LA DERNIERE ŒUVRE. — PARSIFAL
. Montsalvat! Ignoré sanctuaire, église de la resplendissante grâce, arche des sacrées merveilles, où parviennent seuls les plus vaillants d'entre les purs!
Le moyen âge avait rêvé ce lieu mystique : il y avait placé le joyau du divin sacrifice, la coupe de l'Eucharistie et du Calvaire.
En la piété de sa glorieuse songerie, l'âme du peuple chrétien avait imaginé une relique deux fois sanctifiée. Elle avait voulu que la coupe où s'épandit le sang du Christ, par l'invisible immolation de ces paroles : « Ceci est le calice de la nouvelle alliance en mon sang, versé pour le salut d'un grand nombre » , lïit aussi le précieux vase où Joseph d'Arimathic aurait recueiUi le
sang visible du Dieu mort sur la croix. Cette coupe, ce Gral, les Anges l'avaient un jour remis aux mains du chevalier Titurel, avec la lance qui ouvrit le côté du Sauveur. Et, pour abriter ce trésor incomparable, Titurel construisit un temple sur une cime élevée, et il le nomma la Montagne de salvation — Montsalvat. Et dès lors, des héros chevauchèrent par val et par colline, ardents à laquete du Gral, ardents à trouver le chemin du sanctuaire, à mériter surtout d'être choisis pour sa garde. Soldats de justice, ils protégeaient les faibles et châtiaient les impies. Prédestinés aux fonctions séraphiques, ils s'efforçaient de triompher des tentations, de tuer le péché, d'asservir en eux la chair. L'enfer leur opposait son embûche, des épreuves redoutables leur étaient réservées. Mais, vainqueurs des sortilèges et des monstres, affermis dans la foi, fortifiés dans la bravoure, consacrés dans la chasteté, ils atteignaient les bois augustes, oli les arbres portent des fruits | merveilleux, où les lis très purs croissent en floraisons géantes, et voyaient luire, au delà des troubles feuillages, les marbres et les ors de Montsalvat. Ils arrivaient, saisis d'un ravissement sans bornes , franchissaient les portiques vermeils, revêtaient les blanches tuniques et les hauberts d'argent ; prosternés sur le parvis, dans la fulguration des voûtes éblouissantes, parmi le nuage de l'encens, sous un
ET LE DP.AMK f'.OXTKM POP, AI\. '293
cantique d'enfants pareils aux anges, ils éprouvaient dès ce monde les joies de la céleste Patrie.
Réveille-toi, sors des ténèbres. Femme, Être terrible. Fleur du Gouffre, Rose de l'Enfer! Déjà grondent les tonnerres de l'abîme ; dans les vapeurs monte le fantôme, l'Innommée sépulcrale, mystérieuse comme Isis, belle comme Astarté, qui à cette heure se nomme Kundry!
La voici, toute blanche aux plis blancs d'un suaire, et superbe, effroyablement. C'est la Dormante, la Morte, qui pourtant doit revivre, — l'ancienne Démone, la prêtresse de l'éternelle damnation.
, Kundry! Kundry! sors du gouffre. Femme, Être terrible, toi qui déjà t'es appelée Hérodiade... Le sommeil de malédiction te possède. Séductrice, Reine des luxures, l'enfer te commande de te lever, pour le péché et pour la mort des âmes.
Kundry! Kundry! Femme éternelle, moins terrible encore que douloureuse ! Le pouvoir satanique a dompté ton âme avec ton corps, et voici que tes lèvres maudites s'agitent sous le linceul : un cri s'élève, un cri déchirant, un cri de bête agonisante, oîi gémit toute la souffrance humaine, l'angoisse de toutes les créatures, la plainte de toute chair condamnée.
Oh! ce cri, ce rire d'inexprimable douleur.
sanglot de désespoir, hurlement de blasphème, hoquet de volupté sauvage!... Un homme vient, un enfant, un pur... C'est celui-là que tu vas perdre... « A l'œuvre, Kundry! » ainsi rugit l'abîme; « éteins cette lumière, anéantis cette innocence — oh! celle-là surtout! — l'instant est arrivé des mortelles déhces, de ce baiser dont nulle de tes victimes n'a guéri... »
Femme, Être énigmatique, pourquoi ta soudaine révolte? Peut-on vouloir encore dans la Mort ? Quel est ce « Non » surhumain gémi par ta bouche de fantôme ? « Je ne veux pas... non!... non!... pas celui-là! » Et la voix du maître répète : « Tu le veux, car il le faut! »
Ainsi, tu as essayé la lutte ! un être serait en toi, que la volupté d'enfer n'aurait pas tué entièrement... dans ta beauté affreuse, quelque chose subsisterait encore de cette autre beauté qui te faisait semblable aux anges ? 0 Kundry, Kundry, élue pour l'amour, née pour le ciel, nous n'avons pu cesser de t'aimer!... Ta chute est notre chute, et l'univers souffre avec toi.
Oui, tu seras sauvée, femme sept fois maudite! Esclave du péché, sache que celui qui te bravera te rendra libre. Un jour approche, où le rire finira sur les lèvres de la pécheresse, où les larmes de la Rédemption sanctifieront les yeux de la pénitente. Vaincue par l'innocence, déhvrée par la pitié, Hérodiade est devenue Marie-Madeleine. Les âges de foi ont vu le mi-
racle : en une matinée de printemps, un jour de vendredi saint, Kundry a pleuré, Kundry a été pardonnée, Kundry est morte, morte pour revivre, hors du temps, là où la mort est abolie, où vit l'amour, seul, à jamais.
C'est à Montsalvat que nous transporte le prélude de Parsifal. Un thème s'élève, sans accompagnement, comme si une voix seule parlait dans le silence de l'univers, à la fois divine et humaine : et ce thème, qui contient en germe tous les motifs religieux de l'œuvre, est précisément celui sur lequel doivent se placer les paroles saintes : « Prenez mon corps, prenez mon sang. »
Un vague frémissement du quatuor emplit l'espace de ses mystiques arpèges, que soutient le roulement voilé des tymbales ; tel un songe qui se prolonge, tremble et s'éteint peu à peu sous les voûtes augustes d'une cathédrale. Le motif de la Gène le traverse lentement; puis les derniers accords, à peine perceptibles, s'effacent dans une sérénité recueillie.
Deux fois encore le motif reprend, en mineur, plus triste en sa grave éloquence, mais amenant une pareille succession d'effets.