pèlerinage, l'une des plus poignantes mélopées que Wagner ait écrites; brisés d'émotion, nous écoutons le coupable dire la rigueur de sa mortification, ; conter quelles dures souffrances il s'était joyeusement imposées! Le pardon n'est pas venu : une parole de condamnation a retenti sur sa tète... tout est fini maintenant... eh

bien! que l'enfer reçoive le pénitent repoussé! Avec toute la frénésie de sa douleur, Tannhœuser invoque Vénus : des apparitions s'ébauchent dans l'ombre pleine d'épouvantes; la montagne s'ouvre, la déesse semble approcher, souriante, les bras ouverts... Tannhaeuser lutte avec Wolfram, qui vainement le veut retenir. Une seconde encore, et la damnation est consommée...

« Elisabeth! » s'écrie Wolfram.

Tannhaiiser s'est arrêté, comme frappé de la foudre. Les visions s'effacent, Vénus disparait; l'horizon blanchit aux premières clartés de l'aurore. Mais des cierges brillent dans la vallée, le cortège funèbre d'ÉUsabeth s'avance, des voix chantent la sainte, enfin délivrée des terrestres douleurs : « Bienheureuse la vierge ! bienheureux le pécheur pour qui elle a pleuré ! »

Ah! cette fois encore, Tannhaeuser n'hésite point; la contrition l'a terrassé; défaillant, il se traîne près du cercueil ouvert :

<c Sainte Elisabeth, priez pour moi. »

Il meurt. Et voici que de jeunes pèlerins arrivent en foule, portant la crosse de leur évoque toute couverte de fleurs blanches. Ils chantent; ce cantique de l'Innocence célèbre les merveilles de la grâce divine, empreint de cette joie dont tressaille le ciel entier pour le salut d'un seul pécheur : « Le Seigneur a fait de grandes choses! il a fait retleurir le bois mort, il a pardonné au coupable... Dieu est

plus haut que l'univers entier, et sa miséricorde n'est pas une dérision. »

Oh! je le sais, Tannldhiser a des imperfections nombreuses... la forme musicale n'est pas au niveau de la conception poétique, et reste, presque partout, inférieure comme facture au style général de Lohengrin. Mais pourtant de telles œuvres ne peuvent vieillir : elles touchent par trop de points au problème de notre destinée.

Si l'on veut bien me le permettre, j'ajouterai même que TannJuiuser, ce drame où le moyen âge est si miraculeusement ressuscité, est moderne à bien des points de vue. Dans notre siècle, plus encore peut-être qu'aux époques antérieures, beaucoup d'hommes prouvent des sentiments pareils à quelques-uns de ceux qui y sont exprimés avec tant d'éloquence. Plus d'un parmi nous ressemble étrangement au chevalier Tannhœuser. Fatigués des servitudes lâches de la vie, des négations faciles et des voluptés stupides, nous avons par moments des révoltes : le goût de la croyance monte à nos lèvres lasses, nous ressentons un désir vers les affirmations oubliées, vers la fière liberté des âmes innocentes, vers la patrie chrétienne, suivant la forte expression de Wagner. L'angoisse de l'Inconnaissable nous prend à la gorge, et cette souffrance est parfois si aiguë que la foi renaît en certaines âmes du scepticisme même.

ET LE DRAME COMTEJl FORAIN. 169

Qui n'a répété, aux heures d'extrême affliction, l'appel désespéré de Y en finit du siècle.

Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié!

Ce cri, je le retrouve chez tous les poètes contemporains, de Baudelaire à Rollinat : tous ont jeté nn sanglot de détresse, pris naïvement l'infini à témoin de leur ignorance et de leur surhumaine douleur. Tel esprit, longtemps dégagé des cultes et des dogmes, éprouve, à l'instant de la mort, le besoin de s'endormir dans le bercement de la foi première et de s'abandonner, pour ainsi dire, à quelque grande clémence inconnue. Aussi l'émouvante conclusion de Taimhcin^er parle fortement aux âmes modernes. Nous comprenons cette belle personnification de nos désirs iucessés, cette haute nature qui se livre à l'entraînement de ses impressions, sans trouble ni recul. Elle se rue aux joies de la chair, et soudain s'en arrache, et s'abîme dans une contrition frénétique. C'est le tout qu'il lui faut : elle ne saurait se contenter à moins. Un instant, l'on peut croire Tannhai'user perdu ; mais une vierge a prié : sa prière a vaincu l'enfer. L'âme douloureuse du pécheur s'exhale en une parole d'humble foi, un acte de repentir dernier. Déhvrée de la nuit, elle monte dans la paix de l'aurore... « Dieu vit, plus haut que tous les mondes, et sa miséricorde n'est pas une dérision. »

Page 1