‹ Richard Wagner et le drame contemporain; introductionChapitre 38 sur 43 · A ces deux trompettes est adjoint un cor · texte numérisé non relu

A ces deux trompettes est adjoint un cor

pécheurs. La gémissante symphonie vient se perdre, se résumer, dans une lente ascension de la phrase initiale...

Au premier acte, la scène représente les bois qui entourent le temple du Gral. Entre les arbres séculaires, on aperçoit la nappe bleue d'un lac. C'est l'aube. Gurnemanz, le vieil écuyer du preux Titurel, écoute retentir l'appel du Gral; il s'agenouille; les deux pages qui sont avec lui se prosternent à ses côtés; tous trois disent à voix basse la prière du matin.

Mais des chevaliers arrivent, précédant une litière où gît Amfortas, le roi du Gral, le fils de Titurel. Blessé d'une plaie que rien ne peut guérir, le lamentable chef de la sainte confrérie endure des souffrances cruelles; chaque jour, on le porte au lac, afin que l'eau sacrée rafraîchisse ses membres. En ce moment, il éprouve un peu de calme... « Après la nuit terrible, la splendeur matinale des bois frappe mes regards... L'onde du lac va baigner mon corps épuisé,... la souffrance s'arrête, la nuit de douleurs se dissipe... »

Gurnemanz présente une fiole à Amfortas, Ce baume, Kundry vient de l'apporter, Kundry, la messagère farouche, aux yeux hagards, de qui nul ne connaît la nature et l'origine. Étendue près d'un buisson, Kundry assiste à toute la scène, et c'est à peine si elle fait un mouvement, si une parole lui monte aux lèvres. Ce-

pendant l'on a mené Amfortas au bain, et le vieux Gurnemanz, répondant aux questions des pages, leur raconte le sommeil de mort qui prend Kundry par intervalles, tout ce qu'il y a de mystérieux en elle, et pourtant sa fidélité à servir les chevaliers du Gral chaque fois qu'elle en trouve l'occasion. » Peut-être, hasarde-t-il, peut-être expie-t-elle aujourd'hui quelque grande faute commise dans une vie antérieure ! >^

Poursuivant son récit, il explique la blessure d'Amfortas. Le roi de Montsalvat était parti pour combattre le pire ennemi de la sainte milice, Klingsor le magicien, qui, désespérant de mériter la dignité suprême, avait réussi, en se mutilant, à s'affranchir des tentations de la chair, croyant ainsi parvenir à s'emparer du Gral. Mais une femme, suscitée par Klingsor, une femme « infernalement belle », était soudain apparue aux yeux d'Amfortas. Elle l'avait séduit, attiré dans ses bras. Le magicien en profita pour enlever la lance sacrée, l'épieu que portait Amfortas et qui avait percé autrefois le côté du Sauveur... Vainement Amfortas s'arrache de l'étreinte où l'a enlacé la tentatrice ; l'épieu, aux mains de Klingsor, le frappe d'une inguérissable blessure.

« Un jour, continue Gurnemanz, Amfortas priait devant le Gral, accablé de remords, torturé par la douleur qui nuit et jour brise son

corps et son âme... Une clarté se fit dans le sanctuaire, et des paroles résonnèrent, mystérieuses :

«: Sachant parla Pitié est le Par au cœur sim- <( pie — attends-le : c'est lui que j'ai élu *. ^>

Les pages émus ont ployé le genou ; pieusement ils répètent la formule de salut...

Une brusque fanfare des cors coupe T harmonie consolatrice,... c'est le thème de Parai fui. Traversé d'une flèche, un cygne vient s'abattre sur le sol, et aussitôt des chevaliers du Gral, des écuyers, des pages entrent en scène, traînant avec eux un jeune homme, un enfant aux cheveux blonds, aux grands yeux étonnés. Il tient un arc à la main : c'est lui qui a tué le cygne.

Gurnemanz reproche au jeune inconnu d'avoir fait oeuvre de meurtre : le cygne paisible était aimé de tous; il volait au-dessus du lac, confiant et doux, lorsque la flèche aiguë l'a percé; maintenant son aile est inerte, son regard s'est voilé, le sang a souillé son plumage de neige : « Enfant, voilà ce que tu as fait! »

Parsifal a écouté avec stupeur; tout à coup, l'émotion le saisit : il brise son arc et en jette loin de lui les morceaux.

« D'où viens-tu? dit Gurnemanz.

— Je ne sais pas.

1. Ce motif est souvent aiipelc motif de la promesse ou thème de rédemption.

300 RICHAnn WAGXER

— Quel est ton père?

— Je ne sais pas.

— Qui t'a envoyé vers nous par ces sentiers?

— Je ne sais pas.

— Ton nom alors ?

— J'en ai eu beaucoup, mais je les ai tous oubliés ! ;)

L'étrange dialogue continue cependant : « J'ai une mère, dit Parsifal, elle a nom Herzeleide \.. Un jour, dans la forêt, je vis des hommes brillants montés sur de grands animaux. J'ai couru après eux, sans pouvoir les rejoindre; puis je me suis fait un arc et des flèches, et j'ai vécu dans les bois, chassant les bêtes que je rencontrais. »

Kundry s'est levée; brusquement elle annonce à Parsifal que sa mère est morte, morte du chagrin de ne plus revoir son lils.

Hors de lui, Parsifal s'élance sur Kundry et la prend à la gorge. Gurnemanz l'arrache de ses mains ; l'enfant perd connaissance.

Aussitôt Kundry cherche de l'eau et lui en asperge le visage; puis, l'ayant vu ouvrir les yeux, elle s'éloigne, saisie d'un frisson indicible ; des mots entrecoupés s'échappent de sa bouche; elle va, elle s'éloigne, à reculons, comme terrifiée par un spectre... « Oh! le

^ 1. Herzeleide : Peine du cœur. L'apparition de ce mot présente l'une des plus émouvantes accentuations du discours musical dans tout ce premier acto.

LT LE DllAME GONTE M l'OR AIX. 301

repos! le repos pour la pauvre fatiguée! — Dormir ! — que personne ne m'éveille I — non...

non! pas dormir! une terreur me prend :

l'heure est venue — dormir — dormir — • il le faut!... »

Elle a disparu derrière les broussailles. A cet instant, il semble que le paysage commence à se déplacer peu à peu. « C'est midi ; laisse-moi te conduire au temple, dit Gurnemanz à Parsifal. Là, je verrai si tu es bien celui que nous attendons. »

Le décor se meut, et graduellement se transforme. Une obscurité envahit la scène, estompe la lente métamorphose des arbres en rochers, le surgissement des sombres voûtes de pierre. Une symphonie gigantesque grandit cependant à l'orchestre ^ ; puis, sur le suprême appel des trombones annonçant la religieuse agape, tandis que sourdement s'ébranlent les cloches de Montsalvat, l'intérieur du temple apparaît, se précise, s'éclaire, dans le jour épandu des hauteurs d'une coupole.

La scène religieuse déroule alors, ses périodes majestueuses, avec l'alternance des choeurs de chevaliers et des strophes chantées par les enfants, la grave sonnerie des cloches lointaines, la progression du thème du Gral, l'épanouisse-

1. L'analj'se de cette Verwandlungsmusik est trop ardue pour que je puisse la donner ici. Au chapitre IV, on a du trouver d'ailleurs une indication ^>omniaire des motifs essentiels.

302 RICHARD U AGNER

ment angélique du thème de la Foi ; elle est traversée par la voix du vieux Titiirel, vraie parole d'outre-tombe, par la plainte navrante d'Amfortas, le roi coupable, le prêtre indigne, se refusant à renouveler sa vie et ses tortures dans l'accomplissement du sacramentel office : « Pitié, mon Dieu! pitié! prends-moi mon héritage, ferme la blessure,... fais-moi mourir absous! » Cependant l'instant inéluctable est venu. Amfortas gémissant se courbe devant le Gral, que les enfants ont sorti du tabernacle. L'obscurité se fait peu à peu dans le temple, couvre les assistants prosternés ; les voix pures de la coupole, sur le sourd tremblement de l'orchestre, chantent les paroles mêmes de la Cène... L'ombre est complète à présent, mais un rayon soudain la traverse : le Gral resplendit d'une pourpre clarté,... la consécration s'opère, et la lumière revenant par degrés sous la voûte, le repas mystique commence, tandis que deux groupes d'enfants, au faîte de la coupole et à mi-hauteur, racontent et expliquent dans leurs chants le miracle extrême de l'amour, la preuve sainte de la parole : in finem dilexit cos.

Parsifal, immobile en un coin du parvis, a contemplé silencieusement toute la scène : la merveille lui échappe, son ignorance ne la peut saisir... Cependant, au cri de souffrance d'Amfortas, il a fait un mouvement, un geste de douleur violente, car la pitié sainte, la charité,

vient de naître dans son àme encore inconsciente. Mais les chevaliers s'éloignent, après s'être donné le baiser fraternel; la litière royale disparaît aussi derrière les piliers. Gurnemanz, demeuré seul avec Parsifal, s'irrite contre le silence stupide de l'adolescent; il ouvre une porte latérale et pousse Parsifal au dehors; mais, tandis qu'il traverse le temple pour rejoindre les chevaliers, une voix chante, venue de la coupole : « Sachant par la Pitié est le Pur au cœur simple... » et les chœurs répondent, sur l'harmonie céleste du Gral : « Bienheureux dans la Foi ! »

Le prélude du deuxième acte nous met en pleine magie, magie ténébreuse, diabolique; dans le grondement de l'orchestre passent le thème du pouvoir de Klingsor, personnification du mal et de la tentation, l'enchantement maudit qui tient Kundry esclave; le rire infernal déchire les terrifiantes harmonies, pareil à un éclair sillonnant Thorreur nocturne. Puis le rideau s'ouvre : Klingsor est devant nous, penché sur un Hvre cabalistique ; il se lève et évoque Kundry, sommations effroyables! Dans une vapeur que souffle l'abîme, la Femme appa-

304 lUCHARD WAG.NEIl

raît, voilée d'un blanc linceul,... elle est endormie, comme morte. Soudain un cri tord sa bouche livide : elle s'éveille.

« Oh!... — oh!... — nuit profonde — délire — rage — oh! douleur... oh! le sommeil... oh ! la mort ! »

Klingsor commande :

« Tu vas perdre aujourd'hui mon ennemi le plus dangereux, ce Pur simple que sa simplicité protège!

— Je ne veux pas!...

— Tu le veux : il le faut !

— Tu ne peux pas me retenir...

— Mais te saisir cependant!

— Toi?

— Ton maître !

— Quel pouvoir as-tu donc?

— Celui-ci : toi seule ne peux rien sur moi.

— Ha! ha!... Es-tu chaste?

— Que dis-tu là, femme maudite?... 0 rage! ainsi le démon rit de moi; il rit de me voir prétendre au Saint des saints!... Détresse sans nom! douleur du sauvage désir, tourment infernal ! j'ai voulu vous tuer, et vous me flagellez aujourd'hui par ce rire M »

1. Le personnage de Klingsor forme, on le doit reconnaître, l'élément défectueux du poème de Parsifal. Cette conception manque de largeur, elle est d'une inutile bizarrerie et il faut toute l'énergie des vers wagnériens, toute l'horreur sublime de la musique pour convaincre l'esprit du spectateur. Par bonheur, sur ces deux derniers points, Wagner a fait merveille, ef le début

Cependant Parsifal approche ; Kundry cède au charme fatal ; elle disparaît, avec un cri épouvantable, et voici qu'à la place du château de Klingsor un jardin magique nous éblouit de ses iloraisons. Parsifal a vaincu les gardiens du château ; naïvement joyeux de sa victoire, il regarde la soudaine merveille, admire les corolles écarlates, respire avec étonnement leur capiteuse haleine. Des jeunes filles accourent, fleurs elles-mêmes, car elles semblent avoir revêtu les pétales do quelque rose géante. Elles vont à Parsifal, l'environnent d'une ronde gracieuse; lui d'abord sourit aux gaies tentatrices, mais bientôt impatienté de leur voluptueuse obsession, il les repousse, demi-fâché, quand une voix s'élève, l'appelant par son nom. Cette voix féminine fait taire l'espiègle essaim des Filles, et une vague angoisse nous saisit, en l'enchantement du jardin fleuri de roses.

« Parsifal! » A ce nom, prononcé par Kundry, l'adolescent tressaille... c'était là le nom que lui donnait sa mère Herzeleide. Kundry devient visible, belle, parée, étendue sur un tertre de mousse; les Floramyes s'éloignent, et leur adieu à Parsifal se termine par un éclat de rire :

de ce deuxième acte est d'un extraordinaire effet. Quant au rôle de Kundry, ii est absolument émouvant, et suffirait à lui seul à placer l'œuvre au rang qu'elle doit occuper. — Ajoutons cependant que l'idée de la mutilation de Klingsor n'appartient pas à Wagner, mais qu'elle se trouve dans le poème dont il s'est insiiiré surtout, le Parsifal de Wolfram d'EsclienbacIi.

Page 1