‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 31 sur 135 · LE CARACTÈRE DE TANNIIAUSRR · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE DE TANNIIAUSRR

et il avait goûté avec ivresse la joie de ses premiers triomphes il artiste, le plaisir de vivre dans un milieu sympathique. Mais, comme Tannhauser aussi, Wagner sentait tout le péril qu'il peut y avoir à se complaire dans les jouissances faciles que le vulgaire regarde comme le bonheur. Pour atteindre ce bonheur tangible qu'il convoilait, pour acquérir la gloire artistique, il savait qu'il lui fallait subordonner aux goûts du public les inspirations de sa nature supérieure, suivre les caprices de la mode, se prêter à des bassesses, à de vils compromis. Les jouissances positives de la vie se présentaient à lui seulement sous la forme de tentations avilissantes qu'il lui fallait repousser à tout prix sous peine de renier ses convictions d'artiste et de déchoir à ses propres yeux (i).

Tannhauser cependant rentre dans la vie ; le passé ne lui apparaît plus que comme un songe mauvais ; il reprend sa place parmi les chanteurs de la Wartbourg, il revoit la nUedtî landgrave, la douce et pure Elisabeth (o) dont il

[\.) Ces, Schv. IV, 278 s.

(2) L'idée première du personnage a'EIisahefli a pu être fournie à W igner par un trait de la légende ancienne du tournoi dos cliautenrs qui est reproduit par Grimm dans sou récit de cette légende {Dcuische Sar/en, II, n" 56;{) : lorsque Ofterdingen est vaincu et (pie ses ennemis veuleutle livrer au bourreau Steinpfel, il se réfugie auprès de la princesse Sopliia, femme du landgrave de Thuringe et se cache sous sou manteau. — Dans le conte de HofTm.inn, Ofterdingen est amoureux de la comtesse Mathilde qui, de son côté, préfère Wolfram d'Esclienbach à tous les autres chanteurs de la VV.'irtbourg. Pour la conquérir, Ofterdingen se met à l'école du magicien Klingsor. Il triomplie en etfet des autres Mimicsinger par des cliants d'amour pnssionnés et sensuels, et se fait ainsi aimer de Maihilde; elle veut être instruite par lui dans l'art du chant, tombe entièrement sous son influence, perd à son contact toute grâce et toute be:iuté et fmit par quitter la Wartbourg. Mais la victoire de Wolfram sur Ofterdingen met fiu à cette espèce de possession, et Mathilde revient à son premier amant Wolfram. — Ou voit que Wagner a également em[irunté à ce récit divers traits en les modiliant d'ailleurs complcfement. 11 a substitué à la comtesse MatiilMe le personnage historique de sainte Elisabeth de Hongiie qui fut la lemme du îils du landgrave Hermann. Une vieille légende reproduite dans la nouvelle de Hoffmann racontait que Klingsor, à l'époque où il se trouvait à la Wartbourg, avait prédit la naissance imminente d'Elisabeth fille du roi André et de la reine Gertrude de Hongrie et qu'aussitôt le landgrave Hermann avait envoyé une ambassade aliu de demander pour son 111? ia

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avait jadis touché le cœur par ses chants et qui, depuis son départ, se consumait dans la tristesse. Déjà le suprême bonheur semble s'apprêter pour lui : Elisabeth a laissé échapper l'aveu de son amour ; elle est à lui s'il est vainqueur dans le tournoi poétique qui s'apprête, si mieux que les autres il sait pénétrer le mystère du pur amour. Mais il subit toujours l'impure domination de Vénus ; il ne sait plus aimer sans que le désir vienne souiller son amour. Et dans l'exaltation croissante de la lutte, Tannhâuser se laisse emporter toujours plus loin par la passion qui le dévore ; jusqu'au moment où ressaisi par sa coupable folie il proclame à la face des chanteurs indignés son culte pour Vénus : « Pour toi, ô déesse de l'amour, retentissent mes chants!... Tes charmes vainqueurs sont la source de toute beauté ; de toi émane toute grâce, toute merveille. Qui, brûlant d'une ardente flamme t'a étreinte en ses bras, celui-là seul, seul, sait ce qu'est l'amour. — Et vous, malheureux, qui n'avez jamais aimé, allez, allez au Venusberg ! (i) »

Pour racheter sa faute, pour échapper au joug du désir mauvais, il faut que Tannhâuser apprenne la haute vertu du renoncement. C'est Elisabeth qui lui donne l'exemple. Le cœur brisé par l'aveu terrible qui s'est échappé des lèvres de celui qu'elle aimait, elle renonce à tout espoir de bonheur, elle offre à Dieu le sacrifice de sa vie ; elle passera ses jours à prier pour le pardon du pécheur. Et, tandis que Tannhâuser repentant se rend en pèlerinage à Rome pour obtenir du pape la rémission de ses péchés, Éhsabeth implore du ciel le salut de celui qu'elle n'a ja-

main de la jeune princesse. L'idée de substituer la pieuse Elisabeth à l'éiiigmatique et peu intéressante comtesse Malliilde et de faire d'elle la (ilJfî du laiidçrave de Thuriiige, a été évidemmefit sui^iyérée à Wairner par cette tradition. Voir l'article cité de Golther. Bayr. Blàller, 1839 (1) G es. Schr., II, 23.

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