‹ Richard Wagner et le drame contemporain; introductionChapitre 39 sur 43 · RICHARD WAG>'ER · texte numérisé non relu

RICHARD WAG>'ER

« Adieu, bel amoureux! adieu, liautain garçon ! adieu — niais ! ■■5)

La grande scène entre Rundry et Parsifal ne saurait être clairement résumée en quelques lignes. J'en ai donné une idée — fort incomplète, — avec deux ou trois citations caractéristiques, aux chapitres III, V et YI. Elle atteint aux plus hauts sommets de l'émotion humaine...

« Cruel! s'écrie Kundry lorsque Parsifal s'est délivré de son étreinte, puisque la Pitié ne te fait ressentir que les douleurs d'autrui, ressens donc aussi mes propres souffrances ! Toi qui viens racheter les autres, pourquoi ne pas t'unir à moi pour mon salut?

« Depuis des éternités je t'attends!... j'attends le Sauveur, j'attends sa tardive venue, moi qui l'ai si audacieusement outragé!... Oh! si tu savais quelle malédiction me poursuit, dans le sommeil et dans la veille, dans la vie et dans la mort, la douleur et le rire, et, toujours re forgée pour de nouvelles tortures, déchire sans fin mon existence entière!

(( Je le vis un jour — Lui — Lui — et — je ris!... Alors, son regard me toucha...

« Maintenant, je le cherche, de monde en monde, afin de le rencontrer de nouveau! Dans mes suprêmes angoisses, je crois sentir son regard peser sur moi... Mais alors, le Rire maudit me reprend — un pécheur tombe dans mes

bras!... Je ris! je ris! je ne peux pas pleurer! Il me faut crier, rugir, m'épuiser de fureur dans la nuit de mon délire, dans cette nuit dont je viens de m'éveiller !

« Celui que j'ai désiré dans les affres de la mort, celui que j'ai reconnu entre tous, ah! laisse-moi pleurer sur sa poitrine! laisse-moi m'unir à toi, ne fût-ce qu'une heure, et, quand bien même Dieu et. le monde me repousseraient, laisse-moi dans ton amour trouver ma rédemption! »

Mais Parsifal reste fidèle à sa mission : « Tu seras aimée et rachetée, si tu me montres la route pour trouver Amfortas ! » Kundry se dresse, hors d'elle-même :

<c Jamais tu ne le trouveras ! laisse périr le coupable, le coupable brûlé de luxure que mon rire a frappé... Ah! la malédiction me rend forte! contre toi-même j'appelle l'arme terrible, si tu tais à ce pécheur l'honneur de ta pitié!... 0 folie!... Pitié!... oh! pitié pour moi!... Une heure, une heure seulement à moi — une heure seulement à toi... et — je te montrerai le chemin que tu cherches ! »

Une dernière fois, Parsifal repousse Kundry ; à l'imprécation folle que prononce alors la Femme, vouant le Pur à l'erreur et aux déceyantes illusions, Rlingsor paraît : il brandit la sainte lance, conquise par lui sur Amiortas. Il la dirige vers Parsifal : l'arme sitïle dans

l'air, mais soudain s'arrête, miraculeusement suspendue sur la tète de l'adolescent.

Parsifal saisit la lance, et largement lui fait décrire le signe de la croix : « Par ce signe je romps tes enchantements... Comme cette arme doit fermer la blessure qu'elle ouvrit, qu'aujourd'hui elle anéantisse le mensonge de ta

gloire ! »

A la voix de l'Innocence victorieuse, un triomphal coup de tonnerre éclate. Tout s'effondre et s'abîme; le jardin voluptueux se change en un morne désert, que jonchent de tristes Fleurs fanées. Kundry est tombée sans connaissance. Parsifal s'éloigne à pas lents, la sainte lance à la main. Au moment de .disparaître, il se retourne vers Kundry qui rouvre les yeux, et lui crie : « Tu sais où me retrouver maintenant. »

Cependant les années s'écoulent : vainement la confrérie du Gral attend la rédemption promise; la misère spirituelle augmente tous les jours; Titurel est mort, car la vue des saints mystères ne soutenait plus sa vieillesse, Amfortas s'étant défmitivement refusé à les célébrer.

Accablé par l'âge et la douleur, Gurnemanz

s'est retiré dans un rustique ermitage, vers la lisière des forêts consacrées. A l'instant où s'ouvre le troisième acte, il vient d'entendre une plainte étrange. Il écarte les broussailles et relève Kundry qui gisait là, depuis longtemps sans doute, endormie d'un sommeil de mort. Il la ranime ; elle se met debout, arrange ses vêtements en désordre et ses cheveux épars, et, grave en son costume de pénitente, s'occupe de servir humblement Gurnemanz. Tandis qu'elle s'approche d'une source pour y puiser de l'eauS elle voit soudain venir quelqu'un dans la foret...

Le thème de Parsifal, assombri, sonne doucement aux cuivres ; un chevaher débouche dans la clairière : il est vêtu d'une armure noire ; sa visière est baissée; il tient une lance à la main.

Gurnemanz lui adresse la parole, mais sans obtenir de réponse : <( Ne sais-tu pas, s'écriet-il enfin, que c'est aujourd'hui l'anniversaire sublime? Dépose tes armes, étranger! n'afflige pas le Seigneur qui, à pareil jour, sans défense, a voulu répandre son sang pour le salut du monde ! »

Parsifal enfonce la lance dans le sol, et place tout auprès son casque, son boucher, son glaive. Puis, se prosternant, il prie. Gurnemanz se penche vers Kundry attentive ;

1. Ici se trouve l'esquisse de la mélodie généralement appelée le Charme du vendredi saint.

« Le reconnais-tu? c'est le même qui jadis tua le cygne!... Ah! quel chemin l'a conduit ici? Cet épieu, je le connais également... Oh! jour de la grâce, mes yeux devaient donc voir ta lumière ! »

Kundry a détourné le visage... Parsifal se lève et prend la main de Gurnemanz :

« Poursuivi par une malédiction, j'ai parcouru les sentiers de l'erreur et des souffrances... Cette arme que je porte, c'est la sainte lance du Gral! »

Le vieil écuyer conte alors à Parsifal la détresse de Montsalvat, la funeste résolution d'Amfortas, la mort de Titurel. Parsifal s'accuse de n'avoir pas su comprendre sa mission, d'avoir erré inutilement par le monde ; en proie à une vive douleur, il est sur le point de défaillir. Kundry s'empresse : elle et Gurnemanz se hâtent de défaire son armure.

« Verrai-je Amfortas aujourd'hui? demandet-il d'une voix faible.

— Certes! répond Gurnemanz. Une dernière fois Amfortas remplira son office, pour les funérailles du père vénéré, de Titurel, par lui mis au tombeau. »

Agenouillée devant Parsifal, Kundry lui lave les pieds, tandis que Gurnemanz le baptise*;

1. Comme thème nouveau, on peut noter celui du baptême, dérivé des précédents motifs religieux de l'œuvre; ce qu'il faut admirer peut-être par-dessus tout, c'est le retour du thème de la

Eï LE DRAME CONTEMPORAIN. 311

elle sort un petit flacon de son sein, elle le vide en partie sur les pieds de Parsifal, qu'elle essuie aussitôt avec ses cheveux. Parsifal lui prend doucement le flacon et le présente à Gurnemanz :

« Compagnon de Titurel, à toi maintenant de m'oindre la tète et de me saluer Roi du Gral. »

Gurnemanz consacre Parsifal. Celui-ci, puisant de la main l'eau de la source, la verse sur le front de la pécheresse :

« Voici le premier acte de ma royauté — reçois le baptême, et crois au Rédempteur! »

Kundry baisse la têle. Elle pleure.

Cependant Parsifal regarde la prairie couverte de floraisons; le sentiment de la nature pénètre peu à peu la simplicité de son âme et s'harmonise, plein d'nno douceur attendrie, avec les grandes impressions religieuses et humaines qu'il vient d'éprouver. Le printemps a rajeuni le monde : « Jamais les fleurs ne me parurent si suaves; jamais leurs parfums n'eurent un tel charme d'innocence ! )> Et Gurnemanz explique à Parsifal que c'est là <r l'Enchantement du vendredi saint ^ ».

L'émotion ne saurait être plus profonde, plus intime, plus apaisante aussi... On pleure en écoutant le vieilhii-d dire cet affranchissement

Foi et la réapparilioli de la plainte, indiciblement triste et douce à la l'ois, que suit imniédiatenient le Charme du vendredi suint. 1. \ oir le chapitre 111.

Page 1