‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 125 sur 135 · INCERTITUDE DES JUGEMENTS SUR WAGNER · texte numérisé non relu

INCERTITUDE DES JUGEMENTS SUR WAGNER

liellement française. L'antagonisme artistique entre l'esprit « latin » et l'esprit « germanique » n'est pas mort, et de même que Wagner a longtemps été combattu en France comme en Allemagne au nom des principes de l'art classique, de même aussi les jugements qu'on portera sur lui seront, selon toute vraisemblance, influencés, pendant longtemps encore, par les partis pris subjectifs des critiques pour ou contre l'art germanique en général.

Il est donc difficile, pour l'instant, de formuler sur l'œuvre de Wagner un jugement définitif, et cela parce que ce jugement dépend, partiellement au moins, de la solution donnée à quelques-uns des grands problèmes qui divisent et sans doute diviseront longtemps encore l'hu manité pensante. Selon la place qu'on accordera dans l'échelle des valeurs à la foi religieuse, à l'art, à la raison, à la science positive, on inclinera à voir dans le maître de Bayreuth un esprit réactionnaire ou un prophète inspiré, un décadent ou un réformateur. Selon qu'on penchera vers une conception aristocratique ou démocratique de l'art, on verra dans le drame musical une erreur artistique ou au contraire la plus haute forme possible de l'art. Selon qu'on accordera la préférence à l'idéal artistique «latin «ou à l'idéal germanique, on appréciera plus sévèrement ou plus favorablement le symbolisme philosophique du drame wagnérien, sa forme musicale complexe et savante, la prédominance qu'il accorde à l'élément émotionnel sur l'élément intellectuel, à la rêverie sur l'action proprement dite. — On peut donc prédire, sans crainte d'être démenti par l'événement que le jugement de la critique — surtout de la critique « impressionniste » — sur Wagner sera, pendant longtemps encore, soumis à des fluctuations plus ou moins importantes. Vivement contesté il y a peu d'années encore, Wagner triomphe aujourd'hui presque partout ; en France

LiCHTENBERGEB. 32

surtout il est le musicien « à la mode », et le pèlerinage à Bayreuth est devenu une sorte d'obligation mondaine pour ceux qui se piquent d'être « dans le mouvement » ; mais il n'estpasbiensûf quêcette faveurlui soit acquise d'anefaçon absolument définitive : certains symptômes feraient plutôt croire qu'on peut s'attendre, dans un avenir peut-être prochain, à une réaction plus ou moins accentuée contre Wagner et surtout contre l'œuvre de Bayreuth (1). — D'une manière générale cependant l'amplitude de ces fluctuations tend à diminuer. Et si l'on discute toujours sur la valeur absolue de l'œuvre de Wagner, l'accord tend manifestement à se faire, sur son importance historique, parmi les philologues ou littérateurs, qui étudient scientifiquement l'évolution de la civilisation et de l'art moderne (2). C'est là un fait très significatif, à mon sens, et qui a, pour qui cherche àse former un jugement « objectif» sur Wagner, une bien autre portée que les variations plus ou moins arbitraires de l'opinion instinctive du public et que les caprices de la mode. Or cette importance historique de Wagner apparaît, de plus en plus distinctement, comme tout à fait exceptionnelle. Dès aujourd'hui on peut, je crois, affirmer sans crainte d'erreur, qu'il occupe l'une des premières places — la première même, probablement — dans l'histoire de l'art allemand contemporain, et sans doute aussi de l'art européen. Quel que soit en effet le jugement

(1) Ces lignes ont été écrites en 1898.— On sait combien s'est, depuis lors, développé parmi le public musical, en France, le sentiment quil est nécessaire aujourd'hui «le s'émanciper de Wagner et de juger s.ins indulgence le créateur du drame musical. Cette tendance à la réaction contre 1 intluence wagnérienue apparaît précisément parmi les musiciens les plus « avancés », parmi les disciples de César Franck ou les admirateurs intransigeants de Debussy. Sur les dispositions actuelles du public français à 1 égard de Wagner, voir notamment le petit volume de Romain Rolland Partu nls Musikstadl, Berlin, 1905, p. 4 ss.

(2; Citons p. ex. les noms de W. Golther, de M. Kocb, de Fr. Muncker, etc.

IMPOaTANCE HISTORIQUE DE WAGNER ^99

de l'avenir, quelle que soit la direction vers laquelle s'orientera l'humanité future, il restera toujours à Wagner la gloire d'avoir su donner une expression achevée et d'une merveilleuse puissance à quelques-unes des grandes idées, des grands sentiments qui ont agité les hommes de notre temps. Un historien récent de la civiUsation allemande, M. Kuno Francke, regarde le « panthéisme collectiviste » comme l'idéal moral vers lequel tend l'Allemagne depuis la jQn du xviii^ siècle, et estime que l'œuvre de Wagner est « la proclamation la plus pathétique de l'idéal artistique de l'avenir, de ce panthéisme collectiviste » (i). Génie éminemment religieux, il nous apparaît comme l'héritier de cette foi romantique en même temps chrétienne etpanthéistique, comme le successeur d'un Fichte, d'un Schleiermacher,d"un Novalis,comme un croyant qui voit dans l'instinct religieux la plus sublime faculté de l'homme et dans le christianisme la plus noble manifestation de cet instinct religieux. Moraliste puissant et pénétrant, il se montre le disciple de Schopenhauer, l'émule de Tolstoï, l'un des représentants les plus hautement inspirés de cette rehgion de la souffrance humaine qui est l'une des croyances les plus universellement acceptées à l'heure présente. Démocrate convaincu, il préfère le « peuple » aux aristocrates de l'esprit, il appelle de ses vœux un art « communiste », il voit dans l'abolition des privilèges égoïstes des classes dirigeantes, dans le relèvement matériel, moral et religieux des classes inférieures l'idéal vers lequel doit tendre la société contemporaine. Poète national, il a mené à bonne fin l'œuvre entreprise par les romantiques, œuvre qui, dans le domaine du drame en particulier, n'avait , abouti, avant lui, à aucun résultat décisif : il a fait revivre

(I) K. Vvàiicke^Social força in ger/iiun lil(;rulure,^ti\\-\ovk IS'Jl, p.oîS

5oO CONCLUSION

le passé germanique, il a donné aux vieilles légendes mortes une âme moderne el une vie nouvelle. Musicienpoète, il a trouvé une formule originale pour cette synthèse de la parole et de la musique qu'avant lui «de nombreuses générations de musiciens ont cherchée et vers laquelle tendaient aussi, par une autre voie, de grands poètes comme Schiller et surtout Gœthe. Homme d'action et d'entreprise, il a créé un institut d'art unique au monde et dont l'influence s'étend peu à peu sur la plupart des instituts similaires. Artiste convaincu, enfin, il a cru à la sainteté de l'art et il a voulu que l'artiste se considérât comme le prêtre de l'idéal. A ces titres divers il nous apparaît — quelles que soit d'ailleurs les réserves qu'on puisse faire sur la valeur absolue de son œuvre — comme une force sociale de tout premier ordre. Richard Wagner est, depuis Gœthe, le plus grand événement de l'art allemand,

IPEX ALPHABÉTIQUE DES NOMS PEOPEES

Adam, 43-

Çâkya-Mouni, 3i3. 482,

Fischer (W.), 17, 67,

AocultCM-"' d'), 36;.

Albrechl, 12', s.

Chnraberlain (H. St.),

Filzball, 70.

Alexandre, 3i3.

Page 1