‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 107 sur 135 · LE PESSIMISME ABSOLU · texte numérisé non relu

LE PESSIMISME ABSOLU

conscience s'éclaire davantage, la misère va aussi en croissant ; l'homme souffre plus que l'animal, l'individu supérieur, le génie souffre plus que l'homme du commun. Mais considéré dans son essence dernière, pris dans sa totalité, le monde ne change pas ; il ne varie ni en bien ni en mal : c'est toujours le même être immuable, identique à lui-même qui fait aujourd'hui ce qu'il faisait hier et ce qu'il fera jusqu'à la consommation des siècles. — Vouloir, c'est-à-dire vivre, c'est souffrir : il n'y a d'autre voie de salut pour l'homme que de prendre conscience de la souffrance universelle et d'éteindre en lui le Vouloir-vivre. La paix, le repos, la félicité ne régnent que là où il n'y a plus ni lieu ni temps.

C'est de cette conception de l'univers que part Wagner. Pour lui aussi l'essence de l'univers est la volonté, c'est-àdire un obscur désir, une impulsion aveugle, mystérieuse, d'une puissance incalculable, unique et qui ne devient consciente que dans la mesure où cela lui est utile pour satisfaire ses besoins les plus immédiats (i). Et, de même que Schopenhauer, il regarde comme le privilège de la race humaine « la faculté de souffrir consciemment » (2) et estime que la suprême sagesse pour l'homme consiste à reconnaître qu'il est identique à tout ce qui souffre dans l'univers entier et, par suite, à prendre en pitié toutes les douleurs qu'il voit autour de lui. Seulement au lieu de conclure comme Schopenhauer que toule yie est forcément mauvaise, il trouve moyen d'échapper au pessimisme ab-

(1)... « Eitie rk-htifje Erkenntnisz der Welt halte uns von Anfang lier belehrt,dasz dasWescn der Weltehen Blindheitisl,und nicht die Erketmtniss ihre Bewegung veranlaszt, somlern eben ein vôllig dimkler Drang, ein blinder Trieb von einzigster Mac lit und Gewalt, der sich gerade nur so weit Licht und Erkenntnisz verscha/ft, als es zur Slillung des augenblicklich gefilhlten dràngenden Bediirfnisses noth thut. » [Gcs. Schr. VIII, 8.)

(2) « Fahigkeit zu bewusztem L('id<>n .. [Ges. Schr. X, 277).

solu par une voie nouvelle. Optimiste eïi i848, pessimiste en i854, il finit dans sa glorieuse vieillesse par concilier en une formule originale son optimisme et son pessimisme, par fonder sur la conscience de la souffrance universelle l'espoir d'une rédemption future de l'humanilé.

Pour lui, en effet, la voie que Schopenhauer, d'accord sur ce point avec les deux grandes religions de la race blanche, le Brahmanisme et le Christianisme, a montrée à l'humanité pour sortir de l'excès de misère dû elle se débal, conduit non pas à l'anéantissement mais au salut, à la lumière, à l'espérance. La philosophie du grand pessimiste n'est pas une doctrine de désespoir et de mort ; ou pour mieux dire, elle n'apparaît comme telle qu'à ceux qui voudraient espérer le bonheur sans le fonder sur la plus haute moralité, sur la conscience de l'identité fondamentale de tous les êtres, sur l'amour de chacun pour tous. Si Schopenhauer a condamné la vie d'une façon absolue, c'est qu'il s'est appliqué à peindre la vie telle qu'elle lui apparaissait dans l'histoire, le monde tel qu'il se révélait à lui par l'observation ; — or, dans cette vie-là, dans ce monde-là, tout n'est en effet que mal et que souffrance. Absorbé dans cette œuvre de négation, il a laissé à d'autres le soin de découvrir lé sentier escarpé qui mène à la Rédemption (i).

Ce sentier, Wagner prétend l'avoir découvert.

Ce qui, d'après lui, caractérise la volonté telle qu'elle nous apparaît actuellement dans l'univers, c'est qu'elle est essentiellement égoïste. Elle tend toujours et partout, dans tous les individus, sous toutes ses formes, à augmenter sa puissance. Tout être s'eïforce, sous l'impulsion de

(l)G«?.y. Schr. T, 257.

WAGNER ÉCHAPPE AU PESSIMISME ABSOLU 3f)l

celte volonté, de développer le plus possible toutes ses énergies et cela en soumettant ou en absorbant d'autres êtres. Or à l'école de la douleur l'homme apprend peu à peu à concevoir l'identité de tous les êtres : il arrive peu à peu à se rendre compte qu'il est à la fois la volonté qui prend conscience d'elle par la souffrance ressentie en fâcé de l'obstacle où elle se heurte, et aussi l'obstacle même qui arrête cette volonté et l'empêche de se satisfaire ; et ainsi il comprend que cette volonté égoïste, dans son appétit insatiable de puissance, se meurtrit perpétuellement ellemême, qu'elle est par conséquent en réalité une négalion. Lorsque ce sentiment le remplit tout entier, il en arrive logiquement à nier cette volonté égoïste, à nier cette négation. Or qu'est-ce que la négation d'une négation si Ce n'est une affirmation (i). Et en effet l'acte même par lequel la volonté se nie, loin d'être une sorte de suicide, d'anéantissement de la volonté est au contraire l'acte de volonté lé plus puissant qu'il nous soit possible de concevoir. L'énergie de la volonté est plus forte encore chez le saittt qùè chez le héros même. D'après un usage constant de l'église chrétienne, seuls les individus parfaitement sains et vigoureux étaient admis à prononcer le vœu de renoncement absolu au monde, tandis que ce vœu était interdit à tous ceux dont là force physique était amoindrie soit par des tares corporelles soit par des iïiutilations. Il y û dans cette coutume une sagesse profonde. Ce n'est pas en affaiblissant sa volonté mais en Yexaltant que l'homme peut arriver à la négation de la volonté. L'existence du saint n'est pas utte anticipation de là mort mais bien uh état supérieur de la vie, auquel nul ne peut attèi^idre sinott par un effet presque surhumain de la volonté (2). Il n'y a donc

(1) Ges. Schr.X, 244 s.

f2) « Diirfen wir auch verse hiedene Veranlassungen als Bc'ipqoriindp zii

pas à proprement parler, pour Wagner, de négation, mais seulement une conversion [Umkehr) de la volonté. C'est dans le monde actuel, en effet, que la volonté égoïste et acharnée à se faire souffrir se nie réellement elle-même ; c'est dans la vi'e sainte que la volonté, abjurant l'égoïsme, s'affirme au contraire véritablement.

L'univers n'est donc pas, comme le veut Schopenhauer, immuablement et irrémédiablement mauvais, mais susceptible au contraire d'accomplir une évolution, de se modifier en bien ou en mal. Le monde moderne est, il est vrai, radicalement pervers, à quelque point de vue qu'on le considère. Ni l'État capitaliste et militaire, ni l'Église devenue elle aussi une puissance temporelle, ni la morale utilitaire, ni la science matérialiste, ni l'art industriel ne trouvent grâce aux yeux de Wagner ; dans toute notre civilisation si fière de sa grandeur il voit l'œuvre néfaste, maudite, vouée à la mort, de la volonté égoïste. I\Iais le mal du moins, n'est pas sans remède ; il n'est pas inhérent à l'essence même de la vie, il est le produit d'une évolution historique dont il importe de connaître les phases et de déterminer les causes. — Or cette évolution ne se fait pas, selon Wagner, dans le sens d'un progrès continu ; il n'a que du mépris et presque de la haine pour les esprits superficiels qui voient dans tout changement un changement en mieux, qui tiennent par exemple l'accroissement des connaissances humaines et le perfectionnement du machinisme pour un progrès véritable et ferment les yeux sur la corruption toujours croissante de la société moderne. — D'autre part l'évolution universelle n'est pas non plus une décadence continue et nécessaire, comparable à la dé-

jener voUstandigen Abwendung des Willens vont Leben annehmen, so charakterisirl sich dièse doch immer als hochste Energie des Willens telbst. ») {Ges. Schr. X, 279).

POSSIBILITÉ d'une RÉGÊNÉRATI>?M SqS

chéance naturelle qu'amène la vieillesse et qui aboutit inévitablement à la dissolution et à la mort. Wagner croit à la vérité discerner dans l'histoire de l'humanité des indices permettant de supposer que notre race a, sous la pression de causes extérieures d'une irrésistible puissance, subi une profonde dégénérescence dont les effets se montrent de siècle en siècle plus distinctement. Mais cette hypothèse est la seule qui puisse, selon lui, illuminer d'un rayon d'espoir notre détresse présente. Si l'homme fut bon primitivement et si nous arrivons à reconnaître les causes qui ont amené sa chute, nous pouvons en effet espérer un jour qu'il se relèvera. L'homme déchu, dévié de sa voie, est en proie à des souffrances toujours croissantes ; mais à la rude école de la douleur, il verra se révéler à lui l'énigme de l'univers, il comprendra la raison d'être de sa chute. Il pourra alors, par un effort conscient, réagir contre les causes de sa déchéance et, après des siècles d'inconscience, d'erreur et de misère, trouver dans la conversion de sa volonté, le salut et le bonheur (i). Telle est, dans ses grandes lignes, la croyance dont Wagner s'est fait l'apôtre : « Nous reconnaissons, dit-il, la cause de la décadence historique de l'humanité ainsi que la nécessité d'une régénération ; nous croyons à la possibilité de cette régénération et nous nous vouons à la réalisation de celte espérance dans tous les ordres de faits » (2).

Cette décadence et cette régénération intéressent l'être humain dans son intégrité. Tout se tient en effet dans la nature : la santé physique, la morale, la science, l'organisation sociale, la religion sont en étroite corrélation

(1) Wai^ner considère révolution historique de l'humanité comme <i die leidenvolle Période der Ausbildung seines Bewusztseins oou encore comme « die sirenge Schule des Leidens, welche der Wille in seiner Blindheil sich selbst auferlegle, um sehend zu werden » {Ges Schr. X, 236, 245).

(2; Ges. Schr. X, 263.

les unes avec les autres. Toute modification d'un de ces facteurs entraîne une modification correspondante des autres Facteurs, sans qu'il soit d'ailleurs possible d'indiquer en général avec quelque certitude quel phénomène a précédé ou engendré l'autre. L'évolution de l'humanité peut être envisagée comme un fait physiologique ou moral, intellectuel, social ou religieux. Elle esl, à la fois, tout cela ; un progrès physiologique, par exemple, amènera nécessairement un progrès moral ou religieux ; mais ce progrès physiologique, à son tour, ne sera possible que s'il est accompagné du progrès moral où religieux correspondant. C'est donc l'homme tout entier qui se modifie en bien ou en mal, cette modification essentielle se traduisant par une série de changements partiels et parallèles. Pratiquement nous sommes bien obligés d'examiner l'évolution humaine sous chacun de ses aspects particuliers, de l'étudier successivement comme phénomène physiologique, social, intellectuel, religieux, artistique. Mais il importe de ne pas perdre de vue, en procédant de la sorte, que ces diverses études partielles décrivent en réalité un seul et même phénomène.

Si nous envisageons d'abord l'évolli'tîon humaine en tant que phénomène physiologique, nous constatons, d'après Wagner, que deux causes ont amené la dégénérescence de la race blanche: la mauvaise alimentation, qui de l'homme primitivement frugivore a fait un carnassier, et le mélange des races qiii a profondément

DÉGÉNÉRESCENCE PÎÏYSÏQUE DE l'hOMME 31)5

altéré !« tempérament primitif «t les vertus héréditaires des antiques Aryas. Ces deux causes ont eu pour effet «ne altération du sang même, chez les peuples modernes et en particulier chez le peuple allemand, altération qui doit être regaixlée comme la raison physiologique, comme le principe initial de cette corruption profonde qui apparaît aujourd'hui au sein des nations européennes.

L'homme naturel, innocent et heureux dont Wagner avait jadis tracé l'image idéale dans son jeune Siegfried, il ne le conçoit plus, maintenant, sous les traits du Germain beau et vigoureux, toujours prêt à la guerre et aux aventures, belliqueux pour le plaisir de mesurer sa force avec celle de ses rivaux, et inaccessible à la peur. C'est maintenant l'Hindou des temps primitifs qui charme son imagination, l'Hindou adouci, assagi par une religion apaisante : « Une nature féconde et généreuse kur offrait d'elle-même ce qui leur était nécessaire pour satisfaire aux besoins de la vie; la vie contemplative, la sérieuse méditation pouvait amener ces hommes, libres de tout souci pour leur nourriture, à réfléchir profondément sur la nature de ce monde où, comme le leur avait montré leur expérience passée, régnait le besoin, le souci, la dure nécessité du travail et même de la lutte et du combat pour la possession des biens matériels. Au Brahmane, plein du sentiment d'avoir été en quelque sorte rendu à une vie nouvelle, le guerrier apparaissait comme nécessaire en tant que gardien de la sécurité extérieure, et pour cette raison aussi, digne de pitié ; le chasseur, par contre, lui inspirait une profonde horreuf^ et le bourreau des animaux domestiques lui semblait tout à fait inconcevable. » (i) Ces hommes aux mœurs si douces savaient

(1) Gcs. Schr. X, 226.

pourtant faire preuve à roccasion d'une force d'âme sans égale : aucune torture, aucune promesse ne put jamais les faire renoncer à leur foi religieuse ; et Wagner cite avec admiration l'histoire touchante de trois millions d'Hindous qui, au cours d'une famine amenée par les spéculateurs anglais, se laissèrent mourir de faim plutôt que de toucher à leurs animaux domestiques (1). Mais l'homme primitif, végétarien et paisible, qui refuse de verser le sang de ses semblables et de ses frères inférieurs les animaux, dégénère peu à peu sous la pression des circonstances extérieures. Transporté, au cours de ses migrations, dans des climats moins cléments, il devient, pour échapper à la faim, chasseur et Carnivore ; il apprend à se nourrir de la chair des animaux domestiques. Dès les premiers temps de l'histoire, nous le voyons ainsi se transformer en une bête de proie avide de sang et se plaisant, finalement, à tuer non pas seulement pour satisfaire sa faim, mais pour le plaisir de tuer. Cette bête de proie conquiert de vastes étendues de pays, subjugue les races frugivores, fonde par des guerres successives de grands empires, dicte des lois et crée des civilisations pour jouir en paix de son butin. Aujourd'hui elle est plus dangereuse et plus sanguinaire que jamais ; elle a perfectionné d'une manière effroyable les engins de destruction, elle s'épuise en stériles armements, et vit dans un état de « paix armée », périodiquement interrompue par d'effroyables boucheries. Puis, à côté de l'homme de proie militaire, s'est développé, au courant des siècles, l'homme de proie spéculateur, aussi redoutable et aussi meurtrier quoique moins brave que le premier, et dont l'action dévastatrice s'exerce sans interruption sur la masse du peuple qu'il voue à la misère

(1) Ges. Schr. A', 225.

RÉGÉNÉRATION PAR l'aLIMENTATION VÉGÉTALE 897

et à ta ruine. Mais si l'homme de proie domine le monde comme la bête féroce règne dans la forêt, il est comme elle dégénéré : « De même que la bête de proie ne prospère pas, dit Wagner, de même, nous voyons l'homme de proie victorieux dépérir lentement. Par suite de la nourriture contre nature qu'il prend, il est victime de maladies qui ne se montrent que chez lui, et n'atteint plus jamais ni le terme normal de ses jours ni une mort douce : sous l'aiguillon de souffrances et de tortures que lui seul connaît et qui frappent son corps comme son âme, il se hâte, à travers une vie de vaines agitations, vers une fin toujours effrayante » (i).

Mais de même que l'homme primitif, placé dans des circonstances défavorables, a dû changer la nourriture végétale contre la nourriture animale, de même il pourra, lorsqu'il aura pris conscience de sa misère et appris à reconnaître pour siennes toutes les souffrances des hommes et des animaux, revenir par un effort de volonté à une alimentation exclusivement végétale. C'est à ce prix seulement qu'il peut espérer la régénération. Aussi ne doit-il se laisser rebuter dans cette entreprise par aucune difficulté d'ordre pratique. Wagner regarde comme une vérité expérimentalement démontrée que l'homme peut s'accommoder d'un régime végétarien sous toutes les latitudes. Mais il n'hésite pas à déclarer qu'au cas où l'on reconnaîtrait la nécessité d'une nourriture animale dans les climats du Nord, les races supérieures devraient émigrer systématiquement vers des régions plu s favorisées du soleil (2) . Dès à présent il regarde comme des institutions de salut les figues de végétariens, les associations pour la protec-

Ges. Schr. X, 242.

3f)8 LA DOCTRINJE DE L\ UÉGÉ.N^R.\T10N

lion (ies animaux et les associations de tempérance qui cherchent à délivrer l'homme de la tyrannie hideuse de l'alcool. Quand ces associations, faibles, méprisées et un peu ridicules aujourd'hui, auront mieux pris conscience du but sublime qu'elles poursuivent et se présenteront au public non plus comme les modestes apôtres d'une m.é<liocre pensée utilitaire mais comme les missionnaires de la docr trine de la régénération, elles pourront d'evenir les instruments efficaces de la rédemption du monde moderne.

La seconde grande cause physiologique de la dégénérescence présente de l'homme, c'est le mélange des races. Wagner admet en effet, conformément aux idées exposées par le comte Gobineau dans son Essai sur l'inégalité des races humaines (i), que l'humanité se compose d'un certain nombre de races irrémissiblement inégales : les races supérieures peuvent bien dominer les inférieures; seulement, en se mélangeant à celles-ci, elles n'élèvent pas à leur niveau les races inférieures, mais déchoient au contraire et perdent leur noblesse en s'alliant à elles. Rien de plus chimérique par coaséqueat que cette prétendue loi du progrès, si chère aux apôtres de la science et des idées modernes. Le phénomène naturel et normal que nous révèle l'histoire universelle est, en réalité, la dégénérescence des races supérieures. La race blanche dont les hauts faits remplissent l'histoire du monde n'a pas échappé à cette loi générale. En se mélangeant aux races jaunes et aux races noires, elle leur a communiqué quelques-unes de ses vertus et les a fait entrer dans l'histoire ; mais par ce mélange qui a progressivement alléi-é sa pureté primitive

(I) Composéde i83o à 1849; publié de 1853 à 18^5 (2* éd. 18S4).On trouvt ra uue analyse de cette œuvre très peu conaue eu France daus les Buyr. blàUci\ 1882 p. 263 ss. 267 ss. 280 ss. 293 ss. 330 ss. et 1883 p. 164 ss. Sur le comte Gobineau v. Bayr. Blàtter 1882, p. 341 ss.

LE MÉLANGE DES RACES SyQ

elle a plus perdv\ que les races inférieures n'ont gagné àso» contact (i).

Une race étrangère, surtout, constitue pour la race blanche un danger d'une exceptionnelle gravité : c'est la race juive. Le u pôril juif », signalé dès i85o par Wagner clans sa fameuse brochure : Le judaïsme dans la musique, n'a cessé de préoccuper son esprit jusque dans ses deinières années (2). Cherchons, d'une Ba,anière sibsolument objective et sans rien préjuger sur la valeur des théories professées par Wagner, à bien comprendre comment il juge la situation des Juifs dans la civilisation moderne.

Aucune race, enseigne \^'agner, n'a su conserver intacts ses caractères essentiels au même degré que la race jiuive. Sans patrie, sans langue nationale, le Juif reste juif dans tous les pays où il fixe sa résidence et dont il parle la, langue. Les croisements les plus divers, même avec les racés qui lui sont le plus étrangères, ne lui font jamais aucun tort : c'est toujours le type juif que reproduisent ses des- «endants. Il ne subit l'influence d'aucune des religions qui l'environnent, « car, dit Wagner, il n'a, en réalité, pas de religion, mais seulement la foi en certaines promesses de son dieu ; ces promesses n'ont pas, comme dans toute vraie religioi^, leur effet dans une vie en dehors du temps et par de là notre vie terrestre, mais ont trait uniquement à notre vie terrestre et présente : là, en effet, le Juif est appelé à régner sur toutes les créatures animées ». Réaliste endurci, habitué par une longue hérédité à> se passer de tout idéal, le Juif déploie dans la lutte pour la vie des

(1) Ges. Schr. ^, 275 s.

(2) Wayner a trailô hi (jnestiou juive priiioiiifiIeiiiL'iit daiii Dun Juihiithum in dc.r Musik (1850, 2« éd. 1809), Modem (1878}, Erkenne dich selbst (1881), Heldenthum und CImstenthutn (1881^.

qualités incomparables. Improductif par lui-même da js tous les domaines, il excelle à tirer profit de toutes les inventions des autres, à cchafauder des spéculations inté ressées sur tous les besoins et toutes les facultés humaines, à trafiquer même des choses les plus sacrées, du besoin d'idéal, par exemple, et du génie artistique. II est le représentant accompli et supérieur du vouloir-vivre égoïste, le type de la bête de proie calculatrice plus dangereuse mille fois et plus cruelle que la bête de proie belliqueuse : il est « le démon incarné et triomphant de la dégénérescence de l'humanilé » (i).

Entre la race sémitique et la race aryenne, le conlrasle est complet. L'Arya est naturellement idéaliste. Dans les religions qu'il a créées, dans le Brahmanisme comme dans le Christianisme, on observe toujours comme trait essentiel cette croyance que la vie présente est mauvaiss et que l'homme doit apprendre à se détacher du monde. L'Arya de race pure tend donc, en vertu même de ses instincts les plus puissants, à lutter victorieusement contre la décadence, à abjurer la volonté égoïste. Mais il s'est mélangé avec les races qui l'entouraient et ces croisements ont gravement altéré sa constitution physique et morale. Des deux grandes civilisations européennes, la civihsation latine et la civilisation germanique, l'une, la latine, est en réalité à peine aryenne. La race qui a marqué de son empreinte cette civilisation composite, c'est la race sémitique à laquelle appartiennent aussi les Juifs. L'esprit sémitique à modifié profondément et d'une façon durable le caractère des anciennes civilisations hellénique et romaine; au point de vue religieux, l'œuvre de la race la tine est l'église catholique où Tesprit juif a profond 'ment

(1) Ces. Schr. X, 271 s.

l'invasion juive en ALLEMAGNE 4^1

pénélré la religion authentique du Christ (ij. — La race germanique, surtout en Allemagne, est restée plus pure, relativement, que les races latines, et peut-être trouve-t-on aujourd'hui encore dans la vieille noblesse allemande des exemplaires authentiques de la race aryenne vierge de tout mélange. Mais elle aussi n'a pas su se défendre entièrement des influences exotiques : des catastrophes comme la guerre de Trente ans, par exemple, ont appauvri et profondément altéré le sang allemand; si bien qu'aujourd'hui on ne peut pas dire qu'il y ait un instinct de race chez les Allemands au même degré où cet instinct apparaît chez les Juifs. De même que, jadis, l'esprit sémitique a pénétré le monde romain, on peut craindre aujourd'hui que l'Europe ne soit envahie de plus en plus par l'esprit juif. Or les Allemands ont perdu le sens de ce qui leur est utile ou nuisible : ils ne savent pas se défendre contre l'invasion juive. Au nom de la tolérance religieuse et de l'égalité de toutes les « confessions » devant la loi, ils ont mis la religion juive — qui n'est pas une religion — sur le même pied que les diverses confessions chrétiennes. Au nom d'un principe abstrait d'égalité, ils ont conféré aux Juifs les mêmes droits civils qu'aux chrétiens. Et ils n'ont pas vu les dangers immenses auxquels les exposait cette folle conduite. Ils n'ont pas remarqué que, depuis quelque temps déjà, c'est le Juif et l'esprit juif qui domine dans la société contemporaine. Il s'agit bien aujourd'hui de « l'émancipation des Juifs » ; il y a bel âge qu'elle est faite! La question, à l'heure présente, est de savoir si les chrétiens sauront s'émanciper de la domination juive! (2).

(1) Ges. Schr. X, 280.

(2) Ges. Schr. X, 269 ss. cf V, 68.

LlCHTENBERGER. ^6

4o2 LA DOCTRINE DE LA RÉGÉNÉRATION

Comment est-il po-sible de conserver cne )re, dans ces condillons, l'espoir d'une régénération? Faudra-t-il pour arrêter la dégénérescence de l'humanité que la race blanche tente un effort suprême pour éliminer bs éléments étrangers qui la menacent! Prêchera-t-on la guerre sainte du germanisme contre le monde juif et le monde sémiticolatin? N'y a-t-il de rédemption possible que pour un petit nombre de privilégiés, pour une race élue qui s'isolerait orgueilleusement du reste de l'humanité inférieure où régnerait la Volonté égoïste? Enfin, même dans ces limites étroites, la rédemption est-elle possible? Si fatalement une race supérieure se corrompt au contact des races inférieures, ne semble-t-il pas que, par la force môme des choses, l'humanité soit vouée à la déchéance et à l'anéantissement? (i).

Wagner échappe à ces conséquences extrêmes qu'on pourrait être tenté de tirer de sa doctrine en imaginant une théorie d'un curieux mysticisme sur le « sang du Christ » répandu sur la croix pour le salut du genre humain. Ne serait-ce pas un sacrilège, dit-il, que de rechercher si ce sang-là appartenait à la race blanche ou à toute autre race? Le sang du Christ est « divin »; mais qu'entendons-nous par là? Si la race blanche a le privilège glorieux de posséder à un degré éminent cette faculté qui constitue l'unité même de l'espèce humaine, la faculté de

(1) Wagner avait tif-s nettement conscicnre que «a théorie sur ladi';yéné- Tfsrcnri; <les i;iC(S sniiôiieuies pouvait nuMicr au [jcssimisnie : « ... dasz dièse Erkemilnisz Iroslîos se/, diirfle uns nichl yeçjen sie uersc/dkszen: ist es verniinftig anzunehmen dasz der gewisse Un'tergang unseres Erd- ^kôrpers nur eine Frage der Zeil sei, so werden wir uns ivohl auch daran gewôhnen miissen, dus menschliche GeschlecM eininal aussterbend zii u'issen. Dagegen darf es sich aber uni eine auszer aller Zeil und olleni liaume Ueg'cn'de Besiimmung handeln, und die Frage, ob die Welt eine moralische Bedeulung habe, wollcn wir hier daniil zu beanlworlen versuchen, dasz wir uns selbst zuncichst befragen, ob wir wiehisch oder gôllUch zu Grande gehen wollen. » iGes. Sc'fir. X, 275 6.)

RÉDEMPTION DE l'hUMANITÉ FAR LE SANG DU CHRIST 4o3

souffrir consciemtnent, le sang divin du Sauveur sera « l'incarnation de la souffrance consciente et voulue (i). » Si ftous en croyons Schopenhauer, il peut arriver qu'une espèce animale, sous la menace d'une destruction imminente donne naissance, dans un effort prodigieux pour lutter contre l'anéantissement, non pas seulement à des individus supérieurs mais à une espèce nouvelle. C'est d'une manière analogue qu'il faut, d'après Wagner, nous représenter l'origine du Christ : l'humanité tout entière, menacée de dégénérescence même dans sa race la plus glorieuse, dans la race blanche, aurait enfanté, dans un effort désespéré, un être unique et nouveau, résumé divin de l'espèce humaine tout entière (2). Après lui, nul ne l'a égalé; son sang s'est altéré, corrompu dans les héritiers humains de sa doctrine et de sa foi. Mais ce sang divin n'en a pas moins coulé pour le salut de l'humanité. Le christianisme n'est pas comme le brahmanisme la religion d'une race privilégiée, la religion de l'élite humaine, mais une religion universelle pour tous les peuples, pour les pauvres d'esprit et les déshérités. Le sang divin du Christ qu'aujourd'hui encore les fidèles sont admis à goûter, lorsqu'ils prennent part à la Sainte-Cène (le seul sacrement authentique selon Wagner), est l'antidote souverain grâce auquel le genre humain tout entier peut échapper à la loi de la dégénérescence des races et purifier son sang corrompu.

(1) « Fanden wir nun dem Bh^l^ derxogenannlen wehzen Race die Fah 'g- \eU des hewus'Jen Leidens in besonderem Crade tu eigen, so miissen wir jetzt ini Hlat des Heilands den Inbegriff des bewuszt ivollenden Leideni nelbsf erkennen, der als gôUliches MiUciden durch die ganze menschlicheGaliung, als Urquel'lederselben, sirh ergieszt.»{Ges. Schr.X, 281 s.)

(2) « Dax Bliii in den Adern des Erlosers diirfte so der àuszerslen Anslrenijung des Erlôsttng ivollenden Willens ziir Bellang des in seine n edelsien ' Racen ertiegènden menschlichen Geschlechtes, als gôUliches Sublimât der Gatiun'g setbsi er*(lossen sein. » {Ces. Schr. X, 282.)

4o4 LA DOCTRINK DE L.\ RÉGÉNÉRATION

Wagner ne se dissimulait pas tout ce qu'il y avait d'hypothélique dans sa théorie physiologique de la régénération. Il se rendrait bien compte qu'un grand nombre de ses vues sur le passé et surtout sur l'avenir de la civilisation étaient non des vérités d'ordre scientifique mais simplement de beaux rêves, des « utopies » (i). Et, de fait, je doute fort qu'aujourd'hui même, où Wagner est si fort « à la mode », il compte sur ce point particulier de sa doctrine un très grand nombre de partisans tout à fait convaincus. Dans tous les cas presque toutes ses thèses ont été contestées, quelques-unes même avec une extrême passion.

Les théories végétariennes que développe Wagner et qu'il emprunte, en général, aux ouvrages de Gleïzès (2) — un aimable et chimérique apôtre du végétarisme qui vécut dans la première moitié de notre siècle — laissent d'ordinaire les hommes de science fort sceptiques. Il est tout au moins douteux que l'homme soit fait pour un régime exclusivement végétal, et tout aussi douteux qu'on puisse, actuellement, l'amener à s'y soumettre. D'ailleurs, en admettant même la possibilité de convertir l'humanité aux doctrines végétariennes et de la déterminer à une émigration en masse vers des climats plus doux, il n'en faudrait pas moins reconnaître que la plupart des thèses historiques soutenues par Wagner sont vraisemblablement fausses. Dès la plus haute antiquité, l'homme semble avoir été Carnivore; dans tous les cas, les Hindous, végé-

(1) « Phanlasiebild eines Régénérations- Versuches » IGes. Schr. X, Mli).

(2) Les théories végétariennes de Gleïzès, esquissées d'abord dans une biochure iiilitulée Thalysiedu le Système pi njsiqae et intellectuel de la Nature (1821) ont été principalement développ(''es diins les trois volumes d« son ouvrage principal. Tliatysie ou l'Existence nouvelle (^'^40-42). Wagner .1 connu celte œuvre prtr la traduction ;i,lleniaiide de R. Springer, Berlin 1S73. (v. Ges. Schr X, 238, note). Sur Gleïzès voir uu article d'Esquirol dans 1.1 Rev. des Deux Mondes, 1" sept. 1846,

INVRAISEMBLANCE DES THÉORIES VÉGÉTARIENNES DE WAGNER 4o5

tariens aujourd'hui, regardaient, à l'époque ancienne la nourriture animale comme préférable à la nourriture végétale; de même il n'est guère possible de faire ni de Pylhagore ni de Jésus-Christ des apôtres du végétarisme comme Wagner essaye de le faire. Si l'on se place au point de vue purement scientifique, les doctrines de Wagner sur l'alimentation restent donc pour le moins sujettes à caution (i).

Ses théories sur les races humaines n'ont pas seulement provoqué des contradictions : elles ont soulevé contre lui d'ardentes haines. Le Judaïsme dans la musique, lorsqu'il fut réédité en 1869, donna lieu à plus de 170 répliques souvent fort violentes ; les partisans de Wagner prétendent même que l'hoslihté acharnée rencontrée par Wagner dans la presse s'expliquerait, en partie au moins, par ce fait que les Juifs exercent, surtout en Allemagne, une influence prépondérante sur un très grand nombre de journaux et ne lui ont jamais pardonné ses diatribes contre leur race. — Nous n'avons pas, bien entendu, à apprécier les théories de Wagner sur ce sujet ardemment controversé ni à décider s'il a, oui ou non, calomnié les Juifs, et si le péril qu'il signale est imaginaire ou non. Nous ne voyons pas quel intérêt il pourrait y avoir à prétendre trancher ici en quelques lignes la question juive. Par contre il nous paraît important de montrer que le point de vue de Wagner ne doit nullement être confondu avec celui de la

(1) C'est ce que recconoaît même l'un des adeptes les plus convaincus de la doctrine -wagnérieiine, Chamberlain, qui signale les inviaisembiances des hypothèses physiologiques et historique* de Wagner et recommande de ne pas prendre trop à la lettre des théories qui sont plutôt des symboles, des images poétiques que des explications scientifiques. Le fait sur lequel Wagner base tout sou système et qu'il regarde comme indiscutable est un fait X7itérieur : la foi dans l:i régénération morale et religieuse. 11 n'attache qu'une importance secondaire à son essai d'une traduction physiologique de ce fait intérieur (/î. Wagner, p. 162 s.)

^lOÔ LA DOCTRINE DE LA RÉGÉNÉRATION

plupart des antisémites. Pour ces derniers, en etîet, la question juive est avant tout une question économique ; ils voient dans le Juif un concurrent dangereux et peu scrupuleux dans la lutte pour l'argent, et ils cherchent à se débarrasser de lui en dénonçant aux chrétiens le péril 'qui les menace. Wagner au contraire ne reproche nulle mont aux Juifs de pratiquer mieux que les chrétiens la concurrence vitale, mais bien de la vouloir plus fortement que les autres peuples : il les accuse, à tort ou à raison, de posséder à un degré éminent cet instinct de la lutte égoïste pour la vie, instinct qu'il juge pernicieux et qu'il voudrait détruire dans le cœur humain. Il ne combat donc par les Juifs en tant qu'individus; mais il combat Vinstinct juif — entendant par là cette tendance, sans doute éternellement humaine, qui pousse l'homme à convoiter égoïstement pour lui les biens matériels, non pour satisfaire ses besoins immédiats, mais pour le plaisir de posséder et d'être puissant. — C'est pourquoi aussi il ne conclut pas, comme les antisémites, à la nécessité d'une croisade contre le Judaïsme. Il convie tous les hommes de bonne volonté à unir leurs efforts en vue de la régénération — les juifs aussi bien que les chrétiens. Seulement il constate que, chez les Juifs, l'instinct même de la race s'oppose à la « conversion » de la Volonté, à l'abdication du Vouloir-vivre égoïste. Il leur crie donc :

« Prenez part résolument à l'œuvre de rédemption

et nous marcherons alors la main dans la main ! Mais songez qu'une seule chose peut vous délivrer de la malédiction qui pèse sur vous : la rédemption d" Ahasvérus — Vanéaniissement I » (i)- Pour devenir

(I) Ges. Schr. V, 85. W.igner dit encore : « GemeinschaflUch mit uns Mensch werden, /fiszl f'i'ir den Juden aber zu allerndclist soviel als (luflUiren Jvde zu sein ».

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