PROJET DE DRA3IE SUR MANFRED
rejetait à la fois comme dramaturge et comme musicien. 11 s'arrêta finalement à un épisode de l'histoire des Hohenstaufen qui lui paraissait susceptible d être traité avec beaucoup de liberté : la conquête du royaume de Sicile par Manfred, le fils de l'empereur Frédéric II. Sur le drame proprement historique, qui se terminait par le couronnement de JManfred, Wagner se proposait degrefferun drame passionnel tiré de son imagination. Il se souvenait d'avoir vu jadis une gravure qui représentait Frédéric II au milieu d'une cour presque arabe où -figuraient des femmes arabes qui chantaient et dansaient. Ce dernier trait avait vivement frappé son imagination et lui avait inspiré l'idée d'incarner le génie de Frédéric II, dont la grande figure l'avait tout particulièrement séduit, sous les traits d'une jeune fille sarrazine, fruit des amours de l'empereur avec une fille de l'Orient à l'époque de son séjour en Palestine. Cette jeune fille héroïque et enthousiaste apparaît comme une prophétesse à la cour de ûlanfred ; s'enveloppant du plus profond mystère pour agir avec plus de force sur l'âme du jeune prince, elle ranime son courage, le pousse à l'action, gagne à sa cause les Arabes de Lucera, le conduit de victoire en victoire jusque sur le trône. Quand son œuvre est terminée, elle meurt en se jetant volontairement au devant d'un coup de poignard destiné au roi et révèle, en expirant, à son frère, le mystère de sa naissance (i). Cette esquisse qui ne manquait ni de chaleur ni d'éclat ne tarda pas cependant à perdre son prestige aux yeux de Wagner ; il se rendit bien vite compte qu'elle avait un défaut capital à son point de vue : les personnages qu'elle mettait en scène n'étaient pas assez typiques. Son drame projeté lui apparut comme « un tissu historico-poétique étincelant,
(1) Cette esquisse a été puMiée dans les Bayr. Blàlter, 1889, p 6. 88.
gtJ TANNHAUSER
pompeux et chatoyant, qui lui dissimulait comme sous un vêtement d'apparat la svelte forme humaine qui seule pouvait charmer ses regards. » Et il prenait peu à peu conscience que les sujets historiques ne conviennent pas au drame musical parce que l'histoire ne nous montre pas les choses dans leur vérité intime et essentielle, mais nous présente une multitude confuse et bigarrée de faits, qu'il est impossible de ramener à l'unité et de présenter sous une forme plastique (i). Ces raisons, qu'il sentait intuitivement sans les concevoir encore nettement, le déterminèrent à mettre une première fois de côté son projet de drame historique pour s'occuper du plan de Tannhdiiser qui germa dans son cerveau vers celte époque.
Cet abandon, toutefois, n'était pas encore définitif. Après le demi-succès du Vaisseau-fantôme, Wagner fut tenté de revenir à Manfred. C'était bien là, il le sentait, le sujet qu'il lui fallait pour retrouver un triomphe pareil à celui de Rienzi, surtout avec le concours d'une interprète comme la Schrôder-Devrient dans le rôle de la jeune Sarrazine. Il esquissa donc rapidement un scénario détaillé de la pièce et le lui soumit. Mais le rôle qu'il lui destinait ne lui plut pas. « La. prophétesse ne peut redevenir /em^e » : tel est le trait essentiel qui caractérise la physionomie morale de l'amie de Manfred. Or la Schrôder-Devrient, nature vibrante et passionnée en même temps que grande artiste, ne voulait à aucun prix abdiquer comme femme ; aussi trouva-l-elle que ce caractère manquait de vie et de chaleur. Manfred était condamné cette fois sans appel ; et il n'y a probablement pas lieu de le regretter. L'enthousiasme eût fait défaut à 'Wagner pour une œuvre de ce genre qui ne répondait plus qu'imparfaitement à ses ten-
(1) Ges. Schr. IV, 270-12.
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dances nouvelles : il n'aurait pu se défendre, en y travaillant, du sentiment déprimant qu'il achetait un succès immédiat à peu près certain en sacrifiant au goût du public pour l'opéra historique quelque chose de ses convictions intimes d'artiste.
Il revint donc à Tannliâiiser, qui exerçait sur lui, depuis longtemps déjà, une attraction profonde (i).
Tannhâuser, avant d'appartenir à la légende, a été un personnage très réel, un minnesinger qui a vécu au xiii^ siècle et qui, d'après le peu que nous savons de lui, a dû mener une existence assez aventureuse et connaître la fortune et l'adversité, l'abondance et la misère. Ce n'était pas un beau génie et il avouait lui-même « qu'il n'avait pas l'art de composer de belles mélodies ». Malhabile à plaire par la forme de ses productions poétiques, il cherchait du moins à leur donner un certain attrait par la nouveauté ou l'originalité de ce qu'il racontait, ou par un ton de parodie parfois assez divertissant. Il se moque, par exemple, de l'amour chevaleresque et de ses conventions en énumérant les prouesses fantastiques que les femmes exigent de leurs amants : il faut, pour que la dame accorde ses faveurs au chevalier, que celui-ci rapporte la pomme que Vénus avait donnée à Paris, ou bien encore qu'il détourne le cours du Rhin, qu'il lui apporte du sable ramassé au fond de la mer là où le soleil se couche, qu'il recueille l'éclat de la lune, qu'il plane dans les airs comme un aigle, qu'il retire la salamandre du feu, etc. Une autre fois il raconte non sans humour comment la misère s'acharne sur lui, comment
(1) Sur les diverses variantes de la lé^'ende de Tanuliauser voir les arlicles de W. Golther, Bayr. Blaller, 18S9, p. 132 et Bayr. Taschenhuch 1891, p. 8 ss. ainsi qu'une étude de Gaston P.iris, Revue de Paris 15 mars 1898, p. 307, et un mémoire de M. Sôderlijelm, Antoine de la Sale el la légende de Tannhâuser. (Mémoires de la Société néo-philologique à Holsingiors, t II.)
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il a mis son bien en gage pour avoir trop aimé les belles femmes, le bon vin, les mets délicats et les bains deux fois par semaine ; et que sa maison est sans toit, sa chambre sans porte, sa cave effondrée, sa cuisine brûlée, que ses bêtes de charge ne portent rien, que son cheval va trop lentement, que ses coffres sont vides et ses habits trop minces. Par suite de quel hasard la légende s'est-elle emparée de ce personnage assez prosaïque pour en faire le type si profondément poétique du chantre d'amour pénitent ? Il est difficile de le dire aujourd'hui. Peut-être parce qu'il avait dit des histoires d'amour quelque peu grivoises, parce qu'il avait raconté (en plaisantant, il est vrai) que sa bien-aimée l'avait envoyé chercher la pomme don" née par Paris à Vénus, peut-être aussi parce que les pauvres jongleurs qui chantaient par les carrefours trouvaient inadmissible qu'un des leurs eût jamais pu avoir des belles femmes, des mets délicats et des bains deux fois la semaine sans quelque intervention diabolique. Peutêtre encore n'y a-t- il jamais eu de légende historique sur le minnesinger Tannhâuser, auquel cas le nom de Tannhàuser aurait tout simplement été introduit par une circonstance fortuite dans une histoire où il se serait sublitué à quelque autre personnage. Toujours est-il que, vers la fin du xni^ siècle selon les uns, vers le milieu du xv^ siècle selon les autres, prit naissance le lied populaire qui met en présence le minnesinger coupable et repentant et le pape Urbain, l'austère représentant de l'ascétisme chrétien et de l'intolérance dominicaine (1).
(]' Gaston Paris [Revue de Paris, 15 déc. 1S97 et 15 mnrs 1898) regarde la lé^eude de Taanhâuser coinine une ada|)t:ition allemande de la légende italienne du Monte délia Sibilla dont les données essentielles sont identiques : dans l'une et l'autre un chevalier allemand pénètre dans un « paradis » Sduterrain, s'en arraclie par un eflort de volonté, demande l'absolution au Pape qui la refuse et retourne désespéré à la montagne fatale, les messngers du Pape envoyés pour lui apporter l'absolution arrivant trop
LE VOLKSLIED DE TANNHÀUSER «:J9
Le chevalier Taunhâuser, raconte le lied^ voulut connaître le plaisir d'amour et descendit dans la montagne de Vénus où pendant un an il fut aimé de la déesse. Mais au bout de ce temps la lassitude, le remords, la crainte d'a-i voir perdu son âme s'emparent de lui ; il prend congé de Vénus, renonce à son amour maudit et, invoquant l'appui de Marie, la vierge pure, quitte la montagne, le cœur gonflé de tristesse et de repentir.
« Je veux aller à Rome, la ville sainte, et me confier au pape.
« Joyeux je vais mon chemin — Dieu m'ait en sa garde — vers le pape qui a nom Urbain ; puisse-t-il me donner le salut.
« 0 pape Urbain, ô mon seigneur, je viens m'accuser par devers vous du péché que j'ai commis — je vais vous le dire :
« J'ai été pendant un an chez Vénus, la belle dame ; maintenant je veux me confesser et faire pénitence ; puissé-je revoir la face de Dieu. »
« Le pape avait en main un bâton fait d'une branche sèche : « Quand ce bâton portera des feuilles. Dieu te ren- « dra sa grâce. »
« Le chevalier s'éloigna de la ville, triste et le cœur dolent : « Marie, ô sainte mère, vierge sans tache, il me faut « vous quitter. »
« Et il retourna vers la montagne, à tout jamais et pour l'éternité : « Je reviens vers Vénus ma tendre dame, où Dieu « même m'envoie. »
tard. Cette lé.i,'CiMle italienne n'est elîe-même aue l'adaptation aux idées cil retiennes d'un thème très ancien et très réiiaïKln. de furmation celti(iue peutêtre 'i : près G. Paris, et qui peut se résumer ainsi : un mortel, grâce à l'amour d'une déesse, pénètre tout vivant dans la région surnaturelle où brille un éternel printemps et où règne un immuable bonheur; mais au sein de la félicité il éprouve le désir de revoir le monde des vivants, y reparaît en effet et finit par rentrer dans le séjour féerique où l'attendent l'amour et l'immortalité.
« Soyez le bienvenu, Tannhâuser! vous êtes resté longtemps absent; soyez le bienvenu, ô mon doux seigneur, mon amant fidèle. »
« Et, quand vint le troisième jour, le bâton se j)rit à reverdir. Alors le pape envoya partons pays savoir où était allé Tannhâuser.
« Mais il était rentré dans la montagne, auprès de la dame de son cœur. C'est pourquoi le pape Urbain sera damné à tout jamais (i). »
On voit clairement la tendance de ce récit si émouvant dans sa naïve simplicité. Le vieux poète est un chrétien convaincu et fervent ; il déteste du fond de l'âme le péché de luxure où est tombé Tannhâuser ; mais il blâme tout autant la dureté impitoyable de l'ascétisme dominicain. La conclusion de son poème, c'est de montrer que la loi suprême du christianisme est l'amour et la charité, que tout péché peut être effacé par un repentir sincère ; le pape lui-même est damné pour avoir péché contre la loi d'amour et reconnaît, mais trop tard, en voyant refleurir entre ses mains le bâton desséché, qu'il est téméraire et impie d'assigner des limites à la miséricorde divine.
Wagner connut dès sa jeunesse la légende de Tannhâuser par un conte romantique de Tieck qui, tout en amusant son imagination, lui déplut par son ton à la fois mystique, coquet et frivole et ne stimula pas sa verve poétique (2). C'est pendant son séjour'à Paris seulement que la romance populaire de Tannhâuser lui tomba entre les mains et le remplit aussitôt d'enthousiasme. Il se trouvait cette fois non plus en face d'un sujet historique
(1) Alte hoch- itnd nîederdeiitsche Volksliederhgq. v. L. Uhland, n° 279
(2) Ges. Sclir. IV, 269. Le litre de la nouvelle de Tieck est: Dergetreue Eckurt und der Tannenhàuser; elle se trouve daus les Romanlixche Dichtitngen (1799)1. I, p. 423 ss.