PARSIFAL DEVIENT ROI DU GRAAL
le Vendredi saint, jour de deuil et de repentir pour l'homme, est un jour d'allégresse pour le brin d'herbe et pour la fleur des champs, qui, rafraîchis par les pleurs du pécheur repentant, relèvent joyeusement la tête, et sourient tendrement, dans leur humble soumission, à l'homme régénéré, purifié par la divine pitié du Rédempteur. — Enfin Parsifal, accompagné de Gurnemanz et de Kundry, rentre dans le sanctuaire où jadis il avait contemplé sans les comprendre les saints mystères. du Graal. Conscient à présent de sa sublime mission, il touche avec la pointe de la Lance reconquise sur Klingsor la blessure d'Amfortas. « Sois guéri, s'écrie-t-il, pardonné et racheté, car c'est moi maintenant qui remplis ton office ! Bénie soit la souffrance qui investit le Simple hésitant et timide de celte suprême puissance que confèrent la Pitié et la pure Sagesse. » (i) La promesse divine s'est réalisée. Parsifal a renouvelé en quelque sorte le miracle des miracles, la rédemption de l'humanité par Jésus-Christ. Il a effacé du cœur du roi pécheur les souillures du désir, il lui a rendu la paix de l'âme. Et en même temps il a apporté la « Rédemption au Rédempteur » : en reprenant à Klingsor la Lance sacrée, en revêtant à la place d'Amfortas la charge de prêtre du Graal, il a soustrait les saintes reliques au contact de mains indignes, il a rétabli dans sa pureté primitive le culte du divin Sauveur. Par le péché, par le désir impur, par la volonté égoïste, l'élément divin de l'humanité se trouvait souillé, profané ; en s'élevant jusqu'à la pitié consciente, en faisant siennes toutes les douleurs humaines, en expiant tous les péchés, Parsifal a rendu sa splendeur originelle à cet élément divin ; il a replacé sur son trône de gloire le Dieu déchu et souffrant
{l)Ges. Sc.'ir. .ï, 373.
qui pleure au fond de rHomme pécheur. Entre ses mains, la sainte Coupe rayonne, inondant de ses lueurs de pourpre les fidèles prosternés, et tandis qu'Amforlas et Gurnemanz s'agenouillent devant le nouveau roi de Graal, tandis que Kundry s'affaisse, inanimée, dans une douce, extase, comme meurt le désir quand il a trouvé l'objet vers qui il tend, — on entend monter vers le ciel comme un harmonieux murmure les mystiques accents de ce cantique d'actions de grâce :
« Hôchsten Heiles Wiindcr : ErlôsiOHj dcm Erlôser ! »
Parsifal était le couronnement de l'existence de Wagner. Il avait donné, dans ce chef-d'œuvre, l'expression définitive de ses plus hautes conceptions religieuses et morales. Et, de même que son œuvre artistique, la tâche matérielle qu'il s'était donnée, la création d'un théâtre modèle, était accompHe : grâce au succès des représentations payantes de Parsifal^ le maître voyait en effet non seulement les dépenses engagées largement couvertes, mais encore les représentations ultérieures assurées. C'était un succès complet, une victoire décisive. Six mois après ce triomphe, la mort le prit, le i3 février i883, à Venise oîi il était allé se remettre des fatigues de la saison de Bay;;'euth. Il mourut ainsi en pleine apothéose, en pleine possession de son génie, sans avoir connu les tristesses du déclin inévitable. Toute l'Europe artistique s'associa à ses funérailles et accompagna sa dépouille mortelle jusqu'à sa dernière ilcmeure, à Bayreuth, dans le jardin de sa villa de Wahnfiled. Là il repose dans le tombeau qu'il s'était fait préparer d'avance, sous un gros bloc de marbre gris veiné de blanc, lisse, terminé par une moulure très simple, sans emblème, sans orucmcat, — sans inscription même.