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TRISTAN ET ISEULT

IMPRLSSIOiNS DE BAYP.EITH

L'ombre est dans la salle; une vague lueur flotte devant la scène close, au-dessus de la fosse profonde de l'orchestre. Et voici que dans l'attente qui emplit l'espace obscur, une voix gémit, très douce, plainte d'une âme dolente, infinie tristesse du mal d'amour... le trouble accord du désir résonne sur le dernier sanglot de cette plainte, et ce désir monte, par degrés chromatiques, empreint de souffrance et de délices, puis bientôt s'évapore dans le silence total de l'orchestre. Trois fois la progression est répétée ; trois fois encore, des soupirs se répondent, coupés d'angoissants points d'orgue. Mais l'explosion de l'amour resplendit, ébranlant l'abîme sonore jusqu'en ses sourdes profondeurs : un thème s'élève, un thème de passion, l'amour né d'un regard, et en une seconde créé pour l'éternité entière ; et sa triple période ascendante fait tressaillir tous les cœurs d'un frisson

surnaturel. Des tendresses palpitent, des fièvres s'allument, une confusion de douleur et de ravissement, de désirs, d'appels, d'étreintes, grandit, lente et formidable, sous les ondes toujours renouvelées de la mélodie principale. 0 les cruelles ivresses ! la mort — la mort pour dernier terme à la passion, pour dernière victoire à l'amour, la mort pour réunion suprême ! L'un à l'autre, à jamais, hors du monde qui change, du monde de soulTrance et de mensonge ! Et l'inassouvible désir s'exalte, éperdu, en des sonorités défaillantes, l'invisible orchestre enfle le torrent de ses voix ; son bruit devient pareil à celui d'une mer, une mer sans limites, un infini sans nom, où tout vient se confondre, vie, mort, douleur, amour, félicité.

L'indescriptible progression est terminée; les sons décroissent, les échos de la plainte et du désir dialoguent mélancoliquement comme au début du prélude... quelques sombres notes des basses nous avertissent que l'action arrive, sort maintenant du rêve. Et, en effet, le rideau s'écarte, la scène lumineuse s'ouvre à nos yeux, l'orchestre se tait, le drame commence.

Sur le pont du navire qui conduit en Cornouailles Iseult, princesse d'Irlande et fiancée au roi

Marke à la suite d'un traité qui a réconcilié les deux pays, une tente est dressée, haute, somptueuse. Iseult est à demi étendue sur un lit de repos, la figure cachée dans les coussins. Immobile, comme morte, elle n'a pas un tressaillement..; à Tangle de la tente, la suivante dévouée, Brangaene, soulève un pan de draperie, et regarde longuement la mer : les côtes de Gornouailles paraissent à l'horizon, sur la ligne bleue des eaux^

Une chanson de marin tombe de la mâture, dans le complet silence de l'orchestre : « Où t'attardes-tu, fille d'Irlande? sont-ce tes soupirs qui gonflent nos voiles? Fille d Irlande, fille amoureuse et farouche ! »

Iseult bondit, comme cinglée par les paroles de cette chanson. Sa colère fait explosion en des imprécations sauvages; sur le déchaînement d'une véritable tempête instrumentale, où s'exaspère le motif de la chanson du matelot, elle appelle la mort, souhaite qu'un ouragan l'engloutisse avec le navire maudit. Les tendres suppUcations de Brangaene ne la peuvent calmer.

Brangaene écarte les tentures, sur l'ordre de

1. Wagner a pris les élémenls de son drame dans le poème germanique de Tristan et holde, par Gottfried de Strasbourg, poème imité, comme on sait, des nombreuses versions françaises de la même légende, d'origine celte, bretonne. Voir le poème de Luc de Gast et la célèbre version en langue française de Thomas d'Erceldoun. Cf. les études de Francisque Michel, et, au point do vue wagncrien. les indications de ^\M. Schuré et Ilans de Wollzosen.

sa maîtresse haletante... on aperçoit le pont du navire, vers l'arrière : Tristan, le chevalier sans égal, le propre neveu du roi Marke, est debout au gouvernail.

Dans les paroles d'Iseult, un secret d'amour se révèle à demi; la princesse envoie Brangaene sommer Tristan de venir de suite auprès d'elle.

En de courtoises paroles, Tristan refuse d'aller trouver Iseult : son rigoureux devoir, dit-il, l'oblige à ne pas quitter le gouvernail. Brangaene répète l'ordre formel de sa maîtresse ; mais aussitôt Kurwenal, le vieil écuyer de Tristan, se lève de sa place, et jette, à pleine voix, en manière de réponse, le rude couplet d'une chanson cornouaillaise, racontant la défaite de l'Irlande et le combat où Tristan tua Morold, le chevalier fiancé à Iseult. Tout l'équipage reprend en chœur le refrain, tandis que Brangaene éperdue s'enfuit vers sa maîtresse et referme en hâte derrière elle les draperies de la tentée

Le désespoir d'Iseult éclate ; ne se contenant plus, elle raconte à Brangaene tout le passé. Un jour, peu après que son fiancé Morold eût péri, un guerrier blessé vint lui demander asile. Il avait entendu parler de la science d'Iseult, de

1. Malgré le foudroyant effet scénique que produit l'intervention de Kunvenal, il faut reconnaître qu'il y a là une invraisemblance réelle : on s'explique bien difficilement que Tristan ne fasse pas taire de suite son écuyer. Cette remarque, d'ailleurs, ne vient jamais à l'idée qu'après la représentation, tellement puissante est l'impression immédiate que l'auditeur subit.

sa connaissance des philtres et des baumes, et attendait d'elle la guérison de sa blessure. Or Iseult remarqua une entaille à l'épée de l'inconnu : un éclat de fer, trouvé dans la tête de Morold, s'y adaptait exactement!... Ainsi, cet homme, venu chez elle sous un nom d'emprunt, c'était le vainqueur de sa patrie, le meurtrier de son fiancé! Saisissant l'épée de Tristan, déjà elle s'approchait du lit pour la juste vengeance, quand le regard du malade se leva vers elle... le glaive échappa à sa main tremblante... Cette homme, guéri, sauvé par elle, cet homme qu'elle aurait pu frapper si aisément, eh bien, il a négocié les traités en la prenant pour gage; il l'a promise, vendue, à son oncle, au vieux roi Marke:.. aujourd'hui, il la mèneenCornouailles! « Malédiction sur Tristan ! s'écrie-t-elle ; Vengeance! Mort — mort à nous deux! »

Brangaene tente d'apaiser sa maîtresse ; entin, Iseult achève de révéler le secret fatal: « Etre près de lui, et de lui ne pas me voir aimée!... »

Brangaene cherche le coffret aux préparations mystérieuses, conlié à ses soins par la mère d'Iseult. Elle y choisit le philtre d'amour ^ Ce philtre enivrera la raison de Tristan. D'un mot,

1. Répétons-le : le philtre d'amour n'est qu'un symbole, l'image delà passion qui enivre le cœur et domine l'être entier. Même ici, il ne joue d'autre rôle que celui d'un accident extérieur, un prétexte à l'explosion inévitable de rameur. Iseult d'ailleurs l'explique en pi'opres termes au deuxième acte. La magie n'a que faire dans un drame aussi humain que IVislan et Iseult.

Iseult arrête Brangaene : <' Prépare-nous le breuvage de la mort » !

La fidèle Brangaene a poussé un cri d'effroi. Mais voici Rurwenal qui entre dans la tente pour annoncer Tristan: le navire va toucher la côte de Cornouailles ; Tristan doit conduire Iseult au roi Marke.

Kurwenal s'est retiré; une attente tragique sort des tenues de l'orchestre. Iseult fait un violent effort sur elle-même : l'œil fixé sur les draperies qui déjà s'écartent, elle est debout, appuyée contre le lit de repos, et plus immobile qu'une statue.

Tristan est devant elle, respectueux, sombre... La musique s'est haussée à une incroyable puissance pour rendre la terrible résolution qui anime ces deux êtres. La plastique de la scène n'est pas moins expressive. Enfin, Tristan prend la parole ; le dialogue s'engage, contenu d'abord, mais de plus en plus dramatique, avec des chocs de parole qui sont comme des froissements de lames, et parfois des silences qui font haleter. Tour à tour Iseult se montre hautaine, emportée, ironique, sans que Tristan se départe d'une triste et solennelle gravité. Mais les cris des matelots annoncent l'approche de la côte. Iseult présente à Tristan la coupe de réconciliation, où Brangaene a dû verser le breuvage de mort.

fc Où sommes-nous! dit Tristan, comme sortant d'un son ffe.

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— Près du but ! »

Tristan saisit la coupe, il la salue d'une fière invocation ; il la porte à ses lèvres, il boit...

« Traître ! à moi la moitié ! »

Iseult lui arrache la coupe à demi vidée, et l'épuisé jusqu'à la dernière goutte. La coupe roule à ses pieds. Tous deux se regardent — éperdus.

Je n'essayerai pas de noter ici les impressions que produit cette scène ; ceux qui doutent que Wagner ait le sens du théâtre et l'accent de la passion feront bien d'aller voir cet extraordinaire spectacle : les deux amants luttant en vain contre eux-mêmes, l'égarement qui saisit leur cœur et leur cerveau, le désir qui soudain les enfièvre, et l'irrésistible explosion de l'amour, sur ce double cri: « Tristan! Iseult ! >y Les voici dans les bras l'un de l'autre... Brangaene n'a pu exécuter l'ordre cruel: elle a versé le philtre amoureux dans la coupe, et la passion envahit toutl'orchestre, les thèmes de désir et d'ivresse s'élèvent en vagues sonores, poussant les voixd'Iseult et de Tristan k des rencontres pâmées, à des cris d'inassouvible tendresse. Mais le navire a touché terre, la tente s'ouvre, le chœur des matelots entonne un chant de joie : « Salut au roi Marke, salut! »

Ainsi se termine le premier acte de Tristan et Iseult.

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Trois scènes forment l'acte deuxième : l'attente, la réunion des amants, leur surprise par le roi Marke. La première scène est un immense nocturne; déjà le motif des violoncelles, dans le prélude, nous avait montré Iseult impatiente de revoir le bien-aimé. Elle se tient maintenant dans les allées du jardin, enveloppée de longs voiles blancs, et prête l'oreille aux lointaines fanfares de chasse qui s'affaiblissent peu à peu. En vain Brangaene l'avertit du péril : cette chasse imprévue, c'est le courtisan Melot qui l'a conseillée, elle dissimule peut-être d'autres projets. Mais qu'importe à Iseult ! Les cors s'en vont, leurs sonneries décroissent ; le murmure de la source, le susurrement du feuillage, bruissent harmonieusement dans la paix de la nuit : « Éteins la torche, Brangaene! éteins la torche ! donne le signal ! que l'ombre règne seule ! donne le signal : laisse accourir mon bien-aimé ^ ! »

Après l'admirable mouvement d'Iseult arrachant la torche et l'écrasant sur le sol pour la mieux éteindre, après l'arrivée de Tristan et la première fougue de leur dialogue, la longue conversation que tiennent les amants sur le Jour et la Nuit parait excessive au théâtre. La mu-

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