‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 29 sur 135 · LE TOURNOI POETIQUE DE LA WARTBOURG · texte numérisé non relu

LE TOURNOI POETIQUE DE LA WARTBOURG

bigarré et confus comme l'était celui de Manfi'ed, mais en présence d'un mythe populaire simple et naturel, clair et plastique. Il lui sembla que Tannhâuser résumait en quelque sorte en sa personne le type de la race entière des empereurs gibelins; aussi la physionomie du chantre d'amour repentant prit-elle bientôt vie et couleur à ses yeux (i). Si Wagner put emprunter à la poésie populaire la figure de Tannhâuser sans y changer aucun trait essentiel, il semble bien par contre que ce soit son imagination de poète qui lui ait suggéré de combiner la légende de Tannhâuser avec une autre tradition née vers la même époque, celle du tournoi poétique de la Wartbourg. Un poème du xni^ siècle, fort médiocre, mais qui pourtant eut beaucoup de succès, raconte une joute poétique imaginaire qui aurait eu lieu entre les principaux minnesinger au château de la Wartbourg, en présence du fameux landgrave Hermann de Thuringe, le célèbre Mécène des chanteurs d'amour du moyen âge. Le vaincu de ce tournoi étrange devait perdre la vie par la main du bourreau. Le poème raconte les diverses péripéties de la lutte. Elle s'engage entre un personnage à peu près sûrement imaginaire, Henri d'Ofterdingen, et un poète connu sous le nom du « Scribe vertueux » que secondent Reinmar, Wolfram d'Eschenbach, Biterolf et Walther de la Vogelweide. Henri d'Ofterdingen qui célèbre les vertus du duc d'Autriche est vaincu par ses rivaux qui vantent l'excellence du landgrave de Thuringe. Il appelle alors à son aide le magicien Klingsor de Hongrie, qui recourt ^en vain à toutes sortes de sortilèges pour vaincre l'adver- ]saire qui lui est opposé. Wolfram d'Eschenbach : il lui pose des énigmes — Wolfram les résout ; il évoque alors

(1) Gps. Schr. IV, 271 s. cf. 269.

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l'enfer — et Wolfram chasse sans peine les diables. Si l'idée même d'un tournoi poétique entre les principaux minnesinger était heureuse, le poème ancien qui traite ce sujet est plein de longueurs, de lourdeur, de pédanterie et n'offre qu'un très mince intérêt. Wagner qui avait connu, dans sa jeunesse déjà, le motif du tournoi delà Wartbourg par une nouvelle de Hoffmann (i) conçut — on ignore comment — "idée de fondre cette légende avec celle de Tannhàuser, en identifiant, comme l'avait fait déjà précédemment un philologue allemand, le personnage de Tannhàuser avec celui d'Ofterdingen (2). Il se fit donner à Paris, en i84i, par un de ses amis, le texte du vieux poème sur le tournoi dts chanteurs. L'année suivante, pendant un séjour qu'il til à Teplitz avant les répclitons de Bienzi, il composa le plan général de sa pièce et commença même l'esquisse musicale. Dès le printemps de i843, le livret était rédigé. Au mois de novembre de la même année, Wagner commençait la composition musicale,

(1) bcr Kampf der Sànger, einer allen Chronik nacherzàhll ; Urania fur 1819 ; cette nouvelle a été insérée plus larddans les Serapionsbrilder, Theil n (éd. Dummler, t. II, 23 ss).

(2) Wagner prétend {Qes. Schr. IV, 269), avoir connu à Paris, un Volksbiich de Tannhàuser où il aurait trouvé iudiriuée, d'une façon sommaire d'ailleurs, la liaison entre la léi,'ende deTanaliiiuser etcelle du tournoi des chanteurs On ue connaît pas de Volksbuchde ce genre. M. Golther dans l'urticle déjà cité des Bayr. Blaller (1889. p. 132 ss.) qu'il consacre à l'étude des sources de Tannhàuser suppose que Wag-ner aura counuje récit de la légende de Tannhàuser par Grimm (Dcufsche Sagcn I, n* 170). Quant au rapprochement des légendes de Tannhàuser et du tournoi des chanteurs, il ne paraît avoir été fait, avant Wagner, que par un philologue du nom de Lucas, qui dans une dissertation intitulée LJebe?' den Krieg von Wartburg, Konigsb.ig, 1838, aessayéd"élablir,parde6 arguments très faibles d'ailleurs, l'identité de Tannhàuser et d'Olterdingeu. Il est douteux que Wagner ait lu cette dissertation assez obscure, a moins qu'il ne l'ait connue peut-être parle philologue qui lui avait fourni le texte du poème sur le tournoi des chanteurs. Peut-être aussi l'idée de la fusion des deux légendes lui aura-t-elle été suggérée par une notice qui se trouve dans un recueil de légendes de Bechsteiu (1833), et qui raconte qne Tannhàuser aurait voulu se rendre chez le landgrave Hermann au moment du tournoi des clianteurs, mais qu'en chemin "il avait été attiré par Vénus dans le Huiselberg(V. Muncker, fi. Wagner, Bamberg, 1891, p. 35).

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travaillant à son œuvre avec une ardeui fébrile chaque fois que ses occupations multiple^ de chef d'orchestre lui laissaient quelque loisir. Le i3 avril i845, la partition était terminée. L'enthousiasme qu'il ressentait pour son drame était tel que, plus il approchait de la fin, plus il craignait qu'une mort subite ne lui ravît lagloired'achever son œuvre • et, quand il eut écrit la dernière note, il se sentit, dit-il, aussi heureux que s'il avait échappé à un danger mortel (i).

En composant Tannhduser, Wagner avait fait un nouveau pas décisif en avant. Sans doute, il y a entre ce drame et le Vaisseau-fantôme des analogies évidentes. Dans l'une et l'autre pièce, le décor est romantique : les mystères du Venusberg et les enchantements du Vaisseau maudit se font pendant; Wagner intitula même d'abord son œuvre : « Le Venusberg, opéra romantique ». De plus, les deux drames traitent le même motif fondamental : la rédemption d'un pécheur par l'amour d'une vierge. On trouve même dans les deux pièces, à côié des protagonistes, le rôle secondaire d'un amant malheureux de l'héroïne : Erik d'une part, Wolfram de l'autre. II n'en est pas moins certain que Tannhàuser est une œuvre d'une plus haute portée que le Vaisseau- fantôme. Les personnages y sont plus vivants et mieux caractérisés, l'action extérieure plus pittoresque, plus riche en événements, plus intéressante au point de vue dramatique. Enfin — et c'est là surtout que se montre la supériorité du nouveau drame de Wagner — l'action intérieure, encore flottante

(1) Ges. Schi\ IV, 279, 28 't. — Le Tannhàuser do ISi'j subit encore doux remaniements importants avant de prendre la foime ncluello. En IS'ù, Wiisncr niodilia le dénouement, qui ne comportait piiniitivemcnt ni l'app' ritiou de Venus ni l'arrivée sur la Sf.ène du ceicueil d Elisabeth. — Ru ISfil, nouveau remaniement fait eu vue des représcutolions do l'Opûade Pari^ et portant sur la bacchanale et la scène du 1^'' acte entre Vernis et Tnnnhausor, sur le discours adressi^ par le landgrave aux chanteurs, sur le concours des chanteurs, abrégé et resserré en vue de l'intensité dramatir[ne, et sur le prélude du 3^ acte. (A. Erust et Poirée, Élude sur Tannhàuser, ISO'i.)

et confuse flans le Hollandais malgré la simplicité du cadre extérieur, se développe, dans Tannhâuser, avec une merveilleuse ampleur, et cela en dépit de la complexité relative de l'action visible.

Si nous examinons d'un peu plus près les procédés poétiques de Wagner, nous constatons tout d'abord quil a emprunté un certain nombre de motifs soit aux sources anciennes de la légende, soit aussi à des adaptations modernes. Il a d'abord, tout naturellement, lait revivre le Tannhâuser de la tradition populaire, le chrétien repentant, qui, au milieu des délices du Venusberg, regrette « le son familier des cloches », qui aspire à faire pénitence, qui se délivre de Vénus en invoquant la vierge Marie et qui enfin se rend à Rome pour obtenir du pape la rémission de ses péchés. — Mais il paraît aussi s'être souvenu de la belle romance de Heine dont le début racontait comment le chevalier Tannhâuser s'arracha des bras de Vénus, lassé de volupté, désireux de connaître de nouveau la souffrance humaine :

« 0 Vénus, ma belle dame, les vins exquis et les tendres baisers ont rassasié mon cœur ; j'ai soif de souffrances.

« INous avons trop plaisanté, trop ri ensemble, les larmes me font envie maintenant, et c'est d'épines et non de roses que je voudrais voir couronner ma tête (i). »

Wagner reproduit ce trait, tout moderne d'inspiration, dans la première scène de son drame, où Tannhâuser dit à Vénus : « Ce n'est pas la volupté seulement que réclame mon cœur , après le plaisir je désire maintenant la souffrance. » — Mais c'est surtout dans le Tournoi des chanteurs d'Hoffmann que Wagner a trouvé une série de traits dont il paraît s'être inspiré. L'Ofterdingen d'Hoffmann est,

(1) Heine, Werke, XVI, 208.

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